Iran : pourquoi les Etats-Unis attaquent maintenant
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Si le régime ne s'effondre pas, Donald Trump va se créer une obligation de contrôle et de surveillance de l'Iran, donc une nouvelle forme d'enlisement. Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lancent des bombardements visant l'Iran. L'enjeu pour Donald Trump, c'est de rester dans le cadre d'une guerre courte avec des résultats qu'on puisse montrer à l'opinion américaine.
Gilles Paris est éditorialiste au Monde. Il a été correspondant à Jérusalem et Washington. Dans cette vidéo, il revient sur les moments clés de la relation entre les États-Unis et la République islamique d'Iran.
Il nous explique pourquoi l'option d'une opération militaire d'ampleur a été écartée pendant près de 50 ans, et à quoi s'attendre maintenant que Donald Trump a décidé d'y recourir. Pour que Donald Trump puisse vraiment proclamer la victoire, il faut que le régime iranien reconnaisse sa défaite. Pour l'instant, idéologiquement et même militairement, on n'y est pas du tout.
En 1979, l'Iran est secoué par une révolution. Le régime du Shah, allié des États-Unis, est renversé. À sa place, une république islamique est instaurée.
Son nouveau dirigeant, l'ayatollah Khomeini, entretient l'anti-américanisme d'une partie de la population. En novembre 1979, cette situation mène à un événement particulièrement marquant pour les États-Unis. Des nouvelles dramatiques nous viennent de Téhéran.
Plus d'une cinquantaine de personnes de l'ambassade des États-Unis en Iran sont retenues en otage par des centaines d'étudiants et des gardiens de la révolution islamique. La révolution islamique, en 1979, prend par surprise les États-Unis, alors que ces derniers sortent d'une guerre interminable au Vietnam qui les a laissés durablement traumatisés et qui va donc pendant des années rendre très délicat le recours à la force militaire. Et c'est accentué pendant la prise d'otage.
Le fait que 52 ressortissants américains soient retenus en otage à Téhéran, c'est quelque chose qui va marquer une génération. Donald Trump, qui a 36 ans à l'époque de la prise d'otage, est lui-même marqué par cette affaire. Au point qu'il en parle au cours d'un entretien accordé non pas à un spécialiste des relations internationales, puisqu'à l'époque, il n'est que promoteur immobilier, mais au cours d'un entretien où il parle immobilier, fortune, au cours duquel il glisse le sentiment d'humiliation que crée cette situation de prise d'otage et le manque de respect qui est ainsi ressenti par les Américains.
C'est quelque chose qui va constituer une composante de sa psyché dès lors qu'il s'agit d'Iran. En avril 1980, la situation s'envenime. Une opération secrète de sauvetage des otages tourne au fiasco.
La nuit dernière, dans une zone presque désertique du territoire iranien, deux appareils faisant partie du commando se sont télescopés au sol. Bilan, 8 morts, alors que le président Carter avait déjà annulé l'opération pour des raisons techniques. On n'en sait pas plus pour l'instant.
Il y a le traumatisme de la prise d'otage et en plus, le traumatisme du ratage de l'opération visant à les libérer. Ce qui fait que pendant des années, il y aura une sorte de prévention à s'impliquer militairement contre l'Iran, à la fois du fait du passé vietnamien et du ratage de 79. Les otages sont finalement libérés après l'élection de Ronald Reagan, au bout de 444 jours de détention.
Après cet épisode de la prise d'otage, il y a une sorte de point mort des relations entre l'Iran et les États-Unis. Cela s'explique notamment par le fait que cette révolution est très vite suivie par l'agression irakienne contre l'Iran, qui ouvre une guerre de huit ans. À cette époque, les États-Unis, comme beaucoup de pays européens, vont soutenir l'Irak contre l'Iran, mais pas en première ligne.
Les États-Unis développent une doctrine militaire qui ne comprend le recours à la force que lorsque les intérêts vitaux des États-Unis sont en jeu. Et pour l'Iran, ce qui marche, ce qui peut marcher, c'est de l'endiguement. C'est-à-dire qu'un régime de sanctions très contraignant va finalement permettre de garder sous contrôle cette république islamique.
Les administrations successives ont considéré que l'Iran est un État voyou, mais qu'il ne remet pas forcément en cause leurs intérêts vitaux. Le pays qui va le faire ne sera pas l'Iran, mais l'Irak, à partir de la fin des années 80. La guerre au Proche-Orient.
En moins de 6 heures, l'armée irakienne a envahi ce matin le Koweït. Ce petit pays très riche a été anéanti sans pouvoir opposer la moindre résistance. Après la guerre contre l'Iran, l'Irak envahit le Koweït et menace de déstabiliser toute la région.
Il y a tout ce discours du régime iranien sur la possession d'armes de destruction massive, donc une menace qui concerne également Israël, un allié évidemment central des États-Unis. C'est pour ça que c'est sur l'Irak que va se concentrer la force militaire américaine pendant des années, ce qui préserve en quelque sorte l'Iran de la possibilité d'une offensive américaine. En janvier 1991, les États-Unis et leurs alliés lancent une offensive aérienne et terrestre sur l'Irak.
C'est le début de la 1re guerre du Golfe. Dans les années qui suivent, les États-Unis maintiennent une pression militaire et économique sur le régime irakien. Et en 2003...
L'armée américaine et l'armée britannique sont entrées dans le territoire irakien il y a 2 ou 3 h maintenant. Par ailleurs, une nouvelle salve de bombardements a été observée à Bagdad et, là encore, c'est Saddam Hussein et ses très proches qui ont été visés. Ils s'engagent dans une nouvelle guerre dans le golfe Persique.
Juste avant l'intervention américaine en Irak, un groupe d'opposants iraniens va porter à la connaissance de la communauté internationale, un peu ébahie, l'existence d'un programme nucléaire beaucoup plus avancé qu'on ne le pensait. L'Iran a toujours eu un programme nucléaire, y compris avant la Révolution islamique. On se rend compte que, clandestinement, les Iraniens sont en train de mettre les bases d'un enrichissement à des niveaux qui, évidemment, ne concernent pas le nucléaire civil, mais le nucléaire militaire.
Cette révélation va provoquer une sorte d'électrochoc. L'État voyou par excellence, qui est encore l'Irak en 2000, 2002, 2003, va progressivement devenir l'Iran. Autant le dossier irakien était vide, autant il existe aujourd'hui de fortes suspicions sur le programme nucléaire iranien.
Jamais d'ailleurs le régime de Téhéran n'a fait mystère de son ambition de devenir une puissance nucléaire régionale, mais on vient tout simplement de découvrir qu'il avait caché l'ampleur de son programme. La révélation du programme nucléaire iranien intervient alors que les États-Unis entrent dans une phase de changement de régime en Irak, qui va absorber l'essentiel de leur capacité militaire pendant des années. D'autant que cette opération tourne mal assez vite.
C'est-à-dire que la décapitation du régime irakien va très vite, mais elle laisse un vide dans lequel s'engouffre un djihadisme qui va se développer pendant des années, jusqu'à devenir l'État islamique au cours du 2e mandat de Barack Obama. Cette dérive irakienne va finalement absorber l'essentiel des moyens américains. Il n'est donc pas question à ce moment-là d'ouvrir un 2d front en Iran.
Les Américains n'en ont tout simplement pas la possibilité, d'autant qu'ils sont déjà engagés, à l'époque aussi, en Afghanistan, pays également frontalier de l'Iran. Lorsque Barack Obama arrive au pouvoir, son objectif est de refermer la page de l'Irak, du fiasco irakien. Dans son esprit, il ne s'agit pas de refermer la page de l'Irak pour ouvrir une page en Iran, au contraire.
Sa stratégie va être de parvenir à un accord avec le régime iranien pour encadrer ce programme nucléaire, pour qu'il ne constitue pas une menace considérable. Cet accord nucléaire, qui va être négocié laborieusement, prévoit d'une part l'encadrement des activités nucléaires iraniennes en échange de la levée de sanctions internationales. Le pari de l'administration Obama est que la réintégration de l'Iran dans le concert des nations, avec la suppression des sanctions qui pèsent sur l'économie depuis des décennies, va favoriser l'aile modérée au sein du régime et donc faire baisser les tensions dans l'ensemble de la région.
Et cet accord doit permettre ce que veut faire absolument l'administration américaine : pivoter vers l'Asie. C'est en effet à ce moment-là que la plus grande menace pour les États-Unis paraît être, de plus en plus, la Chine. Quelques mois plus tard, cette stratégie est bouleversée par l'arrivée de Donald Trump sur la scène politique.
Durant la campagne, il promet de sortir de l'accord iranien, et en 2018...
Le mépris que porte Donald Trump à Barack Obama lui faisait penser que lui serait capable, par son talent de négociateur, de parvenir à un résultat bien plus satisfaisant. Et en fait, il a échoué, parce que sortir d'un accord, c'est un peu un fusil à un coup. Une fois qu'on a sapé la crédibilité de la parole donnée et de la signature sur un document, c'est difficile de convaincre la partie adverse, ensuite, de revenir dans une négociation pour parvenir à un autre résultat.
Et pendant les 2 années de la fin de son 1er mandat, les négociations avec les Iraniens n'ont pas abouti. Mais il est hors de question pour lui d'avoir comme perspective la réouverture d'un front au Moyen-Orient. Et donc, le recours à la guerre n'est pas possible.
Il faut se rappeler qu'à l'époque, l'opinion américaine est profondément marquée, traumatisée par cet enlisement en Irak et que Donald Trump va d'ailleurs bâtir une partie de sa carrière politique sur la dénonciation de l'aventurisme des administrations précédentes au Moyen-Orient. Il va dire que jamais, au grand jamais, lui n'engagera militairement les États-Unis au Moyen-Orient. Il n'écarte pas des frappes ponctuelles.
En janvier 2020, il prend la décision de l'élimination du responsable des opérations extérieures des gardiens de la révolution à Bagdad, Qassem Soleimani. Il faut rappeler à cette occasion que lorsque les Iraniens disent qu'ils vont le venger, Trump dit tout de suite : "Si vous lancez une opération contre nous, nous, on frappera 52 sites." Et pourquoi 52 sites ?
Parce que c'est le nombre d'otages américains retenus à l'ambassade après la révolution islamique. c'est ce qui montre la persistance de ce traumatisme de 79 pour quelqu'un de la génération de Donald Trump. En 2025, Trump est réélu.
Encore une fois, il s'est présenté comme un président non interventionniste. Ce qui est intéressant dans la 1re année du 2d mandat de Donald Trump, c'est la transformation du président de la paix en président de la guerre. Il essaie dans un premier temps de renouer un dialogue diplomatique avec les Iraniens, alors que les 2 premières confrontations historiques directes entre Israël et le régime iranien sont intervenues en avril et en octobre 2024.
Et à chaque fois, ces interventions ont tourné à l'avantage d'Israël. Elles ont montré la faiblesse militaire du régime iranien. Et lorsque le 3e cycle de confrontation directe entre Israël et l'Iran commence en juin 2025, il est maintenant question de mettre fin au programme nucléaire iranien.
L'armée israélienne lance l'offensive et, devant les résultats israéliens, Trump va monter à bord de cette opération et, au bout de 12 jours, déclarer que c'est un triomphe et que le programme nucléaire iranien a été anéanti. Ça va être la ligne officielle de l'administration américaine, au point que dans la stratégie de sécurité nationale publiée en décembre, l'Iran est mentionné justement pour dire que grâce à l'opération de juin 2025, l'Iran ne constitue plus une menace majeure pour la région. Ce qui rend vraiment étonnante l'intervention américaine 2 mois plus tard, en février.
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lancent des bombardements visant l'Iran. Dans les jours qui suivent, l'Iran riposte et les frappes israélo-américaines se poursuivent, ouvrant une nouvelle guerre au Moyen-Orient. Pour comprendre ce revirement américain, il faut prendre en compte 2 éléments.
Il y a d'une part la réestimation des résultats de l'offensive de juin 2025. C'est-à-dire que contrairement à ce que proclamait Donald Trump juste après, le programme a été vraiment très endommagé, mais n'a pas été anéanti. Il reste notamment un stock d'uranium enrichi à 60 % dont on ne sait pas ce qu'il est devenu.
Il faudrait remettre la main sur ce stock. Et puis il y a un savoir-faire iranien qui a été développé pendant des décennies et ce savoir-faire existe toujours. C'est un point qui explique que finalement, l'ombre nucléaire plane toujours dans le discours israélien.
Il y a aussi, si on reste du point de vue militaire, les capacités balistiques iraniennes qui sont importantes, avec un discours officiel américain qui est que ces capacités balistiques sont en train d'être reconstituées et donc, présentent une menace. Ça, c'est l'aspect militaire. Le 2e point important, c'est ce qui se passe en Iran à partir du 28 décembre, c'est-à-dire le soulèvement iranien qui part du bazar de Téhéran et qui entraîne la répression la plus sanglante jamais exercée par le régime, un bain de sang.
On n'arrive toujours pas à chiffrer le nombre de victimes, mais ça provoque un traumatisme très important. Et cet ensemble... ...auquel s'ajoute le constat d'un affaiblissement militaire iranien mis en évidence lors des 2 crises avec Israël en avril 2024 et octobre 2024, donne à Donald Trump le sentiment qu'une guerre est possible, qu'elle est gagnable et qu'il en tirera un grand bénéfice.
C'est ce qui le pousse à se lancer dans cette aventure. En dépit du résultat incontestable que constitue l'assassinat d'Ali Khamenei, on n'a toujours pas, de la part de l'administration américaine l'expression claire d'objectifs de guerre. À part un communiqué enregistré dans la nuit par Donald Trump, il y a une sorte de silence radio.
C'est-à-dire que le dimanche qui suit, jour des émissions politiques américaines, où l'administration en profite en général pour présenter un récit de ce qui est en cours, les objectifs, étonnamment, personne ne vient expliquer ce qui est en cours. Ce qui montre qu'il y a une part d'improvisation et que les buts de guerre ne sont pas très définis. Cela, évidemment, complique la proclamation de victoire.
Parce que si on ne dit pas très clairement ce qu'on veut obtenir, il est difficile de dire : "Ça y est, on a obtenu quelque chose, on a obtenu ce que l'on voulait et donc, on a gagné." Lorsque Donald Trump évoque brièvement la question des otages américains lors de l'entretien qu'il donne en octobre 1980, il insiste sur le manque de respect, sur la faiblesse que ça témoigne. Et Donald Trump aime au contraire véhiculer l'idée de la force.
L'opération en Iran, c'est aussi l'image de la force qui est projetée. Avec quand même un écueil, c'est qu'il brise la promesse faite de ne pas engager les États-Unis dans des aventures au Moyen-Orient. Cela provoque une tension avec une partie de sa base MAGA, qui est très hostile aux interventions extérieures et surtout, hostile aux interventions qui ne visent pas à défendre les intérêts vitaux des États-Unis.
C'est-à-dire qu'une partie de la base MAGA, après l'opération de juin 2025, dit : "En fait, les États-Unis font la guerre d'Israël, ils ne font pas la guerre pour leurs intérêts." Et cette critique ne peut que monter si la guerre s'enlise avec l'Iran. Le problème, c'est que si le régime ne s'effondre pas, Donald Trump va se créer une obligation de contrôle et de surveillance de l'Iran et donc, une nouvelle forme d'enlisement, si le régime résiste aux frappes qui se succèdent depuis le 28 février.