Guerre en Ukraine : "C'est un peu contre-intuitif, mais l'économie est en croissance en Ukraine", assure le directeur du Crédit agricole à Kiev
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« L'économie est en croissance en Ukraine. »
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« On anticipe à nouveau entre 3 et 4% cette année. »
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France Info. Bonsoir à toutes et à tous. Bientôt 3 ans que les troupes russes ont envahi l'Ukraine. Journée spéciale sur France Info demain. Et ce soir, dans l'invité éco, on va prendre le pouls de l'économie ukrainienne. Avec un témoin de premier ordre. Bonsoir Carlos de Cordoue.
Bonsoir.
Vous êtes à la tête du Crédit Agricole Ukraine. En poste là-bas depuis 2020. C'est la plus ancienne banque étrangère en Ukraine. Fondée en 1993. Donc juste après l'indépendance à l'époque par le Crédit Lyonnais à Kiev. Elle a rejoint le giron du Crédit Agricole en 2024. Cela fait donc bientôt 3 ans que la Russie a envahi l'Ukraine. Est-ce que ça signifie pour autant que l'économie est à l'arrêt ?
Écoutez, c'est un peu contre-intuitif. Mais l'économie est en croissance en Ukraine. Elle est en croissance parce qu'elle est tirée par certains secteurs importants pour le pays. L'agriculture, bien entendu. Mais aussi évidemment les industries de défense.
Évidemment.
Et en particulier une industrie intéressante qui est l'industrie du drone. Qui s'est développée de façon d'ailleurs assez incroyable en Ukraine. Puisque c'est un écosystème de start-up qui ont créé cette activité industrielle. Et qui font que l'Ukraine aujourd'hui est le premier producteur mondial de drones.
Et pas seulement dans le domaine de la défense.
Essentiellement tirée par la défense. Puisque ces start-up travaillent directement avec le front. Et adaptent leurs drones aux besoins de l'armée.
Ça veut dire que votre activité, l'activité bancaire. J'ai dit que vous êtes arrivée en 2020. Donc juste au début du Covid. Quand vous dites qu'elle est en croissance. Elle est en croissance par rapport à cette période de 2020. Ou elle est en croissance tout court ?
Il y a eu un gros choc avec la guerre. Évidemment. Un petit peu comme le Covid d'ailleurs. Moins de 30% d'activité. Comme ça le choc de début. On a commencé à reprendre petit à petit. Et puis là maintenant on est dans une tendance assez régulière de croissance. Donc c'est 3,5% l'an dernier. Et on anticipe à nouveau entre 3 et 4% cette année.
Avec des investissements qui viennent essentiellement d'ailleurs. Ce sont des investissements étrangers ou ce sont des investissements effectués par l'Ukraine ?
Assez peu d'investissements étrangers pour le moment. Un petit peu. Mais ce n'est pas ce qu'on pourrait attendre. Les étrangers sont encore un peu frileux par rapport à la situation. Mais c'est plus les entreprises ukrainiennes qui en réalité ont retrouvé de la profitabilité. Et réinvestissent dans le pays.
Donc c'est à dire que vous, vous avez une activité bancaire assez solide aujourd'hui. Je vous vois sur votre site internet, celui du Crédit Agricole. Au début du conflit, vous disiez que la priorité c'était évidemment la sécurité. des collaborateurs. Vous en avez 2200 en Ukraine. Et l'adaptation et la sécurisation du modèle et des services à la clientèle. Vous avez fermé 13 agences de mémoire sur les 140 que vous comptez en Ukraine. Aujourd'hui, est-ce qu'on en est toujours là ? Ou est-ce que vous avez repris une activité à peu près normale ?
Alors, l'activité en agence est absolument normale aujourd'hui.
Vous avez rouvert les 13 agences que vous aviez fermées en territoire russe ?
Non, c'est celles qui sont en territoire occupé, évidemment. En territoire occupé. C'est perdu. D'ailleurs, certaines d'entre elles ont été réinvesties aujourd'hui pour des enseignes banques russes. Donc ça, c'est perdu. C'est perdu temporairement ? Il faudrait que l'Ukraine récupère les territoires occupés.
En tout cas, vous avez ces agences, elles ont été fermées. Les 2200 collaborateurs que vous comptiez au début de la guerre, est-ce que vous les comptez toujours ? Est-ce qu'ils sont sur le fond ? Comment ça se passe concrètement ?
On les compte toujours. Beaucoup qui étaient à l'étranger, en particulier en Pologne, sont revenus en Ukraine. Notamment, les femmes avec leurs enfants sont revenues. Beaucoup sont revenues.
C'est-à-dire qu'elles avaient quitté l'Ukraine au début de la guerre et elles sont revenues ?
Elles avaient quitté au début de la guerre, voilà. Et puis après un an, deux ans, elles ont décidé de revenir, en réalité. Et puis, il y a l'autre aspect qui est la mobilisation, qui pour le moment a un impact assez faible sur les équipes. C'est-à-dire qu'on a 60 collaborateurs qui sont sur le front. Ce sont surtout des volontaires qui sont partis sur le front au début de la guerre. On a eu assez peu de mobilisation. On a une quinzaine d'hommes qui ont été mobilisés, qui sont aujourd'hui mobilisés.
Et qui restent des salariés du Crédit Agricole.
On continue à leur verser un salaire, oui, absolument.
Alors, vous avez commencé à le dire. Une des activités de l'Ukraine et du Crédit Agricole, ça tombe bien, c'est l'agriculture. Le Crédit Agricole et la banque de l'agriculture avec plus de 620 millions d'euros de prêts. Ça permet de maintenir l'activité agricole, l'exportation de céréales, de volailles ?
Absolument. Alors, on a eu un gros choc au début de la guerre. En particulier parce que la mer Noire était fermée. On ne pouvait plus... Donc, le corridor de sortie des céréales était bloqué. Donc, il y a eu ce fantastique mouvement de logistique pour réorienter, malheureusement, beaucoup vers l'Europe à l'époque. Malheureusement, parce qu'évidemment, ça a eu un impact qui est assez brutal sur les pays européens. Aujourd'hui, le corridor de la mer Noire est réouvert. C'est un des grands succès militaires de l'Ukraine. D'ailleurs, ça a été de repousser la flotte russe dans les confins de la mer Noire. Le corridor est donc libéré. Et donc, c'est toute la filière agricole qui est oxygénée.
Et donc, les produits peuvent sortir. En plus de ça, on a deux années où les rendements agricoles ont été plutôt bons. Et en plus de ça, on a des prix agricoles qui se tiennent bien, en particulier cette année. Donc, les fermiers ont retrouvé le sourire, j'allais dire.
Donc, ce n'est plus du soutien à l'économie. Pardon de vous couper, Carlos de Cordoue. Mais c'est-à-dire que c'est une activité qui reprend vraiment. Ça se voit dans les investissements. Ça se voit dans l'agriculture. Est-ce que ça se voit également dans les prêts à la consommation ? Est-ce que les ménages ukrainiens recommencent à effectuer des prêts pour faire des achats immobiliers, pour acheter des voitures ? Je vois que vous êtes aussi très actif dans le prêt automobile.
On est leader du financement automobile en Ukraine. Et donc, on a vu les ventes d'automobiles reprendre. On n'est pas encore au niveau d'avant-guerre, mais on n'est pas loin. Et donc, notre activité de prêt aux particuliers a bien repris. Et la consommation, d'une façon générale, est repartie. On parle de plus de 10%, à peu près, l'an dernier. Vous avez, par exemple, des entreprises françaises dans les cosmétiques qui se portent très, très bien. La cosmétique s'est développée, se développe.
Donc, ça veut dire, Carlos de Cordoue, que de votre prisme à vous, celui d'un banquier en Ukraine, on n'est plus en économie de guerre.
On est aussi... Là encore, on parlait des industries de défense. Il y a une industrie qui s'est développée pour soutenir l'effort de guerre. Mais c'est vrai que, loin de la ligne du front, l'économie fonctionne de façon assez normale. J'étais dans l'ouest de l'Ukraine la semaine dernière. On a rencontré une quarantaine de chefs d'entreprise qui se portent très bien, qui investissent et qui continuent. Donc, oui, il y a effectivement une espèce de dichotomie entre cette vision qu'on peut avoir de loin et puis cette économie réelle qui continue à se développer.
Alors, en même temps, les réunions de crise, vous l'avez entendu, entre pays européens, se succèdent à l'Elysée quand les Américains et les Russes se sont rencontrés à Riyad, en Arabie Saoudite. Donald Trump promet des pourparlers à venir sans le président ukrainien Vladimir Zelensky. Qu'est-ce que ça vous inspire ? Qu'est-ce que vous entendez depuis Kiev, dont vous arrivez, vous êtes arrivé hier ?
Bon, écoutez, les Ukrainiens, vous savez, d'abord, ils sont assez réalistes, donc ils comprennent bien la situation. Ils voient aussi des propos outranciers qui sont tenus par... Voilà. Ils veulent faire partie des négociations, ça c'est certain. Et vous savez, l'essentiel pour eux, c'est de construire des accords de sécurité solides derrière cette négociation. Ça, c'est l'aspect le plus important. Ils ne veulent pas que ce qui s'est produit il y a trois ans se reproduise dans quatre ans ou dans cinq ans.
Merci beaucoup, Carlos Decordou, directeur général du Crédit Agricole en Ukraine, invité éco de France Info ce soir.
Merci.