Hervé Marseille sur le discours d'Elisabeth Borne : "J’avais l’impression d’être dans le métaverse!"
Transcription automatique. À recouper avec la source d'origine.
Monsieur le Président, vous avez la parole. Merci, Monsieur le Président, Madame la Première Ministre, Mesdames, Messieurs les Ministres, mes chers collègues. Je dois vous dire, Madame la Première Ministre, que j'ai été émue en entendant vos propos concernant le Sénat.
Il faut dire qu'ici, faisons partie d'une communauté martyrisée qui n'a pas eu souvent l'occasion d'entendre des ministres, et encore moins. La Première Ministre s'exprimait avec autant de tendresse vis-à-vis de nous. J'avais l'impression d'être dans un monde métaverse.
Je me dis, ce n'est pas possible. Alors je suis sûr, Madame la Première Ministre, que vous allez apprécier le Sénat. Après quelques passages à l'Assemblée nationale que vous avez inaugurée aujourd'hui, tel Ulysse chahuté par la tempête, les rivages de la Haute Assemblée vont vous sembler particulièrement paisibles.
Madame la Première Ministre, beaucoup vous connaissent ici comme une interlocutrice attentive, et je formule le vœu que Matignon n'ait en rien entamé vos qualités d'écoute et de dialogue. Car de l'écoute, il va en falloir. Les électeurs ont opté pour le grand chamboultou institutionnel.
Ils ont ressuscité la République parlementariste de 1958, dans la République présidentialiste de 1962, consolidée en 2002. Ils ont imposé un indispensable dialogue entre les forces politiques en remettant le Parlement au centre du jeu. La disruption à la mode en 2017 est synonyme de catastrophe cinq ans plus tard.
Beaucoup crient à la faillite des institutions. Ils convoquent parfois le spectre de l'immobilisme, du blocage, de la paralysie. Que se passe-t-il de si grave pour que certains s'en inquiètent ?
La majorité présidentielle, oui, n'a plus la majorité. Elle ne détient que 44% des sièges à l'Assemblée nationale. J'observe pour autant que le SPD du chancelier Olaf Scholz n'en a que 28% au Bundestag.
Et que le PSOE de Pedro Sanchez n'en a que 34% au Cortès. Madame la Première Ministre, pourquoi serions-nous les seuls à ne pas savoir rechercher des compromis, des accords pour aboutir ? Au fond, cette situation peut surprendre.
C'est la situation normale en démocratie représentative. Et sans doute allons-nous découvrir que le parlementarisme peut très bien fonctionner. Et même être vertueux, car il nous forcera à légiférer moins pour légiférer mieux.
Par exemple, sans ordonnance. À condition de se désintoxiquer du fait majoritaire et de ses facilités, autrement dit, ne plus considérer les assemblées comme des chambres d'enregistrement d'un régime présidentiel. Et parallèlement, mais cela a été dit par les orateurs précédents, ne pas contourner ou dévaloriser ces mêmes assemblées en multipliant des comités théodules.
Les députés et les sénateurs ont la légitimité du suffrage universel. Le CESE dans la Constitution et les Césaires représentent les forces vives du pays. La Constitution nous offre toutes les institutions nécessaires pour débattre.
Pas besoin d'impobables conventions citoyennes, aussitôt constituées, aussitôt congédiées, source de confusion. Un parlement fort n'a pas besoin d'ersatz. Oui à la Convention transpartisane pour les institutions, non au Conseil de la refondation.
Je fais le pari qu'un Parlement vivant, créatif, sera le meilleur vecteur pour réintéresser les Français à la vie politique. Du moins, j'en forme le vœu. Car je n'oublie pas que plus d'un inscrit sur deux n'est pas allé voter.
Et que la représentation issue des élections est certes bien plus conforme à celle du corps électoral, mais elle n'est pas encore totalement proportionnelle. Pour que le parlementarisme fonctionne de nouveau, il faut que l'exécutif apprenne à être plus constructif. Ce que nous faisons au Sénat depuis bien longtemps.
Madame la Première Ministre, bienvenue dans notre monde. Cet esprit constructif que vous revendiquez, nous l'avons toujours pratiqué, même si certains prétendent ne s'en être jamais rendu compte. Nous avons seulement été une Assemblée qui devait régulièrement défendre son existence.
Mais depuis que vous avez parlé, on a retiré les sacs de sable aux fenêtres. Voilà. Qui avait le culot de faire des propositions et de contrôler l'action de l'exécutif ?
Qui était tellement intolérante que les deux tiers des projets de loi ont été adoptés avec notre soutien ? Qui était tellement intransigeant que nous avons voté toutes les lois d'urgence sanitaire ? La recette est simple, concerter très en amont, proposer, concéder et écouter le terrain.
Au fond, nous n'avons pas le choix. Nos concitoyens ne supportent plus la verticalité jupitérienne, mais ils ne toléreront pas non plus l'inaction. Et ils auront raison.
Compte tenu de la situation du pays, l'immobilisme est un luxe dont nous n'avons pas les moyens. Les campagnes présidentielles et législatives n'ont pas permis de faire émerger un véritable projet. Nous découvrons aujourd'hui les intentions de votre gouvernement.
Voici quelques considérations auxquelles notre groupe est attaché. La situation sociale est explosive. Elle a été contenue par un quoi qu'il en coûte parmi les plus généreux de la planète.
Mais l'inflation, surtout l'augmentation des prix de l'énergie, a de quoi remettre le feu aux poudres. La répartition des richesses est choquante. Nos concitoyens ne supportent plus les inégalités et l'indécence de certains privilégiés.
Nous proposerons de taxer les super-profits générés par la crise pétrolière. Nos services publics, écoles, hôpitaux, sont dégradés, vous l'avez dit, après des années de croyance qu'un bon budget est un budget au moyen accru. Pour faire très simple, nous n'avons pas de divergence notable sur les sujets de politique étrangère, d'ambition européenne, de défense nationale ou sur l'avenir de la Nouvelle-Calédonie.
Sur la violence qui affleure partout dans la société, nous prenons acte de votre volonté d'agir encore plus et toujours plus. Quant à la désertification médicale dont vous venez de parler, la traité par la seule prévention ne suffira pas. Des réformes de structure s'imposent.
Et je pense notamment au rapport de mon ami Moret et à ses conclusions qui ont permis de réfléchir à la régulation de l'installation des médecins comme cela se pratique en Allemagne depuis longtemps. L'un des rares sujets ayant émergé des campagnes est celui des retraites et nous approuvons la nécessité d'une réforme. Vous avez habilement évité de citer un âge de départ à la retraite tout en mentionnant la nécessité de travailler plus.
Pour nous, le paramètre juste est celui de la durée de cotisation. Dans un régime assurantiel, c'est bien lui qui détermine le niveau des droits. C'est dans cette direction que nous vous proposerons d'aller.
Cette réforme est susceptible d'intervenir alors que la situation budgétaire du pays est extrêmement préoccupante. Mais nos moyens d'action sont amputés. Il n'est pas envisageable d'augmenter les prélèvements.
Il faut donc agir sur les dépenses, soutenir le pouvoir d'achat, bien sûr, à condition de n'aider que ceux qui en ont impérativement besoin et de commencer à faire des économies correspondantes. L'illusion de l'argent magique ne doit pas perdurer, notamment au détriment des collectivités locales. Elles ne doivent plus servir de variable d'ajustement.
Par exemple, la suppression annoncée de la redevance télévision ne peut pas se faire au prix d'une ponction sur les dotations des collectivités territoriales. Puisque nous cherchons des économies, acceptons d'être moins pointilleux sur les normes qui souvent contraignent nos collectivités. Enfin, nous partageons votre regard sur l'état de la planète, le réchauffement climatique, l'effondrement de la biodiversité, les pollutions en tout genre.
Comme vous, nous considérons que la décroissance n'est plus une option. C'est socialement et humainement impraticable en France et partout ailleurs. Nous croyons à la puissance de l'innovation pour sortir par le haut des contradictions de notre modèle.
Mais comme vous l'avez dit, nous ne pourrons pas le faire sans le nucléaire. La crise ukrainienne l'a encore cruellement rappelé, nous ne pouvons que nous en réjouir, mais nous ne sommes pas pour autant sortis de l'ambiguïté. 6 EPR en projet ferme, c'est peu.
Il va falloir aller plus loin. Par ailleurs, la limitation de la part du nucléaire à 50% du mix électrique est toujours de mise. Enfin, il faudra sûrement prolonger les réacteurs actuels les plus, le plus possible, comme aux États-Unis.
Faute de quoi, il nous faudra recourir au gaz ou même au charbon, comme en témoigne la réouverture de Saint-Avold, et donc faillir à nos obligations de réduction d'émissions carbone. Dans le même esprit de responsabilité et de réalisme, nous entendons la nécessité de limiter l'artificialisation des terres, mais nous nous opposons totalement à une approche dogmatique qui fige les territoires. Les décrets d'application de la loi Climat et Résilience sont inapplicables et inacceptables pour beaucoup d'élus.
Par exemple, il est absurde que les grands travaux d'intérêt national cannibalisent le potentiel d'artificialisation de toute une région. Ils doivent être versés dans une enveloppe nationale qui opère une péréquation. En un mot, ce qu'il faut retravailler d'urgence et en concertation avec les collectivités, ce n'est pas l'objectif de la ZAN, mais les moyens d'y parvenir.
Je n'en ai là, Madame la Première Ministre, que quelques exemples des dossiers qui nous attendent, les plus en vue pour illustrer l'état d'esprit qui nous animera. Madame la Première Ministre, vous avez dit que vous aviez une boussole bâtir pour le pays. Certains, plus érudits que moi, ont convoqué le général de Gaulle, d'autres, l'esprit boulanger avec les miettes et le pain.
Vous me permettrez de terminer en faisant une invocation et en citant un auteur que nous aimons au Sénat, le Président Larcher. Nous ne disons...
Mais oui, c'est mieux ici. Nous ne disons jamais oui par discipline et non par dogmatisme. Donc vous avez bien compris que nous souhaitons travailler dans l'intérêt du pays et chaque fois que vous le voudrez bien, nous travaillons avec cet état d'esprit.
Bravo, Président ! Merci d'avoir regardé cette vidéo !
Élisabeth Borne