[PODCAST] Jeffrey Epstein, entre les mailles du filet - Épisode 3
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« Ses chefs d'accusation, en deçà de la réalité, lui ont permis d'obtenir une peine très clémente, 18 mois de prison, en régime de semi-liberté. »
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« Après avoir effectué un peu plus des deux tiers de sa peine, il obtient une libération conditionnelle. »
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« Le mercredi 22 juillet 2009, Jeffrey Epstein sort de la prison de Palm Beach après avoir passé 13 mois en détention. »
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« La condamnation du financier a été très peu médiatisée, et la plupart des invités présents ce soir-là diront plus tard qu'ils n'étaient pas au courant. »
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« Jeffrey est arrêté et on pense tous qu'il y aura un procès. »
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« Le procureur de New York annonce que Jeffrey Epstein est inculpé d'exploitation sexuelle de mineurs et d'association de malfaiteurs en vue d'exploiter sexuellement des mineurs. »
- 23:10InvitéChiffre
« Des chefs d'accusation qui sont extrêmement lourds pour lesquels il risque 45 ans de prison. »
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« Non, jamais. »
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« Je ne peux pas. »
- 27:26InvitéFait
« Il se dit content que les poursuites à New York aient lieu. »
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Pouvez-vous nous donner votre nom ? Jeffrey Epstein.
Ses chefs d'accusation, en deçà de la réalité, lui ont permis d'obtenir une peine très clémente, 18 mois de prison, en régime de semi-liberté. Après avoir effectué un peu plus des deux tiers de sa peine, il obtient une libération conditionnelle. Le mercredi 22 juillet 2009, Jeffrey Epstein sort de la prison de Palm Beach après avoir passé 13 mois en détention. Dehors, il reprend sa vie comme si rien n'avait changé. Il est censé être assigné à résidence pendant 12 mois, obligé de rester dans sa villa de Floride, mais il voyage sans problème.
D'après le journal Le New York Post, il célèbre même sa libération dans son manoir de l'Upper East Side, à Manhattan, en compagnie d'un ami proche, le prince Andrew, l'un des fils de la reine d'Angleterre. En 2010, alors qu'il est libre depuis plusieurs mois, il organise une soirée dans ce même appartement new-yorkais, l'un des plus luxueux, paraît-il, de Manhattan. Parmi les invités, il y a encore une fois le prince Andrew, le célèbre réalisateur Woody Allen et quelques journalistes. La condamnation du financier a été très peu médiatisée, et la plupart des invités présents ce soir-là diront plus tard qu'ils n'étaient pas au courant.
Cet appartement new-yorkais, Marina Lacerda le connaît par cœur. Nous la rencontrons en Floride, à mi-chemin entre Palm Beach et Fort Lauderdale, au nord de Miami, où elle s'est installée. Elle s'est apprêtée pour l'entretien. Ses longs cheveux bruns sont plaqués et tirés en arrière, en queue de cheval. Elle porte un chemisier rose et de larges lunettes de soleil. Marina est volubile, très à l'aise, et évoque tout ce qu'elle a vécu, avec une certaine légèreté. Je suis née et j'ai grandi au Brésil. Ma mère a déménagé à New York quand j'avais 7 ans, et elle m'a laissée au Brésil pendant un an, histoire de mettre de l'ordre dans ses affaires pour préparer mon arrivée à New York.
À 8 ans, Marina rejoint sa mère et son nouveau compagnon. Elle s'installe avec eux dans leur studio. La mère travaille de nuit comme femme de ménage dans un immeuble. Quand elle n'est pas là, le beau-père de Marina la viole. Ça durera 4 ans. Elle finit par le dénoncer. Il est envoyé en prison, et elle reste seule, avec sa mère, qui lui en veut, et qui peine à joindre les deux bouts. Pauvre, sans papier, victime d'abus de la part d'un homme censé la protéger, Marina a 13 ans et le profil idéal pour tomber dans les griffes de Jeffrey Epstein. J'avais cette copine, celle qui a fini par me présenter à Jeffrey Epstein. Elle m'avait déjà entraînée sur la mauvaise voie.
Un jour, elle me dit comme ça, de nulle part, « Écoute, je sais que c'est difficile pour toi en ce moment, mais je veux te présenter un homme très riche et très puissant. Il pourrait t'aider, et il aime se faire masser par des jeunes filles. » J'ai dit « Ok ». Elle m'a dit « Écoute, la seule chose, c'est que tu devrais enlever ton chemisier. » J'ai trouvé ça super bizarre, mais j'avais connu tellement pire avec mon beau-père que ça ne me semblait pas si mal. Alors on est montés dans un taxi, et elle m'a emmenée chez Jeffrey Epstein. Quand on est arrivée, j'étais fascinée par les grandes portes marrons et les initiales à l'entrée. La femme de ménage nous ouvre la porte.
Je me suis dit « Mon Dieu, cette personne est vraiment riche. » Et quand on est entrée à l'intérieur, encore une fois, j'étais sous le choc. Les plafonds faisaient je ne sais pas combien de mètres de haut. On est allés dans son bureau pour l'attendre. C'était son bureau et sa salle d'attente. Et là, je me retrouve face à plein de photos, avec le prince Andrew, avec le président Bill Clinton, avec Trump. J'ai même vu Bush, j'ai vu tellement de personnes. Marina entre ensuite dans une autre pièce. Il y a une table de massage, une commode avec des lotions et des serviettes, et des nuages peints au plafond. Marina est émerveillée. C'était vraiment magnifique.
Quand je suis rentrée dans la salle, je me suis dit « Ce mec, c'est se faire plaisir et avoir un bon massage. » Il est arrivé quelques minutes plus tard, m'a tendu la main et m'a dit « Salut, je suis Jeffrey. » J'ai répondu « Bonjour, je m'appelle Marina. » Il me dit « J'ai entendu des choses merveilleuses sur toi. » Du coup, j'ai regardé ma copine en pensant. Elle a dû lui dire que c'est compliqué pour moi en ce moment, que j'ai besoin d'aide. J'étais trop contente. Ensuite, il s'allonge et me pose plein de questions. D'où je venais ? Sur ma famille ? Quel âge j'avais ? Si j'allais à l'école ? Il essayait de me connaître comme s'il s'intéressait vraiment à moi.
Marina et son amie commencent à masser Jeffrey Epstein. À ce stade, elles ont déjà enlevé leur t-shirt. Le téléphone du financier sonne. Il l'attrape, raccroche immédiatement et se retourne. La serviette qui le recouvrait tombe. Il me regarde et il dit « Tu peux enlever ton soutien-gorge ? » Je lui réponds « Non ». Ma copine me regarde genre « Pourquoi pas ? » Après, il a essayé de toucher ma poitrine, mais j'ai repoussé sa main en disant que j'étais mal à l'aise. Mon ami m'a dit en portugais « Pourquoi tu fais la fille prude ? Pourquoi tu réagis comme ça ? » Et lui, il dit « C'est pas grave, elle finira par être à l'aise. Ça prendra du temps, mais elle finira par être à l'aise.
Ma copine est venue à côté de moi et ils en sont venus à avoir un rapport sexuel. Il faut savoir qu'il a des goûts sexuels assez spéciaux. Il aime qu'on pince ses tétons. Il avait un rapport très violent en sexe. Il n'était jamais violent avec nous, mais je crois que ce sont ses goûts sexuels qui étaient très violents. À la fin, il atteint l'orgasme. Une fois qu'il a joui, il attrape une serviette, se nettoie rapidement et dit « C'était super, merci beaucoup. » Puis il se retourne vers moi et il me dit « À très bientôt. » Et là, j'étais sous le choc de ce qui venait de se passer. Ma copine s'est rhabillée, j'ai remis mon t-shirt.
De retour en bas, elle me donne de l'argent en le mettant dans mon soutien-gorge et me dit « Je ne comprends pas pourquoi tu as agi comme ça. » Je réponds « Tu ne m'avais pas dit ce qui allait se passer. » Je m'attendais à complètement autre chose. Elle me répond « Et alors tu serais venue de toute façon ? » Peut-être que non, même si j'étais dans une situation difficile, je ne suis pas sûre que j'aurais accepté ça. Ma copine savait que je refusais que les hommes me touchent, surtout les hommes plus vieux. Elle me dit « Écoute Marina, personne ici ne t'aidera. Tu es une immigrée, ta famille n'est pas là, ta mère ne s'occupe pas de toi, t'es toute seule, t'essayes de sortir la tête de l'eau.
Ce mec peut t'aider. » Deux semaines plus tard, Jeffrey Epstein est de retour à New York et il veut revoir Marina. Elle y retourne. Cette fois-ci, il ne lui demande pas d'enlever son t-shirt. Elle le masse, mais ça ne va pas plus loin. Surtout, il lui donne de l'argent et de nouvelles perspectives. Je me disais qu'il allait pouvoir m'aider à réussir ma vie aux Etats-Unis, qu'il pourrait peut-être m'aider à avoir des papiers, me faire entrer dans un bon litier. Je suis retournée là-bas plein de fois. Aujourd'hui, quand les gens me demandent « Quand est-ce que les agressions sexuelles ont commencé ? » Je ne sais pas, parce que ça s'est fait petit à petit.
On a d'abord eu des discussions amicales et j'ai fini par me retrouver toute nue et par être violée. Je ne sais pas comment on en est arrivés là. Il était très bon en manipulation. Damien Delsenie, ce que Marina décrit s'apporte un nom, c'est un concept qui est né aux Etats-Unis. En français, on appelle ça le pédopiégeage, mais dans les faits, on utilise surtout le terme américain, le grooming.
C'est un terme important parce qu'il ne décrit pas seulement des abus sur mineurs, mais un vrai mécanisme de prédation qui consiste, en quelque sorte, à préparer le terrain en établissant une relation de confiance avec un mineur et parfois même avec son entourage, avec sa famille, dans le but ultime de le manipuler pour commettre des abus sexuels sur lui. C'est très précisément ce qu'a fait Jeffrey Epstein avec Marina et son amie. Mais avec aussi beaucoup d'autres jeunes filles en leur donnant le sentiment qu'ils s'intéressaient vraiment à elles, qu'ils pouvaient les aider. Et donc, il crée comme ça une relation de dépendance de ces jeunes filles vis-à-vis de lui.
Et puis, il leur promettait de leur ouvrir les portes d'Harvard, de Yale, les grandes universités américaines. Il a même dit à Marina qu'il était chirurgien cardiaque. Elle le voyait vraiment comme sa seule chance de s'en sortir. Il était très sympa, très cool. On discutait, on rigolait. Il s'intéressait à nous. Je savais que c'était un pervers, mais il était sympa. Il me donnait de l'argent et c'était exactement ce que je voulais. Même quand je ne pouvais pas le voir, il me donnait de l'argent. Je l'appelais, je lui disais j'ai besoin de 300, 500 dollars. Il me disait passe les pronoburaux. Pareil si je demandais des billets pour un spectacle à Broadway.
Marina explique que la plupart du temps, elle était en contact, non pas directement avec Jeffrey Epstein, mais avec deux femmes, Sarah Kellen et Leslie Groff. Ce sont les assistantes de Jeffrey Epstein et elles sont citées par de très nombreuses victimes. Elles font partie des quelques femmes qui semblent être les vraies assistantes, c'est-à-dire pas des jeunes filles qui l'agressent et qui l'obligent à recruter d'autres jeunes filles, mais vraiment des employés en fait, qui travaillent pour lui. Elles sont en quelque sorte en haut de la pyramide de la prédation qu'il a mise en place et toujours aujourd'hui, elles n'ont pas été inquiétées par la justice.
En agressant des mineurs, des jeunes filles qui n'ont pas d'expérience sexuelle, les pédocriminels les désensibilisent aux abus sexuels. Elles s'habituent à les subir, elles se dissocient de leur corps et elles sont ainsi plus à même d'être à nouveau agressées ou violées par d'autres hommes dans d'autres contextes. C'est la raison pour laquelle certains schémas se répètent chez les victimes de crimes sexuels. Dans le cas de Jeffrey Epstein, comme elles sont particulièrement jeunes, impressionnables et vulnérables, certaines finissent même par considérer que leur position est enviable et qu'elles doivent faire des efforts pour conserver leur place auprès de lui.
Un jour, ma copine et moi, on prend de la drogue dans la salle de massage. Parfois, on buvait. On prenait toujours quelque chose pour surmonter ce qu'on vivait dans cette pièce. Personne ne veut vivre ça consciemment. Quelques semaines plus tard, on y retourne et il arrive d'un coup et nous demande « Vous prenez de la drogue ? » On dit « Non, promis. » Il répond « Si, ça se voit. » On promet. « Non, Jeffrey, on n'en prend pas. » Il dit « Si je découvre que vous en prenez, je vous vire, c'est fini. » Il nous a donné une semaine pour arrêter. Et il a dit « Si j'ai le moindre doute, j'envoie une mèche de cheveux au labo et vous ne me verrez plus jamais.
» Marina se rend pour la première fois chez Jeffrey Epstein à l'été 2002, quand elle a 13 ans. Jusqu'à ses 17 ans, elle le voit régulièrement. Il ne reste jamais hors de New York pendant plus de deux ou trois semaines. Et à chaque fois qu'il revient, et qu'elle doit se rendre disponible, ses secrétaires la préviennent. Ça m'est déjà arrivé dans la salle d'attente de croiser des filles. Une en particulier que j'ai vue plusieurs fois. Je me disais « Ça doit être une étudiante qui est là pour parler d'un événement ou qui a des questions à lui poser pour ses études. » Je n'ai jamais pensé qu'il pouvait y avoir plusieurs filles. Je pensais que c'était que moi et mon ami.
On est arrivé au stade où il m'a demandé de ramener d'autres copines. J'étais mal à l'aise. Je lui ai dit « Jeffrey, je ne veux parler de ça à personne. Je n'ai pas envie que tout le monde le sache à l'école. » Il m'a répondu « Écoute, si tu veux continuer à faire partie de mon monde, tu dois me ramener quelqu'un. Tu sais, il n'y a que ça qui me rend heureuse. » À ce moment-là, j'avais une amie que j'avais rencontrée dans la rue. Je lui en ai parlé, j'étais gênée. Elle m'a tout de suite répondu « Je suis partante. » Alors je l'ai amenée et le fait de l'amener elle, ça a ouvert la porte à toutes nos autres amies. Je savais que c'était mal.
Je ne pensais pas que c'était du trafic d'êtres humains. C'est une autre des caractéristiques du système mis en place par Jeffrey Epstein. Au bout d'un certain temps, les jeunes filles qui l'agressent et violent régulièrement deviennent aussi des rabatteuses pour lui. Ça lui permet de multiplier les victimes et de ratisser de plus en plus large dans des milieux sociaux qu'en dehors de ce cadre criminel, il ne côtoie jamais. Damien, là encore Marina décrit un processus largement utilisé par Jeffrey Epstein. Il ne se contente pas de faire de ces jeunes femmes des victimes, il en fait aussi ses complices.
C'est aussi ce qui rend ce témoignage très intéressant parce que comme Marina a eu pendant plusieurs années cette relation avec Jeffrey Epstein, ce qu'elle raconte permet de comprendre comment il met en place son système. Il choisit des filles qui vont en fait rapidement avoir besoin de lui, être dans une relation de soumission ou en tout cas imaginer que sans lui, la vie serait bien plus difficile. Marina, elle n'a pas de papier et elle a le sentiment à ce moment-là que quelque part, il l'aide Jeffrey Epstein et au bout d'un moment, en plus de la violer, il fait d'elle une rabatteuse.
Donc toutes les filles qui sont tombées dans les griffes d'Epstein racontent peu ou prou la même chose et finalement, beaucoup d'entre elles après avoir été victimes de viol sont devenues des rabatteuses pour ramener de nouvelles filles. En revanche, ce n'est que bien plus tard que ces victimes comprendront à quel point elles étaient nombreuses. Oui, parce que sur le moment, Marina et les autres pensent à chaque fois être les seules à avoir une relation de cette nature avec Jeffrey Epstein et en fait, aucune ne comprend qu'elle est juste une pièce, une toute petite pièce dans un immense puzzle. Elles pensent toutes que ce qui leur arrivait était exceptionnel.
Et en fait, c'est souvent quand elles se sont retrouvées confrontées finalement à d'autres victimes, aux très nombreuses autres victimes de Jeffrey Epstein qu'elles ont admis, en quelque sorte, qu'elles ont compris qu'elles étaient en fait elles-mêmes des victimes. Une des premières personnes à prendre conscience de l'ampleur de l'affaire Epstein n'est pas une victime, mais une journaliste. Julie Cabron travaille au Miami Herald, un journal local en Floride. Elle a 57 ans et s'est déjà distinguée pour ses enquêtes sur le milieu carcéral.
C'est d'ailleurs en travaillant sur les prisons pour femmes aux Etats-Unis et sur la traite d'êtres humains qu'elle entend le nom de Jeffrey Epstein revenir souvent. Nous sommes alors en 2017. L'homme d'affaires est sorti de prison depuis 8 ans. Julie Cabron se renseigne sur lui et découvre avec stupeur le très généreux accord que le pédocriminel a obtenu de la justice de Floride. Elle ne comprend pas comment Jeffrey Epstein a pu échapper à une peine plus lourde. Elle demande l'accès aux pièces à conviction. Elle découvre alors qu'un des architectes de cet accord est le procureur fédéral Alexander Acosta. Jusqu'à très récemment, il était inconnu du grand public.
Mais il se trouve qu'il vient d'être nommé ministre du travail dans le gouvernement de Donald Trump. Dans un premier temps, la journaliste souhaite juste faire un article dans lequel elle recueillerait les réactions des 4 ou 5 victimes connues d'Epstein à cette nomination. En cherchant à les contacter, elle réalise qu'il y en a beaucoup plus qu'elle ne le pensait et que pour une grande partie d'entre elles, elles ne sont même pas au courant de l'accord qui a été passé. Au bout de 3 mois d'enquête, Julie Cabron a retrouvé 16 victimes, toutes mineures au moment des faits, dont Jenna Lisa, que nous avons entendues dans le deuxième épisode.
La journaliste constate qu'une majorité de ces femmes sont devenues accros à la drogue, sont en couple avec des hommes violents ou sont en prison pour purger des peines bien plus longues que celles dont a écopé Jeffrey Epstein. Quand nous lui avons parlé en Floride, avec ma collègue Lucille Descamps, Julie Cabron nous a raconté que le contraste entre ces femmes silenciées et ce millionnaire condamné qui a continué sa vie comme si de rien n'était, l'a frappé et l'a incité à s'accrocher à ce dossier. La journaliste se plonge alors dans le dossier judiciaire. Elle contacte Brad Edwards, l'avocat qui réunit et défend quelques victimes.
Elle parvient à convaincre le chef de la police de Palm Beach et le directeur d'enquête de l'époque de lui parler et elle obtient les confidences de certaines victimes. Plus d'une vingtaine en tout sur les 80 qu'elle a identifiées aux quatre coins des Etats-Unis et parfois même à l'étranger. Le jeudi 29 novembre 2018, le Miami Herald publie une série d'articles en trois parties. Le Miami Herald publie une série appelée Perversion of Justice. Le titre du premier article est explicite. Comment un futur ministre de Trump a offert à un violeur en série l'accord de sa vie ?
Dans ses articles, elle explique comment le millionnaire a mis en place ce système lui permettant de contraindre des dizaines de mineurs à avoir des relations sexuelles avec lui dans son opulente villa de Palm Beach environ trois fois par jour selon le chef de la police. Le scandale est immédiat. Jenna Lisa, une des victimes à Palm Beach qui témoignait dans notre épisode précédent s'en souvient. Les gens étaient intéressés et c'est ce que je voulais. Que l'histoire soit racontée d'un autre point de vue. Mais d'un coup, les journalistes toquaient chez moi, se plantaient devant mon lieu de travail, venaient même devant la maison de mon ex-mari, ils appelaient ma belle-fille.
C'était trop pour moi. Je ne m'attendais pas à ça. Je m'attendais juste à ce qu'il soit arrêté. Honnêtement, je n'avais pas anticipé cette déferlante médiatique car personne ne s'y intéressait avant. Damien, quelques semaines plus tard, début 2019, l'accord est étudié par un autre juge qui conclut que le gouvernement fédéral a organisé un complot avec Jeffrey Epstein pour enfreindre la loi sur les droits des victimes. Rapidement, que dit cette loi ? Alors, c'est le Crime Victims Rights Act. C'est une loi fédérale, donc commune à tous les États et qui a été adoptée en 2004 aux États-Unis. C'est une loi qui garantit en principe aux victimes de crimes un certain nombre de droits.
Parmi ces droits, celui d'être informé, par exemple, au fil de la procédure, de toute audience ou de toute conclusion d'accord de non-poursuite, ce qui est assez fréquent aux États-Unis. Tout ça, les victimes de Jeffrey Epstein n'y ont pas eu droit. Il est établi qu'Alexander Acosta a sciemment décidé de ne pas informer les victimes de ce qui se passait. Il les a donc trompés. C'est reconnu officiellement, mais pour autant, l'accord n'est pas annulé. Parce que, tout simplement, il n'y a pas de mécanisme prévu. Pour cela, même si on reconnaît que cet accord a été passé dans des conditions non conformes, il n'est pas annulé.
Epstein bénéficie toujours d'une immunité en Floride, mais des victimes ont été identifiées ailleurs, dans d'autres États, notamment à New York, ce qui permet à un procureur local, un procureur de l'État de New York, d'ouvrir à son tour une enquête sur Jeffrey Epstein. Cette procédure judiciaire est enclenchée dans le plus grand secret. Et Jeffrey Epstein n'en est pas informé. Mais peut-être que le battage médiatique autour de l'accord qu'il a conclu disant plutôt l'inquiète.
Toujours est-il que seulement 5 mois après la parution des articles de Julie Cabron, le prédateur sexuel fait une offre pour acheter le premier étage de l'immeuble Avenue Foch, à Paris, dans lequel il possède déjà un appartement. De quoi agrandir son logement parisien et le transformer en un immense duplex. Mais la vente n'aboutit pas. Au mois d'avril, Jeffrey Epstein contacte un agent immobilier français spécialisé dans les biens de luxe et lui dit qu'il souhaite vendre son ranch du Nouveau-Mexique. « J'ai l'intention de le vendre, » écrit-il, « et de trouver quelque chose en Europe où je peux emménager dans les 9 mois. » Souhaitait-il s'installer définitivement en France ?
On ne le saura jamais. Ce qu'on sait, c'est qu'il n'en aura de toute façon pas le temps. Le samedi 6 juillet 2019, en fin d'après-midi, 7 mois après les révélations de Julie Kay Brown, le jet privé de Jeffrey Epstein se pose sur le tarmac de l'aéroport de Teterboro dans le New Jersey. Le FBI et la police de New York l'attendent. À sa descente de l'avion, il est interpellé. « Breaking news, billionaire Jeffrey Epstein arrested on new sex trafficking charges. Jeffrey Epstein est accusé d'organisation de trafic sexuel et, plus grave encore, de trafic sexuel de mineurs.
Les enquêteurs le soupçonnent d'avoir organisé de 2002 à 2005 un vaste réseau qui lui a permis d'abuser de dizaines de jeunes filles. « Jeffrey est arrêté et on pense tous qu'il y aura un procès. Une chose que j'avais dit à Brad, c'était que s'il était arrêté et que j'avais l'occasion de lui parler au tribunal, je voulais qu'il m'entende, lui et pas les autres, qu'il comprenne ce qu'il m'avait pris et ce qu'il m'avait fait. » Damien, le lundi 8 juillet 2019, le procureur de New York annonce que Jeffrey Epstein est inculpé d'exploitation sexuelle de mineurs et d'association de malfaiteurs en vue d'exploiter sexuellement des mineurs.
Oui, des chefs d'accusation qui sont extrêmement lourds pour lesquels il risque 45 ans de prison. Alors, vu les éléments, il y a peu de chances qu'il écope de moins. En plus, il a déjà 66 ans à ce moment-là. Donc, là, on imagine et lui certainement aussi qu'il va devoir passer le reste de sa vie derrière les barreaux en prison. Alors, dans la foulée de cette interpellation, sa maison, son manoir de Manhattan va être perquisitionné par les enquêteurs. On a déjà décrit longuement l'appartement parisien de Jeffrey Epstein et sa maison de Palm Beach. On ne va pas s'éterniser sur son immeuble à New York, mais pour résumer, c'est un peu le même genre d'endroit.
Oui, c'est une maison située, on l'a dit, dans l'Upper East Side en plein Manhattan. Elle est estimée à 77 millions de dollars. C'est évidemment un endroit très vaste et encore une fois très richement meublé et qui est décoré un peu comme dans l'appartement parisien de nombreuses photos de jeunes filles dénudées ou de personnages influents, puissants avec lesquels Jeffrey Epstein a été pris en photo. On cite Donald Trump, on avait parlé du cinéaste Woody Allen, il y en a beaucoup d'autres. Marina nous a aussi donné des détails étonnants et intéressants sur ce lieu.
Elle raconte par exemple que plusieurs fenêtres étaient murées dans cet appartement, qu'il y avait des rideaux fermés comme ça peut être le cas devant des fenêtres, mais une fois elle a essayé d'ouvrir, elle a constaté que la fenêtre était condamnée. Elle a aussi vu une salle avec un mur d'écran qui filmait en permanence toutes les pièces de la maison. L'acte d'accusation du procureur de New York constate que Jeffrey Epstein entre au moins 2002 et 2005 a sexuellement exploité et abusé des dizaines de jeunes filles mineures en les incitant à avoir des rapports sexuels avec lui en échange d'argent, mais il précise aussi la manière dont tout ça s'est mis en place.
Oui, il va écrire « Afin de maintenir et accroître son stock de victimes, Epstein en payait certaines pour qu'elle recrute à leur tour d'autres mineurs dont il pourrait également abuser. De nombreuses victimes étaient particulièrement vulnérables à l'exploitation, écrit-il. Donc c'est vraiment tout le système Epstein qui est enfin reconnu comme tel par la justice et dénoncé officiellement. Alors que le scandale Epstein enfle, de nombreuses personnalités ayant entretenu des contacts étroits avec le financier sont sommés de s'expliquer. Donald Trump, le président des Etats-Unis prend ses distances avec Jeffrey Epstein, expliquant qu'il s'est brouillé avec lui plusieurs années auparavant.
Bill Clinton, ancien président des Etats-Unis, fait savoir par son attaché de presse qu'il ne parle plus à Jeffrey Epstein depuis une dizaine d'années et qu'il n'est jamais allé chez lui ni au Nouveau-Mexique, ni en Floride, ni sur l'île de Little Saint-James dans les Caraïbes. Plusieurs témoignages attestent du contraire. Surtout, les registres de vol du jet privé d'Epstein révèlent que Clinton a bien emprunté le Lolita Express et pas moins de 26 fois entre la fin de son mandat en 2001 et l'année 2003. Pour autant, il n'a jamais été accusé de viol ou d'abus sexuels par des victimes de Jeffrey Epstein. Contrairement au prince Andrew, l'un des fils de la reine d'Angleterre.
En 2015 déjà, une jeune femme, Virginia Giuffre, nous y reviendrons, a porté plainte pour viol contre Jeffrey Epstein et le prince Andrew. Des faits qui se seraient déroulés à plusieurs reprises à partir de 2001 alors qu'elle avait 17 ans. Le prince avait fermement démenti disant ne l'avoir jamais rencontrée et l'affaire s'était arrêtée là. Cette fois-ci, en 2019, Virginia Giuffre réitère ses accusations et fournit une photo d'elle sur laquelle on la voit à côté du prince Andrew lui mettant un bras autour de la taille. Dans une interview accordée à la BBC et qui sera qualifiée de fiasco par l'ensemble de la presse, le fils cadet d'Elisabeth II nie ses accusations.
Est-ce que vous vous rappelez l'avoir déjà rencontrée ? Non, jamais. Elle a fourni une photo de vous deux, ensemble. Votre bras autour de sa taille. Oui. Vous avez vu la photo ? J'ai vu la photo. Comment expliquez-vous ça ? Je ne peux pas. Le 10 juillet 2019, quatre jours après l'arrestation de Jeffrey Epstein, le ministre du Travail américain Alexander Acosta tient une conférence de presse. Il se dit content que les poursuites à New York aient lieu. Il précise qu'elles font suite à de nouvelles preuves contre Jeffrey Epstein dont il ne fait aucun doute qu'il est désormais un délinquant sexuel et c'est selon lui, je cite, une très bonne chose.
Ce mea culpa, un brin opportuniste, ne suffit pas. Deux jours plus tard, Alexander Acosta, sous pression, démissionne. Le lundi 15 juillet 2019, la libération de Jeffrey Epstein sous caution est refusée alors que ses avocats proposaient 100 millions de dollars. La perquisition chez lui a permis de trouver des diamants et un faux passeport. Des éléments qui laissent penser que le financier avait déjà tout prévu pour fuir à l'étranger et se substituer à la justice de son pays. Damien, c'est à peu près à ce moment-là qu'en France, on commence à parler vraiment de Jeffrey Epstein. Oui, c'est à ce moment-là que les médias se mettent à couvrir l'affaire comme on dit.
Alors, à ce stade, on sait que Jeffrey Epstein a fait venir des mineurs, des jeunes filles, une quarantaine, certaines avaient 14 ans dans ses résidences à Manhattan, on l'a dit, à New York et à Palm Beach en Floride. Et puis, il y a cette île, cette fameuse île au Caraïbe pour se livrer à des actes sexuels avec lui entre 2002 et 2005. Mais pour l'instant, on n'a rien qui relie ses crimes à la France. Si ce n'est qu'il possède cet appartement Avenue Foch, la seule de ses propriétés hors Etats-Unis, on l'a déjà dit mais c'est important de le repréciser, est qu'il arrivait de France au moment où il a été arrêté.
Donc, légitimement, on se demande si ces actes criminels se sont arrêtés aux frontières de l'État de New York, de celui de Floride et des Caraïbes ou si des actes criminels sexuels ont pu avoir lieu en France aussi. Alors, on se pose cette question notamment parce qu'on va apprendre qu'au cœur de ce système de recrutement, il y a une femme et qu'elle est d'origine française. C'est ce que nous verrons dans le prochain épisode de notre série Crime Story, Jeffrey Epstein, un pédocriminel passé entre les mailles du filet. Crime Story est le podcast fait divers du Parisien.