L'humiliation entre dans le débat politique israélien
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
6h57 sur France Culture, l'heure de votre humeur du jour, Guillaume, et ce matin, une vidéo extrêmement choquante. Des militants de la flottille pour Gaza, humiliés, exhibés comme des trophées, la scène a été relayée par Itamar Bengvir, suprémaciste juive dont la surenchère permanente tient lieu de stratégie politique. Dans les sondages, il stagne, alors il provoque une condamnation générale de la classe politique israélienne, y compris par Benjamin Netanyahou, qui a expliqué que ces faits étaient contraires aux valeurs d'Israël, contraires également aux valeurs juives, car dans la tradition juive, il y a une interdiction absolue, celle d'humilier autrui.
Le Talmud affirme, je cite, que celui qui blanchit le visage de son prochain en public est comme s'il versait son sang. Et dans le Lévitique, il lit « Tu ne maltraiteras point ton prochain », non seulement parce qu'il faut protéger les faibles, mais parce qu'une civilisation commence précisément au moment où elle renonce à l'humiliation. Et c'est cela, au fond, qui rend ces images particulièrement insupportables. Pour tant d'Israéliens eux-mêmes, elles réveillent une mémoire. Je me suis souvent demandé à quoi servait la politique. Et la réponse, un jour, m'a été fournie par Marek Edelman, un survivant du ghetto de Varsovie.
Edelman racontait une scène vue en Pologne après l'invasion allemande. Un vieux juif racidique, vêtu de noir, barbe longue. Chapeau traditionnel avait été installé par des nazis sur un tonneau. Autour de lui, des jeunes hommes riaient pendant qu'on lui coupait la barbe. Et Marek Edelman disait « C'est là que j'ai compris que le plus important était de ne jamais se laisser asseoir sur un tonneau ». Cette phrase m'a toujours poursuivi. Ne jamais se laisser asseoir sur un tonneau, mais aussi ne jamais asseoir quiconque. Sur un tonneau, voilà peut-être le véritable sens de la politique.
Non pas seulement protéger les siens, toutes les nations savent faire cela, mais empêcher l'humiliation de devenir un mode de gouvernement, un langage collectif, une jouissance publique. C'est toute la difficulté d'être un État parce que les États sont les plus froids des monstres froids, comme le disait Nietzsche. Aucune mémoire aussi tragique soit-elle n'immunise définitivement contre cette tentation.