On les appelle cowboys (La case du siècle, 2026)
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
C'est ma première fois aux Etats-Unis et s'il y a une figure emblématique de l'Amérique, en tout cas telle que je l'imagine, c'est celle du cow-boy. Et c'est pour ça que je suis ici, aujourd'hui, à Fort Worth, au Texas. Je veux comprendre d'où vient ce personnage et pourquoi il a autant marqué notre imaginaire collectif. Cette ville, ancien carrefour du commerce du bétail, est aujourd'hui devenue une attraction pour les touristes. On y rejoue les ambiances du Far West, avec tous les ingrédients de la culture cow-boy, à la gloire de la conquête de l'Ouest, et ce n'est pas que du folklore. Ici, le cow-boy n'a jamais vraiment disparu.
Vous êtes certainement nombreux à avoir grandi avec les westerns. Ces scènes d'action sont devenues des classiques du cinéma, des séries et des jeux vidéo. Au point de faire du cow-boy une icône de notre pop-culture. Hollywood nous le présente comme un homme courageux, libre, aventurier. Une sorte de super-héros, à la fois conquérant et justicier. Et ça, clairement, ça me fascinait quand j'étais gosse. Mais j'ai appris à me méfier des clichés et des idées toutes faites. Et pour voir ce qui se cache derrière le mythe du cow-boy, je vais sillonner ce qu'on appelait jadis le Far West. Du Wyoming au Texas, en passant par le Kansas et le Tennessee, sur les traces de cette histoire méconnue.
Un grand voyage qui va me permettre de comprendre, au-delà des légendes, ce que le cow-boy dit vraiment de l'Amérique. Je suis Benjamin Brio, alias Nota Bene, sur Internet. Ma passion, c'est chercher la réalité historique derrière nos mythes contemporains. Je voyage sur le terrain, dans des sites d'exception, à la rencontre d'historiens et de scientifiques. Et dans cet épisode, je vais partir à la rencontre de ce qu'on appelle les cow-boys. Je commence mon périple dans l'Ouest Américain et franchement, c'est fantastique. J'ai aucun mal à me projeter, à m'imaginer avec mon cheval, à gérer mon petit troupeau, prêt à subir une attaque, à défendre chèrement ma peau.
Mais en même temps, j'ai pas mal de kilomètres à avaler, donc je vous avoue que j'ai pris une voiture. 3500 kilomètres pour être précis, j'ai fait le calcul. Je rejoins San Antonio, une ville où tout a commencé, ou presque. Et c'est avec les ancêtres des cow-boys, ou garçons vachés en français, que j'ai rendez-vous. Les charros, des virtuoses du lasso réputés pour leur adresse et leur agilité à cheval. Ces hommes ont le même style que les cow-boys, à un détail près, leur chapeau. Ici, on porte le sombrero et on parle espagnol. Raoul m'a convié à son entraînement. Chaque semaine, il perpétue cette tradition ancestrale. On a un grand championnat ce week-end dans la ville de KD au Texas.
Alors on s'entraîne. Et du coup, c'est plutôt un sport ou une tradition ? Les deux à la fois.
Je suis la troisième génération de charros dans la famille. Donc pour moi, c'est à la fois mon histoire et ma tradition. J'ai ça dans le sang. On peut dire que j'ai grandi avec un lasso. Je dormais même avec quand j'étais petit.
Je m'entraînais constamment. Et toi ? C'était ton ours en peluche ?
Oui, c'était mon ours en peluche.
Du coup, c'est devenu un réflexe pour moi. Et pourtant, ça reste un exercice très difficile. Franchement, je suis bluffé par l'habileté de ces hommes avec leur lasso. Une technique qui se transmet de génération en génération depuis plus de deux siècles. Je vais essayer de comprendre les origines de ce savoir-faire avec Francis Galan, professeur et écrivain spécialiste du Texas.
Il y avait une tradition du ranch qui venait d'Espagne et qui a ensuite été importée dans toute l'Amérique du Sud jusqu'au Mexique avec le développement de l'élevage. Pendant près de 500 ans, à mesure que les Espagnols s'étendaient vers la frontière nord, ils établissaient des ranches pour gérer ces grands espaces. Et c'est dans ce contexte que sont apparus les charros, qui travaillaient la terre et géraient les troupeaux. Ce sont eux qui ont les premiers travaillés dans les ranches.
Les charros, les premiers cow-boys, maîtrisaient donc l'art de mener le bétail à cheval mieux que personne dans le Nouveau Monde. Cette influence de l'Espagne sur le Texas s'explique par l'histoire complexe de la conquête des Amériques. Le continent américain a d'abord été colonisé par les Espagnols et les Portugais. Au début du 19e siècle, le futur Texas fait donc partie de la Nouvelle Espagne. En 1821, la région change de drapeau quand les Mexicains gagnent leur indépendance. Dans les années qui suivent, des colons anglo-américains migrent en masse au Texas et prennent le contrôle de ce territoire en 1836. Pour enfin, 9 ans plus tard, en 1845, intégrer les Etats-Unis.
Au fil du temps, les pionniers anglo-américains sont arrivés et se sont mariés avec des familles mexicaines, intégrant progressivement les traditions et le savoir-faire des charros. Ils acquièrent des ranchs dans le sud du Texas et c'est ainsi que l'on assiste à une expansion de la culture des cow-boys.
Les cow-boys blancs deviennent progressivement majoritaires au Texas. Mais il reste des traces des origines mexicaines du cow-boy dans le vocabulaire du Far West, comme ranch, rodeo et le fameux lasso. Regarde, doucement, ok ? Ça a l'air tellement facile. Ok. Donc, vas-y.
C'est un bon début. Ok, maintenant tu fais l'autre côté. Ah oui, on voit la maîtrise. Oui, oui, c'est ça. C'est dur.
Maintenant, tu veux monter sur un taureau aussi ? Non, non, non, merci. Je ne m'attendais pas à ça. La figure du cow-boy, qui incarne les Etats-Unis dans notre imaginaire, a donc des origines mexicaines. Malgré cet héritage commun, le cinéma a choisi son camp. Dans le bon, la brute et le truand, le cow-boy mexicain incarne le truand. Évidemment, un cow-boy qui reste au second plan, laissant le premier rôle au stéréotype du cow-boy qu'on connaît tous, le héros parfait, Clint Eastwood. En 1836, devenu indépendant, le Texas s'impose rapidement comme l'épicentre de l'élevage bovin. Un gigantesque territoire couvert d'immenses ranches qui s'étendent sur des milliers d'hectares.
Pour comprendre quel était le quotidien des cow-boys américains à cette époque, j'ai rejoint le Fred Stevens Ranch à quelques heures de route de Dallas, où les techniques de travail n'ont pas beaucoup changé depuis le 19e siècle. Chaque veau est marqué au fer rouge des initiales de son propriétaire pour éviter les vols. Tu veux essayer de le marquer celui-là ? Non, non, merci, merci. T'es sûr ? Oui, oui, merci. Oh, viens ! Je comprends... Je peux te prêter mes gants ? Non, non, merci. Je comprends pourquoi ils le font, mais vraiment, ça me met un peu mal à l'aise. Tous me certifient que les bêtes ne souffrent que quelques secondes.
C'est sans doute vrai, mais je trouve ça tout de même très violent.
Oh, ça, c'est quelque chose que j'ai fait de très nombreuses fois. On appelle ça la lutte contre le veau. On est à moitié à terre et ça nécessite d'être costaud, croyez-moi.
Michael Miller, lui, semble plus dans son élément. Le ranch est le terrain de recherche de ce spécialiste de l'histoire des cow-boys depuis plus de 30 ans. Ça ressemblait à quoi, leur travail au quotidien ?
Les cow-boys étaient en fait de simples ouvriers agricoles. Et l'essentiel de leur travail était lié aux bétails. Des milliers et des milliers de vaches. Ça leur donnait beaucoup de travail de s'occuper des troupeaux. Et ces milliers de veaux, il fallait tous les marquer. Mais aussi s'assurer qu'il n'y en ait pas de blessés quelque part ou qu'il y en ait un de perdu chez le voisin. Les cow-boys passaient donc l'essentiel de leur temps en sel, juste à surveiller le bétail. Cela devait leur procurer un sentiment de liberté, c'est certain. Être à cheval comme ça, traverser les plaines. Ils devaient se sentir extrêmement libres. Mais en réalité, ils devaient rendre des comptes à leur patron.
Ils étaient plutôt en bas de l'échelle sociale. Ils n'étaient pas très bien payés, pas très respectés. Au départ, le mot « cow-boy » était un terme péjoratif pour désigner un ignorant, un feignant, peut-être un escroc ou un gars qui se livrait à des petits larcins. Donc, les gens qui dirigeaient les ranches n'utilisaient jamais le terme de « cow-boy ».
Les cow-boys du 19e siècle étaient donc mal payés, mal considérés. Une main-d'oeuvre jetable, finalement. Bien loin de ce qu'ils me faisaient rêver quand j'étais enfant. Comme le célèbre Lucky Luke, ce personnage libre et courageux, sillonnant seul le Far West sur son cheval. J'avoue, c'était l'un de mes dessins animés préférés. Et au cinéma, le tireur le plus rapide de l'Ouest reprend aussi les codes de tous les westerns classiques, avec un cow-boy héros, blanc, évidemment. Une figure pourtant récemment bousculée par l'arrivée de cow-boys afro-américains. Avec son imagination débordante, Quentin Tarantino impose des acteurs noirs en tête d'affiche.
Eux aussi ont plutôt la gâchette facile et n'ont rien à envier à Lucky Luke. Alors, fiction ou réalité ? Ces cow-boys noirs ont-ils vraiment existé au XIXe siècle ? Pour poursuivre mes recherches, je quitte le Texas pour rejoindre Memphis dans le Tennessee. Parce que j'ai entendu dire que là-bas, la culture cow-boy est encore bien vivante, et je pense que ça peut m'aider pour mon enquête. Neil Pickett Rodéo vient d'ouvrir ses portes. 200 personnes participent à ce grand show qui rassemble plus de 10 000 spectateurs. Toutes les épreuves s'inspirent du travail des cow-boys dans les ranches. C'est extrêmement technique, très rapide et très dangereux.
Valeria Howard Cunningham organise cet événement depuis 40 ans avec sa famille. Il s'agit de l'un des premiers rodéos d'Amérique officiellement ouverts aux afro-américains.
C'est celui qui réalise le meilleur temps qui remporte l'épreuve. Pendant très longtemps, les Noirs ne pouvaient pratiquer le rodéo qu'une fois tout le monde parti, quand personne ne pouvait les voir. Il existait pourtant des milliers de cow-boys noirs, mais ils n'avaient pas beaucoup d'occasion de faire du rodéo. Personne ne voulait d'eux.
Les premiers rodéos apparaissent aux Etats-Unis au début des années 1880. Mais avec les lois ségrégationnistes, les afro-américains en sont exclus. Pourtant, la culture cow-boy était déjà bien ancrée dans leur communauté dès le 19e siècle.
C'est un fait. L'histoire nous apprend qu'un cow-boy sur quatre était noir. Tu sais, quand ils étaient esclaves, les afro-américains s'occupaient déjà des chevaux. Ils les dressaient, faisaient toutes sortes de choses avec. Les cow-boys noirs ont donc existé depuis qu'ils ont été amenés dans ce pays. Mais on ne les respectait tout simplement pas. On ne leur accordait pas d'importance. Et même après la guerre de sécession, la plupart d'entre eux n'étaient pas réellement libres finalement. On continuait à les payer avec des salaires d'esclaves. Et ils se tournaient vers les métiers de domestique, cuisinier, mais aussi de cow-boys.
Comme la plupart des minorités, les cow-boys noirs ont été exclus du récit national américain. Et j'imagine qu'il leur faudra encore du temps pour retrouver leur place. Mais l'un d'entre eux a, récemment, réussi à sortir de l'ombre. Un certain Nat Love. Un ancien esclave, né en 1854, devenu cow-boy, dresseur de chevaux hors pair, tireur d'élite très connu à son époque. J'ai découvert cet homme en 2021 dans The Harder They Fall, un film qui lui rend hommage après plus d'un siècle d'oubli et qui met enfin un visage sur les millions de cow-boys afro-américains qui avaient jusqu'ici été effacés de l'histoire. Thank you. Thank you. Oui, il y a une biche. Je la chope. Allez, viens ici, toi.
Allez, viens ici. Oula, oula. Ah, je me suis fait... Alors, on a parlé cinéma, mais dans les jeux vidéo aussi, on a pas mal de cow-boys blancs. C'est des gars courageux, en général, plutôt virils, il faut se le dire. qui sont libres d'aller un petit peu partout où ils veulent. Mais enfin, après tout ce que j'ai vu, je veux vous avouer que je me demande bien si c'était vraiment ces aventuriers qu'on imagine. Je poursuis mon périple en Amérique direction le Kansas. Un état surnommé le pays des prairies vertes, où les pâturages recouvrent l'essentiel du territoire. Un paradis pour le bétail, le royaume des cow-boys. Matthew est le propriétaire du Flint Hill Ranch.
Il a accepté que je l'accompagne mener son bétail à travers les grandes plaines.
Aujourd'hui, il fait vraiment très beau.
Mais nous, on travaille par tous les temps. Qu'il pleuve, qu'il neige, mais aussi quand il fait très chaud. On voit beaucoup de feu par ici. Qu'est-ce que c'est ?
Tu vois, on brûle environ 80% de nos pâturages chaque année. Et au bout de 30 jours, ça donne de la très belle herbe. Le bétail qui vient pêtre prend plus d'un kilo par jour. Ah oui, c'est énorme.
Et le poids, c'est de l'argent. Et c'est cette recherche du profit qui, au milieu du 19e siècle, transforme le métier de cow-boy. Les gardiens de vaches gèrent des troupeaux de plus en plus gros pour répondre à une demande de viande de plus en plus forte. Les ranchers du Texas organisent de gigantesques transhumances. Entre 1850 et 1910, les chercheurs estiment que 27 millions de bovins ont traversé le Far West. Michael Grower a étudié ce moment fondateur de l'histoire de l'Amérique. La transhumance à la fin du 19e siècle, c'était quelque chose d'important ?
C'est surtout après la guerre de sécession que les habitudes alimentaires aux Etats-Unis et en Europe changent. La consommation de viande de boeuf augmente alors fortement. Cette viande provenait essentiellement du Texas. et les troupeaux ont donc commencé à grossir. Ils comptaient 1500 à 2500 têtes en moyenne. Une douzaine de cow-boys encadraient ce bétail. Ils le conduisaient vers le nord, vers les gares du Kansas où on chargeait les troupeaux pour les emmener vers l'est, vers les grandes villes de Kansas City, Chicago ou encore Philadelphia, New York et jusqu'à l'Europe.
Le bétail empruntait de nombreuses routes pour atteindre les gares situées plus au nord où il était vendu pour nourrir les habitants des grandes villes. La plus célèbre d'entre elles, le Chisholm Trail, reliait le Texas au Kansas. Il y avait aussi le Western Trail, un peu plus à l'ouest. Le Shawnee Trail, un peu plus à l'est. Et le Good Night Loving Trail, lui, partait du Texas pour rallier la ville de Denver dans le Colorado. Et combien de temps est-ce que les cowboys passent sur les routes ? Des semaines, des mois ? Un troupeau en transhumance
pouvait parcourir entre 16 et 24 kilomètres par jour. Il ne fallait pas les faire avancer trop vite pour éviter que les bêtes ne se blessent. Les cowboys pouvaient donc rester sur la piste entre 3 et 6 mois. Alors imaginez un peu, passer toutes ces journées à cheval pendant tout ce temps en portant les mêmes vêtements sans pouvoir prendre de bain, ni même se raser ou se couper les cheveux, en mangeant pratiquement tous les jours la même chose.
Le travail des cowboys n'avait donc rien à voir avec une vie d'aventurier. La dure réalité du métier consistait à suivre le troupeau dans la poussière avec pour seul horizon la prairie à longueur de journée. J'ai fait un petit peu de poney quand j'étais ado, mais je peux vous dire que là, c'est pas du tout la même sauce. C'est un peu plus compliqué d'être un vrai cowboy. Je n'ai qu'une hâte profiter du bivouac au coin du feu, sous les étoiles, comme dans les films. Pour me reposer un peu et surtout manger un bon steak.
On pense toujours que ceux qui s'occupaient du bétail mangeaient du steak,
mais ils n'en mangeaient jamais en réalité car ça coûtait trop cher. La plupart du temps, ils mangeaient simplement ce qu'ils trouvaient. Bon, je vais devoir me contenter du ragoût de cowboys. Comme les hommes de l'époque, je me rattraperai au Saloon, la prochaine étape de mon voyage. Car dans tout bon western qui se respecte, après leur longue chevauchée, les cowboys débarquent en ville. Dans les films, des scènes où, en général, la tension monte d'un cran. Le cowboy se transforme alors en bandit ou en justicier. Toujours prêt à en découdre. On pourrait se croire au cinéma, mais en fait, pas du tout. Ici, on est au Kansas, au Booth Hill Museum.
Et je dois vous dire que c'est assez perturbant parce qu'ils ont reconstruit la vieille ville de Dodge City à la fin du 19e siècle. Et on s'y croit vraiment. Il se pourrait même que John Wayne ou Clint Eastwood viennent me taper la bise. Mais dans les westerns, quand les cowboys se retrouvent dans ce type de décor, c'est rarement pour se faire des copains. Et ça se termine toujours en règlement de compte sanglant. Ces bagarres sont rejouées au Booth Hill Museum pour le plaisir des visiteurs. en compagnie de Brad Smalley, conférencier, tireur d'élite et acteur dans son temps libre, j'assiste à ce spectacle qui emprunte davantage aux westerns qu'à la réalité historique.
Ce genre de choses, les grandes fusillades à l'ancienne, comme au cinéma, où tout le monde tirait à tout va, c'était très très rare. Et les duels en pleine rue, comme on le voit dans presque tous les westerns, surtout les plus anciens, ça ne s'est passé qu'une seule fois dans tout l'Ouest américain. En réalité, la plupart des fusillades étaient réglées en 15 à 20 secondes. Il s'agissait d'une brève explosion de violences, puis tout était fini.
Même si les bagarres ne se passaient pas comme dans les films, il y avait beaucoup de violences dans les Kattletown, ces villes par lesquelles transitaient le bétail. On y croisait des cow-boys, bien sûr, mais aussi des chercheurs d'or, des chasseurs de bisons, des commerçants, et entre les pionniers, c'était la loi du plus fort. Ça, c'est un Remington de 1875. Une arme très prisée dans ces années-là. À l'époque, tout le monde pouvait avoir une arme comme ça ?
Absolument pas. Certaines personnes n'en avaient pas car elles n'en avaient pas besoin, et d'autres souhaitaient d'en avoir une, mais n'en avaient pas les moyens. Et c'était le cas de la plupart des cow-boys qui venaient du sud du Texas, qui remontaient vers le nord avec leurs troupeaux pour se rendre dans des villes comme Dodge City. Certains de ces cow-boys étaient âgés de 16 ou 18 ans à peine et n'avaient jamais vu d'argent de leur vie. Et c'est bien pour ça qu'ils acceptaient de venir ici. Ils n'avaient probablement pas les moyens de s'acheter une arme.
Les jeunes cow-boys devaient donc se débrouiller comme ils pouvaient pour survivre. Et c'est au saloon que, généralement, les esprits s'échauffaient.
Vous vous doutez bien qu'il n'y avait pas de représentants de l'ordre public postés à l'entrée de la ville pour accueillir les nouveaux venus et leur retirer leurs armes. Tout était censé fonctionner sur la base de la confiance. Lorsque vous entriez dans un saloon ou dans n'importe quel autre établissement de la ville, c'était à vous de déposer votre arme, soit en l'accrochant près de la porte, soit en la remettant au propriétaire de l'établissement. Vous la récupériez ensuite en partant.
À la fin du XIXe siècle, les villes du Far West sont en pleine expansion. Elles se transforment souvent en coupe-gorge. La violence y est telle entre les pionniers que des lois sont mises en place pour interdire le port d'armes dans les quartiers les plus animés de la ville. Des shérifs sont nommés pour faire respecter l'ordre. J'aimerais comprendre un petit peu l'état d'esprit dans lequel les cow-boys étaient quand ils arrivaient dans un saloon comme ça.
Ils venaient de faire un long voyage depuis le Texas, une chevauchée poussiéreuse dans une chaleur accablante. On pouvait donc considérer qu'un endroit comme Dodge City, c'était le paradis. Et c'était le cas. On pouvait arriver, dépenser l'équivalent de trois mois de salaire et rentrer chez soi aussi pauvres qu'on était partis. Et ça se passait comme ça pour beaucoup d'entre eux.
Il faut dire qu'au saloon, il y avait beaucoup de tentations. Des jeux d'argent, de la musique et des spectacles. Maintenant que j'y pense, c'est vrai que c'est dans ce type de saloon qu'on voit le plus de femmes dans les films. Même si c'est vrai que souvent, elles sont réduites au rôle de prostituées. Comme dans la série Westward, où elles sont au cœur de la plupart des intrigues, mais soumises aux hommes, évidemment. Hollywood a aussi proposé un autre type de figure féminine. La co-girl, qu'on retrouve dans Mort ou Vif, interprétée par Sharon Stone qui reprend tous les codes du cow-boy.
Libre, puissante, un rôle miroir à celui qu'incarnent ses collègues masculins au cinéma, comme si les femmes ne pouvaient se définir en dehors de leur modèle. Déjà 2000 kilomètres de parcourus. Ce voyage me confirme qu'il faut toujours se méfier des images. Alors, est-ce que ces co-girls ont vraiment existé ? Et quelle était la véritable place des femmes dans l'histoire du Far West ? Je quitte le Kansas, direction la ville de Laramie, dans le Wyoming, pour rejoindre l'American Heritage Center, un lieu de recherche et de mémoire qui retrace l'histoire de la conquête de l'Ouest.
J'adore les archives parce qu'on trouve toujours plein de pépites et ici, on a des milliers qui concernent le Far West. Et c'est rigolo parce qu'en fouillant tout ça, je me rends compte que cette histoire des co-girls, elle est en réalité beaucoup plus complexe que ce qui paraît.
Regarde, j'ai trouvé plein d'archives.
Elles sont super ces photos.
Viens t'asseoir.
J'échange depuis quelques mois avec René Legrid à ce sujet. Cette historienne se bat pour réhabiliter l'histoire des femmes de l'Ouest américain.
Tu vois, sur cette photo, on voit qu'elle porte une jupe. Ça ressemble à ça, on est d'accord. Mais dessous, il y a une fente. Ça lui permettait de monter à Califourchon. Alors que quand la conquête de l'Ouest a commencé, on attendait de la plupart des femmes qu'elles montent en Amazone. Mais monter en Amazone tout en poursuivant du bétail, c'était très dangereux. Et donc là, c'est la photo d'une fille de Rancher. À la différence des cowboys qui étaient des hommes payés pour travailler, ce que nous appellerions aujourd'hui des cowgirls étaient en réalité les épouses et les filles de Rancher qui faisaient la même chose.
Elles marquaient le bétail, elles maniaient le lasso, elles s'occupaient du troupeau, mais elles faisaient ça dans le cadre de l'activité familiale et elles n'étaient pas payées. En 1882, une loi fédérale autorise les femmes à devenir propriétaires de terres et certaines d'entre elles ont donc commencé à s'installer. Et il y a des régions où parmi les pionniers, on trouvait plus de femmes que d'hommes. C'était pour elles un moyen d'acquérir une certaine indépendance financière. Et cette loi sur la propriété a attiré toutes sortes de femmes dans l'Ouest.
Mais dans cette société très patriarcale, l'accès des femmes à la propriété n'est pas toujours bien accepté. L'histoire d'Hélène Watson, surnommée Kettle Kate, en est un exemple tragique. Grâce à la nouvelle loi sur la propriété, cette femme se retrouve à la tête d'un range prospère. Une réussite qui suscite beaucoup de jalousie dans son entourage. On l'accuse alors de vol de bétail et quelques hommes organisent son lynchage. Hélène Watson est kidnappée et pendue. Son voisin récupère alors ses terres et il faudra plus d'un siècle pour que la vérité soit rétablie.
L'idée qu'une femme agisse comme un homme à l'époque pouvait être un argument suffisant pour ternir sa respectabilité et affirmer qu'elle ne méritait pas d'être sauvée.
Malheureusement, le destin tragique d'Hélène Watson n'a pas été un cas isolé. Pourtant, sans le travail invisible de toutes ces femmes, l'histoire de l'Amérique n'aurait pas été la même. Et au cinéma, leur sort n'est pas meilleur. En 1954, un film s'est inspiré de leur histoire. Dans La Reine de la Prairie, Barbara Stanwyck incarne une femme rancher. Mais c'est plus une victime qu'une héroïne, à la fois attaquée par des éleveurs qui veulent récupérer ses terres, mais aussi par des natifs américains. Des peuples qui, tout aussi largement que les femmes, ont été confrontés à l'hégémonie des cow-boys.
Dans les films, en général, quand les natifs américains pointent leur nez, ça donne de belles scènes d'action comme ici dans la série 1883. Avec attaque de pionniers, scalps, femmes tuées ou enlevées, cow-boys en quête de revanche. Mais en réalité, les scènes de ce type étaient très rares. Car lorsque les cow-boys traversaient les territoires des peuples autochtones, le plus souvent, le don d'une bête suffisait à apaiser les tensions. la guerre menée aux natifs américains et la colonisation de leur territoire va toutefois profiter aux cow-boys. De nombreuses réserves sont créées à travers les Etats-Unis pour y reléguer les natifs américains.
Un territoire indien est même créé en 1834, l'actuel état de l'Oklahoma dans le but d'y parquer les tribus. Et ça a donné lieu à des déportations qui ont, vous le devinez, fait des milliers de morts. Je me rends dans une de ces réserves au nord-est du Wyoming, le territoire des Chochonis depuis 1868. J'ai le privilège d'y accéder grâce à Jason Baldess, l'un de leurs porte-parole qui consacre sa vie à la réintroduction des bisons dans sa réserve.
Ce matin,
ils étaient tous là.
Mais ils parcourent en moyenne 5 km par jour. Ils bougent
en permanence. un animal indispensable à la survie de son peuple décimé par les hommes du Far West. On comptait entre 60 et 90 millions de bisons à l'arrivée des pionniers. Il n'en restera plus que quelques centaines moins d'un siècle plus tard. Combien est-ce qu'il y a de bisons ici ? Il y a environ 160 bisons dans cet enclos qui appartiennent à la tribu Chochonis. Et à environ 6 km d'ici se trouve la tribu à Rapao qui en possède environ 120. On considère le bison comme un membre de notre famille. Pour la plupart des Amérindiens, le bison était la principale source de subsistance de nos grands-mères et de nos grands-pères. Nos communautés en avaient été privées pendant 130 ans.
Mais le bison était perçu comme une menace pour les agriculteurs, les éleveurs et les cow-boys. Nous vivons dans le Wyoming qui est un état de cow-boys.
Les bisons étaient donc mal vus.
Ça n'aurait pas dû être le cas
mais ils étaient
perçus comme des concurrents au pâturage et à l'industrie bovine dans son ensemble car ils mangeaient la même herbe. Il y a d'autres raisons qui font qu'on les a chassés ? La plupart du temps quand les bisons étaient abattus
seules leurs peaux
et leurs langues
considérées
comme un mets raffiné étaient récupérées et ont laissé le reste de la viande pourrir sur place. Ils ont été exterminés et sacrifiés. Les bisons disparaissent laissant le champ libre aux cow-boys et à leurs troupeaux. Une page de l'histoire de l'Amérique se tourne. L'usage nomade des espaces de chasse des natifs américains est remplacé par une exploitation capitaliste de la prairie. L'élevage extensif s'impose au Far West. Mais une invention inattendue va bouleverser le travail des gardiens de vache en 1874. Le fil barbelé. Ça peut paraître anodin mais cette innovation va permettre de clôturer les propriétés privées qui s'étendent de plus en plus à l'Ouest.
Ces parcelles vont mettre un frein aux grandes transhumances. Et à partir de 1890, elles sont stoppées nettes avec l'arrivée du chemin de fer qui traverse le Far West jusqu'au Texas. Plus besoin alors de cow-boys itinérants. Désormais, on embarque directement le bétail sur les rails. C'est la fin des grandes transhumances mais paradoxalement, le début du mythe du cow-boy. incroyable au cœur de la culture cow-boy ici à Cody. Cette ville, elle a été fondée par un certain William Frédéric Cody. Alors, ça vous dit peut-être rien mais si je vous parle de son autre nom, Buffalo Bill, là, là, ça vous dit quelque chose. C'est l'homme du Wild Wild West Show.
De 1882 à 1912, pendant 30 ans, Buffalo Bill a sillonné l'Amérique et l'Europe avec ce spectacle. De Berlin à Londres, en passant par Paris devant des millions de spectateurs. Un immense succès populaire. Un show qui met en scène le célèbre chef Lakota, Sitting Bull, et les stars de l'époque, Annie Oakley, mais aussi Calamity Jane. Des noms que le spectacle de Buffalo Bill gravera dans notre mémoire collective. avec des acrobaties, du rodéo, du lasso. Bref, tous les ingrédients pour raconter avec panache la conquête de l'Ouest au monde entier. Une conquête de l'Ouest fantasmée avec, bien sûr, des méchants indiens qui se battent contre les gentils cow-boys.
Je m'immerge dans l'histoire incroyable de cet homme auquel est aujourd'hui consacré un musée entier. Et il faut bien ça pour retracer les multiples facettes de la vie de Buffalo Bill. Tour à tour convoyeur de marchandises, messager, éclaireur pour l'armée, célèbre chasseur de bison, puis acteur et showman. Une légende qui a fait de lui le personnage le plus célèbre du Far West. Voici le costume qu'il portait réellement pour le spectacle. C'est le vrai ? Oui. Là, on a son chapeau, sa chemise, son pantalon et ses bottes. Paul Hutton est le conservateur passionné du Buffalo Bill Center.
Ça,
ce sont des diligences que nous avons restaurées. Elles ne ressemblaient pas à ça quand on les a récupérées. Maintenant, elles sont splendides. Ce sont de vraies diligences de l'époque, de magnifiques objets qui ont servi pour le spectacle.
Buffalo Bill
s'asseyait dans ce fauteuil et il saluait tout le monde. Ce sont ses meubles qu'il a vraiment utilisés.
Tous nos visiteurs adorent voir ça. Voici sa baignoire qu'il remplissait d'eau chaude. C'est ce qu'il utilisait quand il était en tournée. Mais bien sûr, la plupart du temps,
il séjournait dans des hôtels cinq étoiles. C'était Buffalo Bill quand même.
Nous avons des milliers d'objets
ici dans le musée mais nous en avons encore plus au sous-sol dans les réserves. Oh, wow ! C'est le trésor de Buffalo Bill.
Oui, ce sont les fusils de chasse de Buffalo Bill
des Winchester 73. Wow ! C'est le véritable fusil de Buffalo Bill. C'est incroyable. Amazing ! Il est un peu usé, c'est un fusil de la conquête
de l'Ouest.
C'est magnifique. C'est une vraie pièce d'histoire. Tu veux l'essayer ? Je peux le porter ? Vraiment ? C'est pas une blague ? Superbe ! Je porte le chapeau de Buffalo Bill. Incroyable ! Wow ! Ça, c'est un truc que je pourrais dire à mes enfants. J'ai porté le chapeau de Buffalo Bill.
Là, tu vois l'image du cow-boy ? Qui n'aurait pas
aimé être comme ça ?
Moi, c'est ce que j'aurais aimé être. Le cow-boy a longtemps été perçu comme une sorte de mauvais garçon aux États-Unis. Un anarchiste, en quelque sorte. Mais Buffalo Bill s'est emparé de ce cow-boy
et il en a fait une icône américaine, un héros américain. Et bien sûr, c'est lui le plus grand des cow-boys.
Et c'est lui qui a inventé toutes les scènes d'action, les grands classiques des westerns qui seront ensuite repris au cinéma. Tout vient de Buffalo Bill.
Mais cette histoire de l'Amérique que Buffalo Bill nous raconte, en réalité, c'est une réécriture un petit peu de l'histoire ? Bien sûr. C'est une histoire très positive. C'est une histoire positive de progrès
qui raconte
comment nous sommes partis de la nature sauvage, l'avons dompté et avons bâti ce grand pays qu'est les États-Unis. Mais c'est plus fort que ça. C'est comme les légendes du roi Arthur ou de Charlemagne. C'est ainsi que les gens se forgent une identité. C'est pareil ici avec son spectacle. C'est ce qui vous rend fier d'être Américain.
Mais oui, cette histoire est très controversée. Tous les peuples du monde réévaluent leur histoire et ce qu'elle signifie. L'Amérique a, elle aussi,
dû changer sa manière d'appréhender son passé. surtout au regard de ce qui est arrivé aux natifs américains et des problèmes environnementaux liés à la conquête de l'Ouest. C'était donc pas seulement une histoire de triomphe, c'est aussi une tragédie. En bon communiquant, Buffalo Bill a créé une légende et mis un visage sur l'histoire complexe de la conquête de l'Ouest. Cette légende fut bien utile pour fédérer une jeune nation en pleine construction et légitimer les violences de la colonisation. Le cow-boy est alors devenu un symbole de l'esprit américain récupéré au plus haut sommet de l'État par des générations de présidents.
Encore aujourd'hui, il incarne les idées de liberté, d'individualisme et de conquête si chères aux Américains. Une image qui ne correspond pourtant en rien à la réalité historique. Jusque-là, le cow-boy, pour moi, c'était surtout une image. C'était un personnage de film, de série. C'était une figure de la pop culture. Mais c'est vrai qu'en parcourant les États-Unis, il faut bien se rendre à l'évidence, les cow-boys, ils n'avaient pas qu'un seul visage. Ils en avaient plusieurs. J'ai découvert leurs origines mexicaines. J'ai découvert des cow-boys noirs qu'on a longtemps effacés de l'histoire. Des femmes oubliées aussi.
des travailleurs précaires et puis toute cette violence de la conquête de l'Ouest qu'ont subi notamment les populations autochtones. Mais ce qui me fascine, c'est de voir que cet imaginaire du cow-boy a survécu et même qu'il continue sans cesse d'être réactualisé, réinventé, comme si l'Amérique avait toujours besoin d'y croire. de la mort.
Sous-titrage Société Radio-Canada