Peine de mort : "Les sociétés les plus sûres sont les sociétés déjà abolitionnistes", constate Aminata Niakaté
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il est 6h21, la France accueille le Congrès mondial contre la peine de mort. C'est le plus grand rendez-vous abolitionniste de la planète. Et ça se passe ici, dans les locaux de la Maison de la Radio. Bonjour Aminata Niakate. Bonjour. Vous êtes la présidente de l'ONG Ensemble contre la peine de mort qui organise ce congrès tous les trois ans. Il y a eu un nombre record d'exécutions l'an dernier, mais dans de moins en moins de pays. Vous préférez voir le verre à moitié vide ou à moitié plein ?
La lutte contre la peine de mort, c'est le combat qui progresse chaque année continuellement. Tous les ans, il y a un pays qui abolit la peine de mort ou qui réduit le champ d'application de la peine de mort, même s'il peut y avoir, en raison du contexte sécuritaire dans certains pays, des recrudescences d'exécution. Il n'y a plus que 17 pays dans le monde qui condamnent, qui exécutent.
Il y a 50 ans, c'était l'inverse.
Il n'y avait que 16 pays abolitionnistes. Donc là, on a complètement l'inversé. Vraiment, c'est un des droits humains qui est en constante progression. Et paradoxalement, parmi les pays qui continuent de pratiquer la peine de mort, vivent 75% des personnes de cette planète. Parce qu'on a l'Inde, la Chine, on a les Etats-Unis. Donc les pays les plus peuplés.
Et en numéro 1, on va éviter de parler de la Chine, parce que de toute façon, on n'a pas les chiffres. Donc c'est compliqué de la mettre dans le classement. Plusieurs milliers, c'est un secret d'État. C'est ça. Le chiffre qui est donné par Amnesty, pour l'an dernier, c'est 2707 exécutions. C'est ça ? Exactement.
Et donc, en numéro 1, c'est l'Iran. C'est l'Iran qui, proportionnellement à sa population, est même devant la Chine. Et évidemment, le mouvement Femmes, Vie, Liberté a provoqué une recrudescence de condamnations.
Parce que là, c'est une explosion des chiffres, l'année dernière.
C'est vraiment un outil d'instrumentalisation politique pour réduire, dominer sa population. Et aux États-Unis, il y a du changement en vue ? Et aux États-Unis, ça progresse État par État. Et près de la moitié des États américains ne pratiquent plus la peine de mort, ont aboli. Certains sont en moratoire. Et il y a deux États qui sont champions du monde. C'est le Texas et la Floride. Surtout le Texas.
Et Israël, qui a voté une loi en mars dernier qui élargit la peine de mort pour les terroristes. En gros, elle cible les Palestiniens.
Et elle cible les Palestiniens. Et donc, effectivement, le 30 mai dernier, le Knesset a voté cette loi pour criminaliser les Palestiniens ayant commis des actes terroristes contre les Israéliens. Contre les Israéliens, effectivement. Et on espère que la Cour suprême d'Israël reviendra sur ce recul discriminatoire. Comment il justifie le fait de maintenir la peine de mort tous ces pays ? Alors, il y a cette espèce de croyance qui est fausse. C'est qu'elle permet de contrôler la population, de faire réduire, de dissuader les actes criminels. Or, tous les chiffres montrent que c'est faux. Et en réalité, les sociétés les plus sûres sont les sociétés déjà abolitionnistes.
Alors, comment expliquez-vous qu'elles perdurent ? Eh bien, malheureusement, je ne l'explique pas. Moi, je trouve que ça me dépasse. Tous les chiffres montrent qu'elle n'est pas dissuasive, qu'il y a aussi des erreurs judiciaires et qu'à partir du moment où on a une personne exécutée alors qu'elle est innocente, je pense que ça délégitime pour toujours la peine de mort. Et qu'en pensent les familles de victimes ? Les familles de victimes, elles sont dans l'émotion. Moi, je ne les juge pas moi-même. Je ne sais pas comment je réagirais si un très proche devait être assassiné par une personne. Or, la justice n'est pas la vengeance.
Et d'ailleurs, on a des familles qui viennent témoigner lors de notre congrès qui, aux Etats-Unis, par exemple, après 20 ans de procédure judiciaire assistent à l'exécution, ce qui est assez particulier quand même et qui nous raconte qu'elles n'ont pas commencé leur travail de deuil puisqu'elles ne les apaisent pas. Ça ne leur apporte absolument aucun soulagement.
À l'ouverture de votre congrès, le président Emmanuel Macron a déclaré que l'espérance d'une abolition universelle constituait un horizon accessible.
Est-ce que vous partagez son optimisme ? Moi, je le partage. Je le partage. On a des pays qui ont avancé. La Géorgie a aboli alors qu'elle exécutait encore Troy Davis il y a une quinzaine d'années. On a eu des annonces d'abolition. Le Liban est venu nous dire hier matin à l'ouverture du congrès qu'il allait proposer une loi. Le ministre du Liban allait proposer une loi portant abolition. Le Maroc a proposé d'accueillir le prochain congrès mondial. Il a encore la peine de mort dans sa loi. Et l'idée, c'est que d'ici les trois prochaines années, une telle loi soit votée. Comment vous agissez, vous, pour changer les choses avec votre ONG ? On semble qu'on le trouve à la peine de mort.
Eh bien, on organise les congrès mondiaux. On fait venir des ministres de la justice. On leur fait prendre des engagements devant tout le monde. On sensibilise énormément, beaucoup partout dans le monde. On finance les défenseurs, les avocats qui assistent à les personnes condamnées à mort, les réseaux de parlementaires qui ont vocation à porter ces législations portant abolition.
Les débats cette année du Congrès sont aussi orientés sur les discriminations. La peine de mort est raciste ?
Moi, je trouve que la peine de mort est raciste. Ben d'Intern également le disait. Partout dans le monde où elle est pratiquée, les principales personnes qui sont condamnées à mort et exécutées sont les étrangers en Iran. Ce sont les minorités kurdes et balouches. Aux Etats-Unis, ce sont les Noirs et les Mexicains. Et même en France, quand elle avait encore cours, les personnes avec un nom à consonance arabe étaient majoritairement condamnées à mort.
Alors justement, en France, le débat rennait régulièrement en fonction de l'actualité, notamment quand il y a des crimes qui touchent des enfants. Dernièrement, après le meurtre de Liana, ça a été encore le cas. Est-ce que ça vous inquiète ? Ça veut dire que c'est un combat permanent ?
Rien n'est jamais acquis ? Oui, d'abord une pensée pour la famille de Liana. Et effectivement, ce sont des propos qui disent que même si la peine de mort est abolie depuis plus de 40 ans, abolition inscrite dans la Constitution, c'est un combat de tous les instants. On doit toujours éduquer à ce que c'est que la violence et la brutalité de la peine de mort. Il y a des partis politiques qui réclament son retour aujourd'hui ? Alors, le dernier parti à l'avoir réclamé, c'était le Rassemblement National. Mais depuis 2012, ce n'est plus d'un programme du Rassemblement National. Et c'est vrai que de temps en temps, on entend des échos s'il est là, un peu préoccupant.
Donc là, le Congrès, il se tient en ce moment en France. Dans trois ans, ce sera au Maroc, un prochain pays organisateur qui n'est pas un pays abolitionniste. Pourquoi ce choix ?
Eh bien, c'est ce choix parce que les pays qui sont en moratoire, donc il n'y a pas eu d'exécution au Maroc depuis plus de 30 ans, sont les pays qui passent par cette étape. Il y a encore des personnes dans le couloir de la mort. Il y a même une Française ou un Français dans les couloirs de la mort au Maroc. Mais la perspective, c'est que d'ici le prochain Congrès, le Maroc abolisse la peine de mort. Et c'est un engagement, l'engagement d'accueillir le prochain Congrès. C'est aussi un avancé vers l'abolition de la peine de mort au Maroc.
Aminata Niakate, merci. Présidente de l'ONG Ensemble contre la peine de mort. Et ce Congrès se termine demain Congrès pour l'abolition de la peine de mort.