PEUT-ON ACHETER UN DÉPUTÉ ? - JEAN-YVES MOLLIER
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
[Générique] – Bonjour et bienvenue pour ce nouveau numéro des sujets qui fâchent. Alors aujourd'hui, attention je vais marcher sur des œufs. Non pas parce que je reçois Jean-Yves Mollier, brillant professeur à l'université de Versailles, grand spécialiste de l'édition, de la presse, du livre.
Bonjour Jean-Vves Mollier – Bonjour – Je vais marcher sur des œufs parce que nous allons parler ensemble de la corruption et très précisément de la corruption des députés, or s'il y a bien une affirmation que je déteste à propos de nos élus, et je pense que vous êtes dans le même cas que moi, c'est celle ci : " Tous pourris". Et c'est bien le risque toujours de la sous-entendre dès qu'on évoque la corruption parlementaire. Votre dernier livre s'intitule même : "L'âge d'or de la corruption, parlementaire 1930-1980, " il est paru chez Perrin.
Et ma première question sera directe, peut-être pour me rassurer. Même aux pires périodes de la corruption parlementaire, les corrompus, est-ce qu'ils étaient quand même au moins minoritaires ? – Oui on peut dire qu'ils ont toujours été minoritaires.
Lors du scandale de Panama en 1893 on a avancé eux chiffres 104 ou 150, on est en dessous du quart de la représentation nationale donc on peut se rassurer, en même temps c'est comme le verre d'eau qui est à moitié plein ou à moitié vide. Une centaine de parlementaires corrompus députés, sénateurs, ministres, ça fait beaucoup. À l'époque dont je parle, les années 1930-1980 ils sont beaucoup moins nombreux parce que les grandes entreprises sont devenues plus sophistiquées, elles savent par exemple qu'il n'est pas nécessaire d'acheter beaucoup de parlementaires.
Il faut plutôt travailler au niveau des commissions parlementaires donc une quarantaine de parlementaires. La majorité se fait à 21 voix. Il suffit d'avoir deux ou trois députés ou sénateurs bien placés, au bon moment, pour faire basculer une majorité donc c'est plutôt sur les petits nombres.
Au fond, c'est sur les élites de la corruption que travaillent les grandes entreprises dans les années 1930-1980. – Alors soyons précis, lorsqu'on parle de corruption, lorsqu'on parle comme vous venez de le faire, d'acheter des députés, ça veut dire que ces grandes entreprises envoient des émissaires, avec quoi ? Des mallettes remplies d'argent ?
Comment est-ce que ça se passe, cette corruption ? – Ça peut se produire et ça s'est produit, si on en croit Jean Claude Méry à l'époque où c'est le BTP, le bâtiment et les travaux publics, donc après les années 1980, qui était en quelque sorte les maîtres du jeu. À l'époque dont je parle, les choses sont un peu plus douces.
On peut acheter un député de diverses manières. Dans une affaire assez récente que tous les téléspectateurs reconnaîtront, on a pu offrir de très belles chaussures faites sur mesure, en crocodile à un ancien ministre. Donc voilà une manière… avec en même temps une jeune femme très belle ou assez belle, pour pouvoir envelopper la chose.
C'est une première manière, il y en a une deuxième, qui consiste à offrir un certain nombre de médias, journaux, à l'époque où la presse imprimée faisait en quelque sorte l'actualité, radio, télévision. n'oublions jamais que Marcel Dassault dira en permanence en parlant des parlementaires : "Je les ai tous achetés". et on sait, l'actualité nous l'a montré, que son fils a été à bonne école.
Et que, notamment dans la ville de Corbeil, il a su effectivement comment il fallait faire. Mais il y a bien d'autres méthodes. Par exemple, le président de l'Assemblée nationale à la Libération, c'est Édouard Herriot.
Il a un dernier rêve, si je puis dire, c'est : entrer à l'Académie française. Eh bien au moment opportun la librairie Hachette va lui offrir un magnifique volume avec ses derniers discours imprimés, les discours où il a flétri les nationalisations où il a dit : "qu'une nationalisation c'était vraiment l'abomination". Il est en plein accord avec François Mitterrand à cette époque là, on lui offre un très beau livre, ce qui permet d'alimenter sa campagne académique et de le faire élire avec une élection de maréchal.
Il devient en quelque sorte, non pas le représentant de la gauche, ce qui était au fond sa couleur politique avant 1940 mais le représentant de la droite après la libération. Voyez, la gamme de la corruption est au moins aussi étendue que l'imagination des corrupteurs. – Alors, justement je l'ai dit, vous êtes un grand spécialiste de la presse, de l'édition, du livre, donc dans votre livre vous évoquez "la pieuvre verte", la pieuvre Hachette, cette entreprise gigantesque, je fais "gigantesque" pour montrer qu'effectivement si on disait "pieuvre", c'est notamment parce qu'elle régnait sur une partie très importante de la société.
Et vous montrez une chose intéressante c'est que, à la Libération lorsqu'on a voulu justement rétablir non seulement la démocratie, mais un peu plus de justice partout on a eu un objectif très important à ce moment-là, c'était de dire : il faut que la presse non seulement soit libre mais il faut qu'elle soit distribuée de façon démocratique, que le petit journal puisse être lu à n'importe quel endroit de la France. Et donc aujourd'hui, notamment avec internet, les choses ont un peu changé. Mais à l'époque, c'était essentiel que ce qu'on appelle les messageries soient éventuellement nationalisées.
Et ce que vous montrez, c'est à quel point cet objectif crucial pour les libérateurs, je vais dire ça comme ça, cet objectif n'a pas pu être atteint jusqu'à aujourd'hui, n'a pas pu être atteint à cause justement des lobbyistes et des grandes entreprises – Les résistants de toutes couleurs politiques : droite, gauche, centre, croyants, ou non croyants, s'étaient mis d'accord sur un plan effectivement qui aurait consisté à ce que la fabrication du papier soit nationalisée pour que les journaux aient tous accès à ce marché du papier à un prix abordable. Deuxième aspect : qu'il y ait une loi sur le statut de la presse afin qu'effectivement aucun entrepreneur ne puisse posséder plus d'un titre national et éventuellement quelques autres en presse départementale. Et une troisième structure nationale la structure de diffusion.
Il faut bien imaginer qu'à l'époque, la presse papier, c'est des millions d'exemplaires plus de 15 millions d'exemplaires à la Libération tout le monde a soif de nouvelles. Bien sûr il y a la radio, la télévision est en train de naître elle n'interviendra que dans les années 60 la presse est fondamentale. Pour la librairie Hachette qui n'est pas simplement une maison d'édition comme elle l'est demeurée aujourd'hui ou une librairie au sens où on vend des livres, mais qui est la première structure de messagerie c'est-à-dire de portage du journal dans le pays il est essentiel de récupérer cet outil qu'elle possède depuis la fin du 19e siècle.
Songez que dans les années 1950, le fait de posséder les messageries de la presse parisienne, ça lui permet d'avoir un trésor de guerre équivalent à 5 millions d'euros en argent liquide tous les jours. On peut faire ce que l'on veut lorsqu'on à cela. Si vous y ajoutez l'équivalent de 15 millions d'euros en matelas bancaire, vous voyez quelle est la force de frappe de cette entreprise.
Ce n'est pas pour rien si le PDG de la librairie Hachette de l'époque entendez : le groupe Hachette, ce qui est devenu après 1980, Lagardère publishing, le PDG Robert Meunier du Houssoy qui a un magnifique appartement boulevard Saint Germain au-dessus, qui domine donc l'Assemblée nationale, quand il est en verve, il dit en parlant des députés… en parlant de l'Assemblée nationale : "C'est mon zoo personnel". Alors on peut se dire : après tout, c'est de la mégalomanie. De la même manière on pourrait se dire que Marcel Dassault exagère quand il dit : "Je les ai tous payés".
Oui, il y a une part, en effet, de mégalomanie mais il n'y a qu'une part, ça veut dire qu'en effet, lorsque Meunier du Houssoy PDG de la librairie Hachette dit : "c'est mon zoo" ça veut dire qu'il sait qu'il a distribué un certain nombre de paquets de cacahuètes, soyons vulgaire et filons la métaphore jusque là à un certain nombre de parlementaires. – C'est évidement quelque chose qui m'a tout particulièrement touché en lisant votre livre c'est que au Média, lorsque nous l'avons créé nous avons expliqué, on nous a reproché notre arrogance à ce moment-là ou je ne sais pas, notre agressivité que neuf milliardaire tenaient la presse française que nous souhaitions nous, au contraire être financés uniquement par nos socios comme nous disions, mais lorsqu'on lit votre livre, on s'aperçoit que c'est une vraie vieille histoire cette question des milliardaires et de la presse. C'est-à-dire qu'en effet, ça toujours été crucial dans ce pays on va le dire comme ça, que la presse ne soit pas libre. – Bien sûr, dans les années 1930 c'est pourquoi j'ai commencé mon livre au début des années 1930.
Il y avait un milliardaire, Jean Prouvost qui possédait Paris-Soir qui est tirait à 2 millions d'exemplaires. Paris-Soir a disparu après la Libération c'est devenu en quelque sorte Paris-Presse qui l'a relayé et puis France-Soir de Pierre Lazareff. Ces journaux vont tirer à un million un million cinq cent mille exemplaires parfois deux millions d'exemplaires et ces journaux appartenant à des groupes industriels et financiers parce que peut-être faut-il à entrer un peu dans le détail quand je dis "Librairie Hachette", le terme est trop polysémique il est trop ambigu il faudrait dire : "groupe", mais c'est le nom officiel jusqu'en 1971.
Quel est l'actionnaire principal ? C'est la Banque de Paris et des Pays-Bas, qu'on appelle familièrement "Paribas". Ça veut dire que l'actionnaire c'est en effet, un nombre infime de milliardaires qui tiennent véritablement avec la presse un moyen d'influencer l'opinion publique disons le dès maintenant, en 1958, le PDG de la librairie Hachette le même Robert Meunier du Houssoy téléphonera à Pierre Lazareff le patron de France Soir, en lui disant : "N'embêtez pas trop le Général de Gaulle." Le lendemain, sur six colonnes à la une, en énorme manchette, Pierre Lazareff appelle les français à apporter leur soutien au Général de Gaulle.
Voilà un bel exemple, magnifique, effectivement de corruption. Pour autant Pierre Lazareff n'a pas touché d'argent ce jour là. La corruption, elle est plutôt dans le fait de donner à ce patron de presse qui lui-même n'a pas de fonds personnels, les moyens de diriger un grand journal.
France Soir a été racheté en sous main à la Libération par la librairie Hachette pour pouvoir contrôler tout l'appareil de distribution les fameuses Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne. – Lorsque la gauche est arrivée au pouvoir au début des années 80, elle avait officiellement une ambition concernant la presse et notamment à ce moment-là de lutter contre celui qu'on appelle "le papivore" c'était un des personnages puissants de l'époque Hersant qui tenait beaucoup de journaux, de faire en sorte que les capitalistes ne puissent pas posséder autant de journaux qu'ils possèdent aujourd'hui. Or ça n'a jamais finalement pris vraiment de l'effet, c'est-à-dire que depuis 10, 20, 30, 40, ans pour ne pas remonter plus loin, on n'a jamais réussi à empêcher finalement les milliardaires de tenir la presse française au sens large.
Est-ce que vous pensez que c'est notamment parce que les députés n'ont jamais voulu, (étaient-il payés ?) n'ont jamais voulu voter les bonnes lois qui aurait permis quand même à la presse d'être vraiment libre ? – Je ne dirais pas, ni tous les députés, ni tous les sénateurs bien entendu, mais comme je l'ai dit tout à l'heure, un certain nombre de députés bien placés à la Commission de la presse de la radio et du cinéma, c'est la commission ad-hoc la plus importante de ce point de vue là puisque c'est elle qui prépare les dossiers, qui préparent les projets de loi c'est cette fameuse Commission qui va faire voter le 2 avril 1947 la loi Bichet organisant les messageries de la presse de manière paritaire 51% pour les coopératives de journaux 49% pour la librairie Hachette mais je l'ai dit, la librairie Hachette ayant racheté en sous main Paris-Presse, France-Soir et un certain nombre de titres elle n'a pas 49, mais 49 plus mettons, 8 ou 9 ou 10 %, elle est donc majoritaire.
C'est au sein même de cette commission de la presse de la radio et du cinéma que le député Robert Bichet député MRP, va en réalité faire voter une loi qui porte son nom dont je dis, j'explique dans mon livre je démontre, archives à l'appui, qu'elle a été rédigée dans les bureaux de la librairie Hachette ou plus exactement dans les bureaux d'une de ses filiales chargées de la distribution et du portage des journaux "L'expéditive". Voilà un nom qui fait rêver. On a expédié en quelques minutes effectivement à l'Assemblée nationale, le sort pour 20 ou 30 ans de la distribution de la presse.
Voyez, il n'y a pas eu besoin de corrompre beaucoup de monde mais je vais ajouter un détail et il est quand même savoureux et ça permet de montrer aussi qu'il y a des députés qui ne se conforment pas à ce modèle corrompu le député Robert Bichet, il a failli être éliminé de la direction du MRP. Quelques semaines plus tard il y avait le renouvellement de la commission exécutive c'est lui qui est le moins bien élu, il a à peine 51% des voix pour continuer à siéger à la direction de son parti et d'ailleurs il va disparaître assez vite. Ça veut dire les députés de son groupe ont certes voté la loi par discipline parlementaire mais il savaient, il savaient parfaitement que cet homme était corrompu et il faut ajouter qu'il y a un député démocrate chrétien, Francisque Gay qui refuse effectivement la discipline de vote et qui refuse cette loi. – J'espère qu'on mesure bien ce que vous racontez dans ce livre et que vous venez de nous préciser, c'est à dire que quelque chose qui va ensuite aller au parlement a été rédigé dans les bureaux de cette grande entreprise… – Par les avocats de la librairie Hachette.
C'est le cœur même de ce qu'on appelle aujourd'hui le lobbying. il est très rare pour un historien de trouver dans les archives la preuve formelle, les preuves croisées les unes avec les autres de ce mécanisme alors quand on a la chance de trouver effectivement ces documents, on est heureux, on se dit que enfin le métier que l'on exerce sert à quelque chose c'est à dire à éclairer les citoyens. – Alors on va parler du lobbying aujourd'hui puisque ça a été encore évoqué récemment lors de la démission de Hulot de son ministère mais avant je voudrais quand même faire un petit passage sur un homme politique célèbre pour qui personnellement j'ai voté deux fois. – Moi aussi. – Je laisse un peu le suspense régner, mais qui est il ?
Un homme politique pour qui j'ai voté deux fois et que vous accusez tout de go d'être corrompu, bon… je vais dire tout de suite qui c'est, c'est François Mitterrand, alors je savais, pour avoir fait un film récemment pour le service public sur les Bettencourt, l'Oréal, je savais que miraculeusement, à la Libération, François Mitterrand notre futur président s'était retrouvé rédacteur en chef du magazine "Votre Beauté", possédé par l'Oréal je ne pense pas que c'était par passion pour les cosmétiques donc ça je le savais, mais vous allez plus loin, vous considérez que François Mitterrand a été, on va le dire comme ça, était un vrai corrompu ? – Alors il est probable qu'il n'a jamais touché d'argent en liquide, il ne l'aurait pas accepté, ça ne correspond pas à son caractère ni à sa personnalité. En revanche, il a été aidé en permanence parce qu'il ne disposait pas d'une grosse fortune personnelle par un certain nombre d'entreprises qui ont considéré qu'il fallait l'aider à mener sa carrière.
Pour les spectateurs et téléspectateurs d'aujourd'hui, François Mitterrand n'est pas né à gauche, il est né à l'extrême droite dans une famille maurassienne. et à la Libération, n'en déplaise à ses fans aujourd'hui, il a siégé d'abord au Parti Républicain de la Liberté c'est-à-dire le seul parti de droite de l'Assemblée nationale et puis ensuite il est allé vers l'UDSR l'Union Démocratique et Socialiste de la Résistance le nom est ronflant, on pourrait croire que c'est d'un grand parti de gauche. Pas du tout, c'est un parti de centre-droit.
Ce n'est que plus tard, au fond, avec l'avènement, le retour du Général de Gaulle aux affaires sous la Vème République que François Mitterrand va se déporter à gauche et demeurer un homme de gauche. Donc François Mitterrand à la Libération et c'est très intéressant de regarder sa profession de foi lorsqu'il va être élu pour la première fois dans la Nièvre. Elle a disparu des archives départementales à Nevers, les documents ont été volés et détruits.
À l'Assemblée nationale, donc à Paris, la page de ce qu'on appelle le barreau D c'est-à-dire le livre dans lequel il y a les professions de foi des députés, elle a été arrachée. Mais heureusement, il y a plusieurs journaux qui en avaient reproduit des passages essentiels. Sa première profession de foi, c'est le refus total des nationalisations, synonyme de totalitarisme.
Ce n'est pas moi, Jean-Yves Mollier qui parle, c'est François Mitterrand à ses électeurs en 1946 – C'est curieux ce que vous êtes en train de dire, parce que à la question : "Est ce que Mitterrand était un corrompu ? " Question directe, brutale, notamment pour un ancien Président de la République encore si populaire aujourd'hui dans les cœurs, vous me répondez : "Oui, mais il a été très à droite à un moment donné", est-ce que vous laissez entendre par là que la corruption serait plutôt un phénomène de droite que de gauche ? – Malheureusement non, on peut citer Jacques Chaban Delmas à côté de François Mitterrand, donc pour équilibrer droite et gauche mais je faisais allusion au fait que François Mitterrand lorsqu'il va s'emparer du nouveau Parti Socialiste au congrès d'Épinay en 1971, aura des déclarations magnifiques contre l'argent qui corrompt, l'argent qui pourrit, l'argent qui détruit les consciences.
C'est plutôt à cela que je fais allusion pour expliquer que homme de droite au départ, ils pouvait être en accord avec des grandes entreprises qui étaient contre la nationalisation. C'est en ce sens qu'il y a une conjonction d'intérêts objectifs entre le groupe Hachette et le député François Mitterrand. Et donc la librairie Hachette va aider François Mitterrand en lui payant des frais d'études documentaires. j'ai donné… j'ai traduit en euros d'aujourd'hui, il touchait l'équivalent de 4 000 euros par mois de la part des messageries de la presse pour des études documentaires qu'il n'a jamais faites.
C'est un peu le même système que Madame Tiberi, Xavière Tiberi la différence c'est que il n'y avait sans doute pas de fautes d'orthographe ou il n'y aurait pas eu de fautes d'orthographe ni de fautes de grammaire et encore moins de fautes de style si François Mitterrand avait remis ses travaux. Mais on est là effectivement dans une corruption qui s'illustre par exemple par le fait qu'en 1948 lorsque les nouvelles messageries de la presse parisienne reprennent à leur compte l'entreprise précédente les Messageries Française de la presse qui ont fait faillite François Mitterrand va exiger que l'État rembourse à la librairie Hachette, un argent que l'État ne doit pas. Les inspecteurs du contentieux au ministère des PTT s'insurgent ils disent : "Mais pourquoi est ce qu'on paierait ? " or Mitterrand va mettre son point d'honneur avec le président du conseil Henri Queuille, un radical, à payer, rubis sur l'ongle, la librairie Hachette.
Le retour va se faire effectivement grâce aux messageries et puis surtout lors de la fameuse campagne présidentielle de 1965 qui va véritablement marquer un tournant dans la carrière de François Mitterrand, cette campagne est intéressante. En 1963, la presse lance au fond, une alternative au Général De Gaulle : la fameuse campagne "Monsieur X" on ne sait pas qui c'est, mais dans les milieux bien informés on sait que c'est Gaston Defferre député des Bouches du Rhône. Gaston Defferre va tenir la corde pendant un an et demi mais il va jeter l'éponge et en juin 1965. pendant un an et demi, c'est Gaston Defferre qui a été aidé par les messageries de la presse à partir de juin 1965, c'est le candidat de centre-droit, Jean Lecanuet qui avait été au cabinet de Robert Bichet en 1946 voyez, rien ne se perd rien ne se crée dans la vie parlementaire la nature a horreur du vide.
C'est Jean Lecanuet qui a bénéficié des largesses de la Librairie Hachette au premier tour et au deuxième tour, c'est François Mitterrand et vous retrouvez François Mitterrand, deux ans plus tard, patron de la FDGS : Fédération de la gauche démocrate et socialiste on est presque arrivé au programme commun de la gauche entre les gouvernements de 1972, François Mitterrand est le parlementaire le mieux payé de l'Assemblée nationale par la librairie Hachette. Puis-je ajouter, car on l'a oublié, que son suppléant dans la Nièvre s'appelle Pierre Saury, c'est l'ancien bras droit de Bousquet pendant la Deuxième Guerre Mondiale lui aussi touche un salaire mensuel des messageries de la presse parisienne. – Alors comme il faut peut-être se remonter un peu le moral en tout cas moi, quand je vous écoute ou quand je vous lis est-ce que on pourrait dire que dans cette Assemblée nationale où il y a eu quand même beaucoup de corrompus, je posais la question gauche-droite mais peut-être peut-on poser la question de l'extrême gauche est-ce que les communistes par exemple qui ont été à certains moments très nombreux à l'Assemblée et qui n'ont pas évidemment de grands atomes crochus avec les entreprises puissantes est-ce qu'on peut dire que du coup, au moins les communistes pendant toutes ces années jusqu'à nos jours aujourd'hui, n'ont pas été parmi les corrompus ?
C'est vraisemblable mais en faisant attention à une chose : Marcel Dassault n'a pas oublié le fait qu'il était dans un camp de concentration et que ce sont les communistes qui lui ont sauvé la vie. Marcel Dassault va aider la presse communiste de façon transparente c'est à dire que si vous prenez la presse des années 45, 46, 47 ou 48 voyez que la fête de l'Humanité est aidée par Marcel Dassault qui donne de l'argent mais il le fait de manière transparente. – Ce n'est pas tout à fait pareil, ce n''est pas ça qu'on appelle la corruption. – Absolument, ce n'est pas tout à fait pareil mais il y a une aide. – On sait aussi que le Parti Communiste Français avait des entreprises et par le biais de ses entreprises, il était capable de créer son propre réseau au fond un réseau assez comparable à celui du Parti Socialiste d'après 1972 je pense à l'affaire Urba Gracco qui sera révélée ultérieurement, mais peut-être faut-il quand même s'arrêter un instant sur les conséquences de cette corruption parlementaire le fait que par exemple dans le programme commun de la gauche signé en juin 1972, Parti Socialiste, Parti Communiste et Radicaux de Gauche se sont entendus pour nationaliser les messageries, pour faire en sorte que les tout petits journaux : la Croix ou l'Humanité avec un faible tirage, puissent être aussi bien distribués que le Figaro, France Soir. cette mesure elle est dans le programme commun de la gauche, elle a disparu des 110 propositions du candidat François Mitterrand dix ans plus tard en 1981. et on rejoint votre question sur Robert Hersant il n'est pas plus question en 1981 de nationaliser les NMPP que de nationaliser l'empire Hersant malgré les promesses qui ont été faites antérieurement. – Alors parlons d'aujourd'hui, j'évoquais le fait que Nicolas Hulot au moment où il a démissionné évoque notamment une réunion où se retrouve le représentant, dit-il, du "lobby des chasseurs" donc soyons précis, est-ce que aujourd'hui les lobbys existent toujours, sont toujours puissants et je vais même un petit peu plus loin est ce qu'il y a toujours aujourd'hui des députés corrompus par ces lobbys ? – Alors avant 1914 les lobbies travaillaient de la manière suivante : c'était en général au moment du lancement des grands emprunts nationaux on offrait on donnait des actions aux députés aux sénateurs et aux ministres mais uniquement si l'emprunt avait réussi on leur disait très simplement : je vous ai acheté une action mettons à 1 000 francs, aujourd'hui, elle vaut 1 200 francs.
Voilà, eh bien vous me payez que les 1 000 francs et vous gardez la différence. Ce système n'était pas illégal au sens où il n'y avait pas de loi qui réprime à l'époque ce type de corruption les lois ont été votées dans les années 30 donc ce système a disparu mais les grandes entreprises de lobbying on sait bien qu'elles existent, à Paris mais surtout à Bruxelles, elles ont pignon sur rue, elles sont même déclarée officiellement. Elles sont là officiellement pour aider les parlementaires à, au fond, bien rédiger les lois.
Seulement si vous posez la question d'aujourd'hui lorsqu'un cabinet d'avocat, payé par une grande entreprise rédige un projet de loi pour un groupe parlementaire à ce qu'il n'y a pas une véritable corruption pour ma part j'aimerais qu'une loi soit votée interdisant aux entreprises de payer des cabinets d'avocats pour rédiger les lois, autorisant les entreprises à développer une publicité transparente communiquée à tous les groupes parlementaires. Ça, ça fait partie de la démocratie mais on s'arrêterait là. Donc oui, le lobbying existe aujourd'hui il n'a jamais été aussi important qu'aujourd'hui on le sait bien, les laboratoires pharmaceutiques ont payé, pendant des années, des voyages aux États-Unis, un peu partout, à des médecins qui pouvaient emmener toute leur famille cette forme également de corruption, aujourd'hui, elle n'existe plus elle est plus difficile le problème aujourd'hui c'est plutôt de trouver les entreprises capables effectivement d'aider les parlementaires à payer les frais de leur campagne électorale.
Vous êtes comme moi vous savez qu'il y a une instruction en cours à propos d'un chef d'état étranger qui s'appelait le colonel Kadhafi et qui aurait, je le mets au conditionnel, avancé des fonds à un candidat à son élection, à l'élection présidentielle, Nicolas Sarkozy. L'affaire n'est pas jugée, par conséquent présomption d'innocence, mais enfin, on est là si l'affaire se révélait exacte, on serait là devant un cas de corruption gigantesque. Il y en a bien d'autres, souvent les médias en découvrent notamment grâce au lanceurs, d'alerte grâce au panama papers aujourd'hui, grâce aux Luxembourg papers, toutes ces affaires dont on voit bien qu'elles sont la partie émergée de l'iceberg mais dont on devine que la partie immergée est bien plus importante. – Alors vous avez fait votre livre sur cet âge d'or sur 50 ans 1930-1980, notamment parce que vous avez accès à des documents j'imagine que tous ne sont pas accessibles aujourd'hui sur les années que nous vivons est-ce que vous imaginez alors peut-être pas vous mais est-ce que vous imaginez que dans 10, 20 ans ou 30 ans, on pourra faire l'âge d'or de la corruption parlementaire 1980-2030. ce sera plus difficile parce que les archives papier existent de moins en moins, les entreprises apprennent des historiens à se méfier des traces qu'elle laisse dans leurs archives, par exemple en 1945, lorsque la Librairie Hachette a récupéré ses locaux à Paris l'ordre a été donné de rectifier les procès verbaux des conseils d'administration il y avait trois indications : "à détruire, à conserver, à modifier." J'ai eu la chance de trouver ce document unique dans les annales au fonds des archives économique des entreprises, donc ça pose un problème, est-ce qu'on retrouvera tout ce qui passe par internet ? est-ce qu'on retrouvera toutes ces conversations je pense que certains bons informaticiens seront capables d'aller désosser les ordinateurs et parviendront au fond à retrouver les traces, mais ça risque quand même d'être très difficile et n'oubliez pas ce que je viens de dire : les entreprises apprennent des journalistes, elles apprennent des historiens, malheureusement, à notre corps défendant nous leur enseignons en quelque sorte une manière de songer à se protéger davantage pour l'avenir. – Voilà donc ce n'est pas qu'il y aurait moins de de corruption mais qu'il y aurait moins de preuves de corruption.
Eh bien je vous remercie beaucoup pour cet éclairage, je rappelle votre livre : "L'âge d'or de la corruption parlementaire" c'est chez Perrin. Jean-Yves Mollier, merci beaucoup d'être venu nous voir et je vous dis à très bientôt pour un autre Sujet qui fâche [Générique de fin]
Laure Miller