"On espère une entrée massive d'aide humanitaire" à Gaza, plaide Jean-François Corty, président de médecins du monde
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« On espère une entrée massive d'aide humanitaire. »
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« Il va falloir d'abord des prérequis. »
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France Inter, 5-7. Il est 6h21, l'aide humanitaire a pu reprendre tout doucement dans la bande de Gaza, la faveur de la trêve entre Israël et le Hamas. Des camions d'ONG sont entrés dans ce territoire où les besoins sont immenses après deux ans de guerre, qui ont tout détruit et affamé la population. Et je reçois ce matin le président de Médecins du Monde. Bonjour Jean-François Corti. Bonjour. Alors il faut signaler qu'il y a une particularité quand même à propos de votre organisation, c'est que Médecins du Monde n'a jamais quitté Gaza. Vous avez gardé des équipes sur place depuis deux ans. Dans quel état d'esprit sont-ils aujourd'hui ?
Oui, on a des humanitaires et des équipes essentiellement de Palestiniens dans Gaza qui sont en place depuis de nombreuses années, y compris aussi en Cisjordanie où la situation se dégrade régulièrement. Et nos équipes, c'est une centaine de personnes, des soignants, des logisticiens, ont été déplacés à plusieurs reprises pendant deux ans. Nous avons perdu un médecin sous les bombes. Chaque membre de l'équipe a perdu des proches dans sa famille. Et ils ont été, comme d'autres humanitaires, soumis à la faim et la soif pendant ces derniers mois.
Donc il faut quand même le dire, aujourd'hui, cet accord qui n'est pas un accord de paix, parce qu'on n'est pas dans une perspective notamment d'autodétermination des Palestiniens dans Gaza. On ne parle pas de la colonisation en Cisjordanie. Il y a beaucoup d'éléments aujourd'hui qui ne sont pas clairs sur l'avenir de ce territoire. En revanche, il y a un cessez-le-feu et il y a, vous le savez, des otages qui ont été libérés à un calvaire qui s'arrête pour eux. Il y a des prisonniers palestiniens aussi. Et puis il y a surtout l'arrêt des bombardements qui devrait permettre d'atténuer les mortalités qui sont colossales.
Mais comment ça se passe concrètement depuis la trêve ? Est-ce que les frontières sont totalement ouvertes ? Est-ce qu'il y a encore des contrôles de la part de l'armée israélienne ? Est-ce que ces camions-là qu'on a vus vont pouvoir traverser facilement la frontière pour aller à Gaza ?
Aujourd'hui, les choses ne sont pas très claires pour l'instant. On espère une entrée massive d'aide humanitaire. Mais il va falloir d'abord des prérequis. Il faut considérer que depuis deux ans, les organisations comme Médecins du Monde, MSF et d'autres, on a perdu des personnels, je vous l'ai dit. Les Nations Unies aussi ont perdu des dizaines, notamment l'UNRWA, l'agence des Nations Unies qui travaille sur les réfugiés, ont perdu des dizaines et des dizaines d'acteurs. Et donc il y a une nécessité de relégitimation de ces organisations qui ont été politiquement stigmatisées, physiquement tuées. Et donc il y a un besoin de sécurité. Donc il y a ce premier niveau, la politique nécessaire.
Et puis, vous le savez aussi, quand l'aide rentrait à minima, elle est rentrée pendant deux ans, mais souvent de manière sous-proportionnée par rapport aux besoins, le peu d'aide pouvait être détourné par des groupes pseudo-mafieux qui mettaient en danger les équipes. Donc il va falloir, pour inverser cette tendance, faire entrer massivement de l'aide. Beaucoup de camions qui sont d'ailleurs prépositionnés depuis deux ans à Al-Al-Riche en Égypte, en Israël aussi, et qui ne demandent qu'à rentrer avec des conditions de sécurité qui soient adéquates pour nos équipes. Ça c'est le premier point.
Et le deuxième point, c'est qu'il va falloir aussi soulager nos équipes, faire entrer d'autres collègues qui puissent venir les aider dans leur activité. Parce qu'encore une fois, les équipes médecins du monde, par exemple, interviennent aujourd'hui à Darabala al-Mawazi, dans le centre de la Monde au Gaza. Nous avons dû fermer notre clinique à Gaza City, qui a été bombardée il y a quelques semaines. Et nos équipes cherchaient à manger et à boire, comme la plupart des civils, depuis plusieurs mois. Ce qui est du jamais vu dans les conflits contemporains. On a perdu des collègues par bombardement, dans différents conflits, en Afghanistan ou ailleurs.
Mais jamais on n'a perdu des collègues du fait de la faim organisée par un siège. Et donc ça, ça a été une situation exceptionnelle qu'il va falloir récupérer, entre guillemets, et ça va prendre un certain temps.
Mais comment vous allez faire avec les autres ONG ? Est-ce qu'il y a une forme de coordination ? Parce que les besoins sont tellement immenses dans ce territoire, pour apporter le nécessaire à la population, pour ne pas que tout le monde aille dans le Nord, dans le Sud, pour qu'on apporte des choses variées, pour ne pas que tout le monde apporte la même chose au même endroit. Vous, à Médecins du Monde, c'est quoi votre rôle ? Et comment vous faites pour vous coordonner avec les autres ?
Alors, nos équipes, on travaille dans le champ de la santé primaire. On fait des consultations de médecine générale, de la santé mentale. On travaille aussi sur le droit en santé sexuelle et reproductive. On travaille sur la prise en charge de la malnutrition. Et en tête, juste parce que c'est important de savoir d'où on part en termes de besoins, vous avez rappelé. On a près de 40% des femmes enceintes qu'on suit qui sont malnutries. C'est plus de 300% d'augmentation des fausses couches. C'est 30% d'enfants de 6 mois à 5 ans qui sont malnutris. C'est ça le tableau aujourd'hui clinique. Et nos équipes se coordonnent avec ce qu'on appelle des clusters.
Ce sont des groupes coordonnés par les Nations Unies, où selon vos compétences et votre métier, l'éducation, la santé, la distribution de la nourriture, vous allez pouvoir vous répartir un territoire là où les besoins sont le plus important. Aujourd'hui, il va falloir suivre ce que fait la population. On sait qu'il y a une bonne partie de centaines de milliers de Palestiniens qui avaient dû partir dans le centre et le sud de la bande de Gaza, qui sont en train de rentrer, notamment sur Gaza City, où il n'y a plus rien, où tout est détruit. Donc il va falloir aussi les accompagner, voir où ils veulent s'installer. Et à partir de là, pouvoir progressivement reconstruire le système de santé.
Il y a l'urgence à gérer, la santé, les blessés, parce qu'il y a encore des blessés. On continue à mourir dans la bande de Gaza, même s'il n'y a plus de bombardements à l'heure actuelle.
Et après, il y a le long terme. Il y a tout reconstruire. Il faut comprendre qu'on est quand même dans un conflit avec une cinétique de mortalité exceptionnelle. C'est plus de 70 000 morts, probablement un chiffre sous-évalué, au moins 150 000 blessés. On est quand même dans un contexte de famine objectivée par les Nations Unies dans le nord, la bande de Gaza, voire de génocide selon les Nations Unies en septembre.
Donc c'est un contexte exceptionnel et il faut comprendre que la cinétique des mortalités va baisser du fait de la fin des bombardements, mais va continuer de manière exponentielle parce qu'il y a énormément de malnutris, énormément de blessés et que ce n'est pas du jour au lendemain qu'on va pouvoir remettre sur pied un système de santé qui a été complètement détruit. Je rappelle que quasiment l'entièreté des infrastructures essentielles ont été détruits, que l'accès à l'eau potable et à la nourriture, et on parle de ça, dépend des entrées extérieures, que les nappes phréatiques sont polluées.
Donc en fait, ce qu'il faut comprendre, c'est qu'il y a le besoin de répondre aux urgences, aux maladies chroniques, aux urgences vitales, à l'accès à l'eau et à la nourriture. Mais près de 20 000 blessés aujourd'hui nécessitent d'être pris en charge en urgence. Et ce n'est pas le système de santé aujourd'hui en l'état qui va pouvoir les prendre en charge, il va falloir les évacuer. Donc on attend aussi la capacité des hôpitaux de la sous-région, y compris des pays occidentaux, dont la France, de pouvoir se mobiliser pour prendre leur part dans la prise en charge de ces blessés qui doivent être nous réunis, sinon ils vont mourir dans les semaines qui viennent.
Merci Jean-François Corti, président de Médecins du Monde. Merci d'être venu en direct ce matin dans le studio du 5-7. Et je renvoie également à votre livre qui est sorti cette année, « Géopolitique de l'action humanitaire » paru chez Erol. Il est 6h28.