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interviewFrance Inter — L'invité de 6h20 (sur Site radio)· 21 mai 2026 7 min

Esclavage : "Il y a encore du chemin pour que chacun accepte de regarder l'histoire en face", affirme Vincent Hugeux

Source d'origine 2 locuteurs

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

Il est 6h21. Il y a 25 ans, la France entrait dans l'histoire, premier pays au monde à reconnaître la traite et l'esclavage comme des crimes contre l'humanité, un combat politique porté par Christiane Taubira. Nous sommes là pour dire que la traite et l'esclavage furent et sont un crime contre l'humanité et que les textes juridiques ou ecclésiastiques qui les ont autorisés, organisés, percutent la morale universelle. La loi porte d'ailleurs son nom, loi Taubira. Qu'a-t-elle changé ? En quoi a-t-elle été utile ? Reste-t-il des combats à mener aujourd'hui ? C'est ce qu'on va voir avec vous Vincent Hugeux. Bonjour. Bonjour.

Vous êtes journaliste, essayiste, enseignant à Sciences Po, l'un des meilleurs connaisseurs de l'Afrique. Vous avez écrit récemment Les Fers et le fouet, une histoire raisonnée de l'esclavage chez Perrin. Alors cette loi Taubira, c'est assurément un texte historique, mais au-delà de sa portée symbolique, qu'a-t-elle changé ?

0:57
Invité

Eh bien, elle a fait bouger les lignes, c'est-à-dire qu'elle a achevé un peu de saper l'assise d'un tabou ancestral et surtout, elle a contraint chacun à clarifier sa posture, outre sa vertu pionnière que vous rappeliez à l'instant. Mais elle a aussi déclenché toute une série de décisions. J'en cite une ou deux rapidement. Il y a une loi qui a créé un comité national pour la mémoire et l'histoire de l'esclavage, qui est devenue ensuite la fondation pour la mémoire de l'esclavage, la fameuse FME. Jacques Chirac, en 2005, il instaure une journée de la mémoire de l'esclavage.

Et puis, un peu plus loin, en 2020, c'est assez récent quand même, le Parlement européen lui-même a adopté une résolution pour s'aligner en quelque sorte sur le concept de crime contre l'humanité et a instauré sa propre journée, celle du 2 décembre.

1:45
Présentateur

Et en ce moment, il y a une proposition de loi pour abroger le code noir, le texte qui a codifié l'esclavage. Vous disiez que cette loi avait permis de clarifier sa posture. Aujourd'hui encore, il y a des voies pour chercher à invisibiliser ce passé esclavagiste ?

2:02
Invité

Écoutez, on vit quand même dans un pays où, voilà quelques années, un député assez mal inspiré avait souhaité graver dans le marbre de la loi les aspects positifs de la colonisation. Donc, c'est dire combien il y a encore du chemin à faire pour que chacun accepte enfin de regarder l'histoire en face, y compris sous ses aspects les plus sinistres, dont celui-là. Donc, oui, il y a encore des résistances. Alors, parfois, en quelque sorte, on les dissimule derrière des argusties académiques ou historiques.

Mais même si on a beaucoup avancé, quand on réfléchit à ce qui doit devenir des concepts de mémoire, bien sûr, mais aussi de réparation éventuellement, on s'aperçoit qu'effectivement, on n'est pas au bout de ce chemin.

2:46
Présentateur

Comment raconte-t-on l'esclavage aujourd'hui ? C'est l'objet de votre livre et comment on le raconte notamment à l'école ?

2:50
Invité

Eh bien, c'est effectivement une question cruciale. Très longtemps, l'esclavage était quasiment absent des manuels scolaires.

2:57
Présentateur

Complètement absent ou juste une petite page ?

2:58
Invité

Non, il y avait des références, mais elles étaient expéditives et extrêmement, je dirais, indolores. Il y a eu indénièrement des progrès, mais il faut encore harmoniser une bizarrerie que la Fondation a soulignée. Par exemple, c'est que vous n'avez pas le même traitement de l'esclavage selon que vous êtes dans l'enseignement technique ou l'enseignement général, ou selon que vous êtes en métropole ou dans un département d'outre-mer. Donc, tout ça doit être évidemment aligné.

Et d'ailleurs, ce qui est intéressant, c'est que l'article 2 de cette loi Taubira, qui est en compte 5, elle insiste sur la nécessité absolue d'inscrire ces faits historiques dans l'enseignement et également dans les efforts de recherche.

3:36
Présentateur

Et aujourd'hui, le combat n'est pas terminé. Je pense à Serge Lecchimi, le président de la collectivité territoriale de Martinique, qui lui dit qu'une nouvelle loi sur l'esclavage est nécessaire. Il veut une loi de réparation parce que, dit-il, les dommages culturels et économiques sont durables. C'est ça le nouveau dossier ?

3:51
Invité

Ce qui est très intéressant, c'est qu'à l'époque de l'adoption de cette loi, Christiane Taubira, députée de la Guyane, avait tenté vainement de convaincre ses chers collègues d'instaurer une commission qui aurait vocation à imaginer ces réparations. Et là encore, il y a évidemment un débat qui est assez incandescent. Si vous voulez, il y a deux écoles ou plus. Mais en gros, vous avez ceux qui estiment qu'il faut s'en tenir à des réparations symboliques. La demande de pardon, par exemple. Et c'est un phénomène qui existe partout en Europe, dans le monde. Et puis ceux qui disent non. Il n'y a pas l'usure, pardon ? Si on prend l'exemple des Pays-Bas, si on prend aux Etats-Unis.

Ça peut être The Guardian, le quotidien britannique dont les fondateurs avaient assis une partie de leur fortune sur les arriérés de l'esclavage, etc. Donc il y a eu partout. Le roi des Pays-Bas a formulé. Et même en Afrique, je le cite dans le bouquin, il y a une demi-douzaine de chefs d'Etat africains qui ont présenté des excuses à leur propre peuple et à leur propre communauté pour le rôle qui a pu être joué par leurs ancêtres. Et donc, si vous voulez, ça c'est la partie, je dirais, symbolique. Et puis il y a ceux qui estiment qu'il doit y avoir également quelque chose de très prosaïque, financier.

5:05
Présentateur

Une réparation financière, oui.

5:06
Invité

Alors, il y a un phénomène qui est assez intéressant. C'est qu'il y a quelques années, j'avais rencontré l'ex-président haïtien, Jean-Bertrand Aristide, et lui avait chiffré de manière très précise ce qu'il appelait le prix de la restitution. Alors, c'était 21,685,135,571 dollars. Je vous ai épargné l'essence. Parce que c'était le calcul qu'il avait fait à partir de la somme qui avait été extorquée à la toute jeune République d'Haïti, 1802, pour prix de la reconnaissance sans indépendance par la France. Ce qui est quand même assez extravagant. Et à l'époque, il y a aussi des questions qui se posent réparer. Alors, indemniser qui ?

Vous avez aussi l'idée qu'il faut aussi indemniser les colons et les planteurs, puisque, au fond, quand ils acquièrent leur terre, ils le font sous un régime légal. Ils ne violent pas la loi de l'époque. Donc, tout ça, effectivement, reste un débat. Et la question, effectivement, est de savoir comment on peut réparer les arriérés d'un fléau absolument universel qui n'a pas pu ne pas avoir d'impact sur l'essor et le développement des sociétés affectées.

6:02
Présentateur

Et puis, une dernière chose qui montre que le sujet, encore aujourd'hui, en 2026, est très sensible. C'est cette résolution qui a été présentée par le Ghana à l'ONU il y a deux mois pour que la traite transatlantique soit considérée comme étant le pire crime contre l'humanité de l'histoire. Elle a été adoptée, mais la France s'est abstenue. Pourquoi ?

6:18
Invité

Oui, alors la France s'est abstenue, comme d'ailleurs une cinquantaine d'autres pays. Il y a trois pays qui ont voté contre, devinez lesquels, États-Unis, Israël, Argentine. Il n'y a pas de hasard en ce bas monde. Non, ce qui est intéressant, c'est qu'on a fait un procès, on a instruit un procès contre la France et les autres abstentionnistes en disant que c'était une sorte de déni, de négationnisme historique. Ce n'est pas le problème. C'est que la hiérarchisation de l'abjection, c'est quand même un exercice acrobatique. Pourquoi dire que cette terreur-là est pire que la Shoah, par exemple, ou les journalistes au Rwanda ?

Il y a un autre angle mort dans ce texte, qui est qu'il n'y a pas de référence explicite à d'autres traites, notamment la traite transsaharienne, pour ménager les partenaires arabes notamment. Et ça, évidemment, ça nuit beaucoup à l'assise et à la crédibilité du texte.

6:58
Présentateur

Les fers et le fouet, une histoire raisonnée de l'esclavage, c'est le titre de votre livre qui est paru chez Perrin, c'est ça ? Merci beaucoup, Vincent Hugeot, d'avoir été en direct ce matin sur France Inter.

Esclavage : "Il y a encore du chemin pour que chacun accepte de regarder l'histoire en face", affirme Vincent Hugeux · Pourquijevote