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interviewFrançois Ruffin· 28 mars 2018 26 min

SPIDERMAN FACE AUX MULTINATIONALES !

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Bonjour ! Je vous ai apporté trois documents. Le premier, de l’entreprise Price Waterhouse Coopers il porte le logo du Luxembourg.

Il concerne la firme GlaxoSmithKline International et établit la complicité du pays de M. Juncker dans les processus d’évasion fiscale. Il s’agit du document à l’origine des LuxLeaks.

Le deuxième est un document interne à la firme DuPont de Nemours, productrice de produits chimiques. Un mémo d'un médecin, qui date de 1984, révèle les effets cancérigènes du C8, un composé perfluoré, et signale un risque important et évident que la molécule ne s’échappe de l’usine et contamine les populations locales. Il ne sera rendu public que près de quinze ans plus tard !

Le troisième document concerne cette fois M. Bolloré et la façon dont il a obtenu la concession du port de Kribi, alors que son offre était éliminée par les fonctionnaires. En l’occurrence, on peut penser que ce n’est pas grâce à la main invisible du marché.

Qui a fonctionné dans ce cas là. La question : Ces documents pourront-ils encore sortir ? Est-ce que vous mettez-vous en place un instrument de plus pour poursuivre le salarié, pour poursuivre les lanceurs d’alerte, pour perquisitionner leur domicile, pour fouiller leur disque dur ?

Vous m’avez demandé, M. le rapporteur, si je serai rassuré. Je ne le suis pas, et je ne suis pas le seul.

Vous savez qu’une tribune a paru dans laquelle un certain nombre d’organisations font part de leurs inquiétudes, dont des organisations non-gouvernementales – Anticor, Sherpa, Greenpeace – mais aussi des journalistes des Échos, du Monde, du Point, de BFM, de Premières lignes. Je les cite : « […]la définition des "secrets d’affaires" est si vaste que n’importe quelle information interne à une entreprise peut désormais être classée dans cette catégorie. » C’est bien ce qu'à Bruxelles, avaient repéré les avocats du cabinet Baker McKenzie et dont ils ont fait part dans un document adressé à la Commission européenne : « Le secret des affaires apparaît comme l’outil parfait pour la protection de la propriété intellectuelle parce qu’il n’existe pas de limitation générale sur les sujets concernés ».

Il n’existe pas de limitation générale sur les sujets concernés ! Il est évident que si le secret des affaires avait été strictement encadré, qu’il avait concerné – comme l’indique le titre de la proposition de loi – la protection des savoir-faire voire, comme on nous l’a dit, la recherche et l’innovation, les connaissances technologiques, nous n’aurions pas eu de difficultés avec ce texte ! La difficulté, c’est qu’à peu près tout peut y entrer !

La définition est si large et si vaste qu’elle peut s’étendre à tous les documents des entreprises, les données fiscales, sociales, environnementales. Je reviendrai dans le débat sur la définition qui est proposée mais elle est de l'ordre de la tautologie c'est à dire : est défini comme « secret des affaires» ce que les entreprises elles-mêmes définissent comme tel. Cette définition, ou plutôt, en l’occurrence, cette « indéfinition» ce flou, ce vague, c’est l’objet d’une victoire remportée par les lobbies à Bruxelles j'ai parlé de « lutte » mais le terme est-il juste tant ils ont peu lutté ?

Tant, ils ont en effet bien plutôt rencontré au sein de cette institution des alliés et des complices. M. le rapporteur, je voudrais revenir sur la genèse de cette directive.

On nous demande aujourd’hui d’être les petits télégraphistes de Bruxelles mais, hier, Bruxelles s’est fait le petit télégraphiste des lobbies. Il me semble qu’il est intéressant, pour les citoyens, de voir comment les lois se fabriquent, là-bas, derrière ce bâtiment, cette façade massive de verre et de fer qu’est le Berlaymont, le siège de la Commission européenne. Au début de 2010 se met en place un lobby, le Trade secrets and innovation coalition, le TSIC, qui réclame à l’époque « l’harmonisation du secret des affaires au niveau européen ».

Ce lobby n’a pas de site internet, il est très secret quant à ses activités. Lorsque l’on cherche à l’interroger, la seule réponse est : « Nous refusons de commenter ». Je cite quelques-un de ses membres : côté français, Air Liquide, Alstom, Michelin, Safran, côté américain DuPont de Nemours, General Electric, Intel, côté suisse Nestlé.

Il ne s’agit donc pas que de la protection de firmes européennes il s’agit de protéger les firmes tout court. Comment la Commission accueille-t-elle cette demande ? Avec enthousiasme !

J’aimerais vous citer un courriel de Michel Barnier, alors commissaire européen en charge du marché intérieur, qu’il adresse au lobby au moment où il s’apprête à lancer une étude sur le sujet du secret des affaires. « Mon espoir est de pouvoir démontrer que toutes les entreprises fondées sur l’économie de la connaissance, et en particulier les PME, reposent sur le secret des affaires ». Voilà une recherche bien orientée !

Mon espoir, « my hope » ! Le commissaire européen poursuit : « J’espère sincèrement que votre organisation – il s’agit bien d’un lobby – va continuer de nous assister pour parvenir à cet objectif et je suis ravi d’entendre de la part de mes services l’excellente coopération jusqu’à ce jour. » On a les conclusions avant l’enquête !

On a plus qu’une proximité : une complicité. Quel but est fixé à l’étude commandée par M. Barnier ?

Aller vers une « approche harmonisée » c’est-à-dire exactement la demande antérieure du lobby. Une conférence est organisée à l’initiative de la Commission européenne. Comment fait-elle pour trouver des intervenants à sa table ronde ?

Vers qui se tourne-t-elle ? Vers le lobby Business Europe ! C’est très efficace puisqu’une demi-heure après l’envoi du message à Business Europe, trois orateurs de l’industrie confirment leur présence à la table ronde.

Un seul orateur n’est pas du monde des affaires, un universitaire italien, mais lui aussi choisi par les lobbyistes. D’après le compte rendu, l’impact du « secret des affaires » sur le reste de la société et, en particulier sur les journalistes, sur les lanceurs d’alerte, sur les salariés, n’a pas été discuté. C’est également ce lobby, le TSIC, qui a choisi, pour la Commission, les journalistes auxquels il fallait s’adresser !

Bloomberg, Les Échos, le Financial Times… où l’on savait que les plumes iraient dans le bon sens. Allons jusqu’au bout de cette construction de la directive. Se déroule ensuite une enquête publique.

Que fait la Commission ? Elle s’adresse à nouveau à Business Europe : « Nous pensons que Business Europe peut jouer un rôle important et mobiliser les entreprises pour qu’elles s’engagent dans cet exercice. » Faut-il préciser que la Commission européenne n’adresse pas le même mail aux organisations non gouvernementales, qu’elle n’adresse pas le même mail aux syndicats ?

Elle se contente de l’adresser à Business Europe ! Malgré cette demande d’appui de la part des entreprises, 75 % des individus qui se sont exprimés lors de cette enquête publique étaient contre une nouvelle législation sur le secret des affaires. La direction générale Marché intérieur relance alors l’autre lobby, le TSIC, pour qu’il appuie la directive sur le secret des affaires.

En novembre 2013, le jour où la Commission européenne publie sa proposition de directive, le TSIC envoie à la direction générale Marché intérieur, ses félicitations. Ca y est, le secret des affaires est harmonisé ! Cela fait trente ans qu’on nous parle, à nous, de l’harmonisation fiscale et sociale et, au bout de trente ans, Anne, ma sœur Anne, nous ne voyons toujours rien venir !

Mais pour eux, en trois ans, c’est bon, c’est plié, c’est dans la boîte ! On a l’habitude de traduire le mot « lobby » en français par l’expression « groupe de pression », mais quand on voit comment s’est passée la construction de cette directive européenne, on se dit qu’ils n’ont même pas eu à faire pression ! Ils sont rentrés dans la Commission européenne comme dans du beurre !

Cela me rappelle les propos de l’universitaire belge Geoffrey Geuens, qui me disait que le mot « lobby » est trop gentil, car il donne le sentiment que la pression se fait de l’extérieur, alors que la Commission européenne est elle-même truffée d’intérêts privés de l'intérieur. Le proverbe dit : « Une hirondelle ne fait pas le printemps.» Mais aujourd’hui, il n’y a plus d’hirondelles, ni au printemps, ni avant.

Quand j’étais gamin et qu’on voyait les hirondelles voler en rase-mottes, on savait qu’il allait y avoir de l’orage. On vivait avec elles, avec leurs nids de terre et de paille qui se trouvaient auprès de nos maisons. Mais tout cela a quasiment disparu.

La semaine dernière, nous avons appris que 30 % des oiseaux avaient disparu en quinze ans. Une députée marcheuse a posé ici même une question au Gouvernement qui était tout à fait pertinente : allons-nous vers un printemps silencieux ? Nicolas Hulot s’est dressé, dans un sursaut d’indignation, en rappelant que 80 % des insectes avaient également disparu.

Et sur les bancs de la majorité, vous avez applaudi de concert, vous vous êtes levés en un élan unanime. Mais mon sentiment, c’est qu’il y a là-dedans une part d’hypocrisie. Vous êtes des tartufes de l’écologie car, une semaine après avoir applaudi et ovationné le brave M.

Hulot, vous garantissez I’opacité à l’industrie de la chimie. Vous lui permettez de promouvoir pesticides et autres néonicotonoïdes dans nos campagnes. En effet, qui nous réclame le petit service du secret des affaires ?

Qui a été le plus insistant ? Est-ce que ce sont des associations philanthropiques oeuvrant pour le bien de l’humanité ? J’ai cité tout à l’heure que DuPont de Nemours était l’un des membres du TSIC.

Mais ce lobby abrite aussi le CEFIC, c’est-à-dire le Conseil européen de l’industrie chimique C’est comme si nous avions des lobbies gigognes le TSIC est une sorte de lobby mère, qui abrite en son sein un certain nombre de filiales, dont le CEFIC, qui réunit quant à lui Bayer, BASF, Sanofi, Exxon Mobil et, bien sûr, DuPont de Nemours. Cette dernière entreprise est également intervenue à titre personnel auprès de la Commission européenne en vue d’obtenir cette directive sur le secret des affaires. Le CEFIC a recruté comme lobbyiste un certain Joseph Huggard, qui est lui-même passé par Exxon et GlaxoSmithKline et qui s’est vanté, au moment de son recrutement, d’avoir plus de trente années d’expérience avec les substances les plus controversées.

Quel est le but poursuivi par le CEFIC ? Que les essais cliniques et les données toxicologiques, l’identité des additifs, les émissions de substances chimiques, les rejets de fumée ne soient pas rendus publics : que tout cela soit couvert par le secret des affaires. Regardons le palmarès de DuPont de Nemours, car le fait qu’une telle entreprise réclame cette directive en dit long sur l’utilisation qui pourra en être faite.

DuPont est la firme qui, dans les années 1920, a lancé l’essence au plomb. La toxicité du plomb est connue depuis l’Antiquité, on sait au moins depuis le XVIIIe siècle qu’il peut causer des cas de saturnisme et, dans les années 1920, on sait déjà que c’est un neurotoxique qui engendre des encéphalopathies, des atteintes rénales, sanguines, osseuses et des troubles cognitifs, même à faible dose. Pierre du Pont, le patron de DuPont de Nemours, dans une lettre à son frère, confidentielle, en 1921, est tout à fait conscient de la toxicité de l’essence au plomb.

Il dit que le plomb tétraéthyle – PTE – est « un liquide très toxique s’il entre en contact la peau, donnant lieu à un empoisonnement par le plomb presque immédiatement ». Dans le mois qui suit, un premier ouvrier meurt d’empoisonnement. Les ouvriers jouent souvent le rôle de sentinelles dans ce genre de drames sanitaires, puisqu’ils sont directement en contact avec les produits toxiques.

En 1924, on compte cinq décès et trente-cinq intoxications : la presse lance l’alerte. Le comité médical de General Motors se réunit et tire des conclusions alarmantes, dans un rapport qui reste néanmoins confidentiel. Pour mieux intoxiquer les corps, DuPont de Nemours va alors intoxiquer les esprits.

L’entreprise monte un lobby, l’Association des industries du plomb, pour lutter contre la propagande anti-plomb. Elle recrute un pseudo-toxicologue, Robert A. Kehoe, à qui ils fournissent un laboratoire et 150 000 dollars.

Ils le paient pendant cinquante ans et c’est lui qui va devenir, pendant cinq décennies, la référence en matière de plomb. Sa thèse est que le plomb existe à l’état naturel chez l’être humain et que les taux décelés sont inoffensifs. Lorsque des voix discordantes se font entendre, DuPont de Nemours s’emploie à les casser.

En 1965, le chercheur Clair Patterson affirme que le plomb fait certes naturellement partie de l’environnement de l’Homme, mais que sa présence a été multipliée par 100 dans son corps et par 1 000 dans l’environnement Le lobby tente de l’acheter, en proposant de financer ses recherches, mais il échoue. Après la carotte vient le bâton. Il fait rompre le contrat qui lie Patterson au ministère de la santé américain et exerce des pressions pour que son université le renvoie.

Il va arriver la même chose au docteur Needleman, un pédiatre de l’université de Pittsburgh. Il montre, pour sa part, que même une faible intoxication au plomb peut entraîner un déficit mental. L’industrie le traîne dans la boue et son université lui interdit l’accès à ses propres documents.

C’est par ces tromperies, par ces mensonges, par cette propagande que, durant trois quarts de siècle, on a répandu un poison dans nos corps et dans l’air. C’est une attitude criminelle, et on peut même parler d’un crime de masse. Et voilà pour qui vous renforcez le secret des affaires !

En outre, ce sont des récidivistes ! Ce n’est pas comme s’ils n’avaient agi de cette manière qu’une seule fois. J’ai évoqué le document sur le Téflon de DuPont de Nemours.

L’entreprise a commercialisé ce produit dès l’après-guerre et des ouvriers sont morts aussitôt dans les usines. Dès les années 1950, des revues médicales insistent sur la fièvre des ouvriers, sur leur tremblotte, sur les cancers de la thyroïde qui se multiplient, sur le fait que cela pourrit tout, l’eau, l’air, la terre. Mais tout va être fait pour étouffer cela jusqu’au début des années 2000.

Voilà à qui vous accordez le secret des affaires ! C’est eux qui vous l’ont réclamé et c’est à eux que vous l’accordez ! Ce que j’ai dit pour DuPont de Nemours vaut pour les autres.

Dès 1986, les responsables de Sanofi savaient que la Dépakine provoquait des cas d’autisme, et ils l’ont caché jusqu’en 2006. On peut raconter, aussi, l’histoire de l’atrazine. J’ai croisé ce matin, dans le train, un ami qui m’a raconté que l’on venait de constater pour la première fois, dans sa région, des traces d’atrazine.

Ce produit a été interdit en France il y a quelques décennies, mais il apparaît aujourd’hui, parce qu’il met du temps à se répandre dans l’eau. Un biologiste de Berkeley, Tyrone Hayes, s’est vu commander un rapport par la firme suisse Syngenta sur les méfaits de l’atrazine. Il a montré que les grenouilles mâles exposées à ce produit se mettaient à produire des œufs, qu’elles n’avaient plus de spermatozoïdes, qu’elles souffraient d’un défaut de descente des testicules et d’une absence de développement du pénis.

Lorsqu’il a remis cette étude catastrophique à Syngenta, l’entreprise a refusé de la publier et a manipulé les données. Elle a ensuite tenté de le corrompre, a enquêté sur sa femme et tenté d’acheter son nom sur internet. Comme cela ne suffisait pas, elle a dépensé des millions pour le déconsidérer et le mettre au chômage.

Voilà à qui vous accordez le secret des affaires ! Parfois, pour notre bonheur, ces firmes de l’industrie chimiques se rassemblent et font front commun contre les citoyens. DuPont, mais aussi DowChemical, Monsanto et Syngenta se retrouvent par exemple à Hawaï, qui est un lieu test pour l’agrochimie.

Des enfants, là-bas, naissent avec l’intestin en dehors du ventre, avec des becs de lièvres ou des oreilles mal formées ; les fausses couches y sont nombreuses. Qu’ont fait les citoyens d’Hawaï ? Ils ne sont même pas allés jusqu’à réclamer l’arrêt immédiat des essais.

Ils ont voulu connaître le nom des pesticides et les quantités utilisées et ils ont demandé la création de zones tampon. Ils ont obtenu l’organisation d’un référendum, mais les lobbies ont dépensé 8 millions de dollars et les citoyens, 82 000 euros seulement, c’est-à-dire cent fois moins. Malgré cela, le référendum a été largement remporté par les citoyens.

Qu’ont fait les « Big Six » de la chimie ? Ils ont porté plainte, tous ensemble, contre le comté de Kauai, où se déroulaient ces tests, et ils l’ont emporté. Et leur avocate a alors posé cette question : « Est-ce que les citoyens ont le droit de réglementer notre secteur ?

À laquelle elle a répondu : « Nous pensons que non. » Voilà à qui vous accordez le secret des affaires ! Dans le film Spider-Man, le superhéros énonce cet adage : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. » Ces firmes disposent d’un grand pouvoir, mais elles ne prennent pas leurs responsabilités.

Elles sont le nouveau Léviathan. Elles disposent d’une puissance qui égale, et parfois même dépasse celle des États. Elles ont entre leurs mains le sort de milliers, de dizaines de milliers de salariés, et celui de millions ou de milliards d’humains.

Mais dès que nous avons une question à leur poser, une question qui dérange, une question qui ne va plus dans le sens mou de leur consensus, aussitôt, c’est la fuite. Les services de communication ne répondent plus, on peut attendre des semaines, des mois, les relancer par mail, par courriel, par téléphone : rien n’y fait ! Quand on va à leur rencontre, au siège de l’entreprise, on les dérange : ce n’est pas le moment, il faut prendre rendez-vous.

On repousse notre caméra, les PDG fuient derrière une porte et derrière des vigiles. Et la seule réponse que l’on obtient, ce sont des procès, des réponses faites par le biais des avocats : c’est la lâcheté des puissants. Et c’est à eux que vous accordez le secret des affaires, comme s’ils n’avaient pas déjà assez de secrets !

Ces firmes luttent avec leurs armes. Elles luttent avec des procédures, avec des publicités, avec leurs lobbies, avec des études bidons, elles luttent tous les jours, discrètement, mais avec acharnement. Elles luttent pour continuer tranquillement leurs petites affaires.

Elles luttent pour étouffer la voix des gens. Elles luttent pour se tenir à l’abri de la démocratie. Elles luttent parce qu’elles ne connaissent qu’une loi, qu’un mot d’ordre, le profit.

Et c’est à cela que vous prêtez main-forte ! À ces firmes sans scrupule ! À ces firmes sans vergogne, dépourvues de sentiment, qui s’en fichent que les oiseaux disparaissent, que les cancers se multiplient, que des enfants naissent mal formés !

Comme députés, comme délégués des gens, nous devrions lutter pour que les multinationales ouvrent leurs portes, pour qu’elles ouvrent leurs registres, pour qu’elles ouvrent leurs ordinateurs. Et, à l’inverse, vous leur offrez un instrument de plus pour qu’elles restent dans l’ombre, dans l’opacité, pour punir les hommes qui viendront apporter quelques lumières sur leurs pratiques ! C’est David contre Goliath, mais vous, vous trouvez que David abuse, qu’il faut réglementer l’usage de la fronde, qu’elle frappe trop fort, qu’elle porte trop loin.

Or qu’advient-il, d’ores et déjà, des David, lanceurs d’alerte ? Mon ami Denis Robert, qui s’est retrouvé face à Clearstream, face aux amis de Jean-Claude Juncker. Il a eu à subir trente et une plaintes pour diffamation, à tous les coins de France, en Belgique, en Suisse, au Canada.

Quand il a gagné ses procès, les firmes ont fait appel, puis il s’est retrouvé devant la Cour de cassation, et je ne parle pas des autres procédures, pour recel de vol et pour abus de confiance. Et puis, il a eu à subir ce que j’ai parfois vécu en tant que journaliste, mais à une tout autre échelle : des visites d’huissiers, les papiers blancs, bleus, jaunes, la pression sur la famille, l’usure, la fatigue, la solitude, la honte. Chaque fois que je le vois, je me demande comment il a tenu.

Je veux d’ailleurs profiter de cette tribune pour lui dire mon admiration, ainsi qu’à ceux que je ne connais pas, seulement de nom, par médias interposés. Antoine Deltour, d’abord, l’homme des LuxLeaks, ce héros malgré lui, avec sa timidité, ses petites lunettes, son air sérieux, son ton posé. Lui qui est poursuivi pour vol, violation du secret professionnel, accès frauduleux dans un système informatique, blanchiment et divulgation de secrets des affaires.

Lui que la police française a placé en garde à vue. Je songe aussi à son complice, puisque complicité il y a, Raphael Halet, chez qui les gendarmes français ont perquisitionné, saisissant son ordinateur, fouillant dans ses mails et jusque dans les tablettes de ses enfants. Je songe à Stéphanie Gibaud, ancienne cadre de la firme suisse UBS, licenciée, placardisée, épuisée, traumatisée, qui se décrit comme une « rescapée ».

Ou encore à Karim Ben Ali, ce camionneur lorrain, qui a tourné une petite vidéo avec son téléphone portable, dans laquelle il disait : « Et voilà comment on recycle les déchets, chez Arcelor : je viens de déverser 28 mètres cubes d’acide en pleine nature. » C’est lui qui a été poursuivi, c’est lui qui a été blacklisté, c’est lui qui a été marginalisé. Et votre urgence, à vous, c’est de renforcer les Goliath des multinationales ? de les rassurer ? de leur offrir une voie de plainte supplémentaire ?

Qui peut m’assurer, dans cette assemblée, que d’ici quelques années, pas un journaliste, pas un lanceur d’alerte, pas un homme ou une femme de bonne volonté ne subira un procès pour atteinte au « secret des affaires » ? Qui s’engage à dire : « J’irai m’asseoir à côté de cet homme, de cette femme, je témoignerai du détournement de la loi, je paierai ses frais d’avocat, ses amendes et ses dommages et intérêts. » ?

Êtes-vous prêt à cela, monsieur le rapporteur ? Êtes-vous prête à cela, madame la ministre ? Qui ira protester contre M.

Bolloré ? Depuis des années, ce magnat use de procédures bâillons, contre Bastamag, contre France Inter, contre Mediapart, contre L’Obs, contre Le Point, contre Sherpa, contre ReAct, contre Les Inrocks, contre à peu près tout ce qui écrit dans ce pays, et il le fait avec la complicité silencieuse des politiques. Il écrase ses propres rédactions, dans l’indifférence des élus.

Pourquoi une telle indifférence ? Par peur de ne plus passer sur Canal +, sur Itélé, ou dans ses journaux. Et maintenant, voilà sa nouvelle stratégie : quand un reportage de France 2 montre des enfants de quatorze ans au travail dans ses plantations, Bolloré bidonne et soudoie d’abord, puis il innove en portant plainte, au motif de l’atteinte à ses intérêts commerciaux, devant le tribunal de commerce – cette même juridiction devant laquelle sera plaidé le secret des affaires, et qui est aux mains du patronat.

Levez-vous et dites-moi que M. Bolloré n’usera pas et n’abusera pas de cette procédure à l’avenir. La question a été posée lors de l’examen en commission des lois, par la voix de Stéphane Peu notamment, et les journaux s’en font également l’écho : pourra-t-on encore révéler des affaires comme celles du médiator, du bisphénol A, comme les Panama Papers ou LuxLeaks ?

Ces affaires pourront-elles toujours être portées à la connaissance des citoyens ? Eh oui ! Je le crois car je suis plus optimiste que Stéphane Peu et que les tribunes qui paraissent dans les journaux.

Je crois à un quelque chose qui résiste en l’homme, comme un grain de sable, vissé à l’âme : le désir de justice, la soif de vérité. Ce n’est pas un texte de plus qui va désespérer les Denis Robert, les Antoine Deltour, les Stéphanie Gibaud… Il y a toujours dans ces combats une part d’inconscience. Heureusement, ils partent dans l’ignorance des mille obstacles qu’il faudra surmonter, sinon ils ne s’engageraient pas.

Il faut une part de naïveté pour affronter pareils mastodontes. La vraie question n’est donc pas de savoir si ces affaires pourront encore sortir. C’est non pas à eux mais à nous que la question est posée : y a-t-il quelque chose qui résiste en nous ?

Un désir de justice ? Une soif de vérité ? De quel côté vous situez-vous ?

Qui encouragez-vous ? Les mastodontes de la finance, les Goliath des multinationales ou les justes qui se tiennent droits et seuls ? Malheureusement, je connais la réponse d’avance parce que cela fait neuf mois que nous entendons ce discours : l’argent avant les gens ; pour l’argent, c’est tout de suite, pour les gens, on verra plus tard.

Vous répondrez aussi l’Europe, l’Europe, l'Europe Mais justement, de quel côté se situe l’Europe, l’Europe officielle, celle de Jean-Claude Juncker ? Elle se place du côté des Goliath, elle leur offre une directive sur mesure, aux petits oignons. C’est cette Europe-là qui suscite la méfiance, voire la colère.

Si vous voulez sauver l’Europe, si vous voulez vraiment la sauver, sauvez-la d’elle-même, sauvez-la de ses dérives et de ses travers. Dites-lui non, tout de suite, à cette Europe des lobbies ! Je vous invite à désobéir, à désobéir très concrètement !

A désobéir dès maintenant !