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interviewC à vous (sur YouTube)· 26 juin 2026 10 min

Violences faites aux femmes : l’effrayant constat de Pascal Picq

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Elle racontait la violence et la trop longue emprise. - A.-E.Lemoine: Bonsoir, P.Picq.

Merci de votre présence à l'occasion de l'"Anthropologie des violences faites aux femmes au XXIe siècle". Vous vous êtes mis dans la peau d'un anthropologue qui viendrait de la planète Mars, qui atterrirait sur Terre et qui essaierait de comprendre comment on en est arrivés à la situation actuelle, quand 1 femme sur 3 dans le monde subit des violences sexuelles ou physiques. Le constat est assez glaçant parce que vous dites qu'une chose est sûre: les homo sapiens sont la seule espèce où les mâles sont aussi violents envers les femelles. - P.Picq: Oui.

Ce n'était pas le but de démontrer cela. C'est partie de l'enquête que vous avez évoquée. Souvent, on entend que c'est parce qu'il y a des hommes qui ont des hormones ou des chromosomes qui ne vont pas bien, des pulsions biologiques ou neurologiques...

Ca peut aussi être lié au fait que chez les mammifères, la plupart du temps, les mâles sont plus corpulents que les femelles. Cela aurait été un avantage qui inciterait à violenter les femmes. Ou même que c'est la Préhistoire.

J'ai remis tout ça à plat et il est très rare, même chez les mammifères...

Il y a 4500 espèces de mammifères. Il n'y a que 40 espèces chez lesquelles les mâles sont violents. Et souvent, les mâles sont plus corpulents.

Le fait qu'ils soient plus corpulents, c'est plutôt une histoire de rivalité entre les mâles et ça ne se déplace pas sur la femelle. - A.-E.Lemoine: Vous dites même que les féminicides sont le propre de l'homme. - P.Picq: C'est catastrophique.

Le harcèlement, toutes les formes de coercition...

Les chimpanzés sont plutôt violents, mais il n'y a pas de viol. Il y a du harcèlement qui peut conduire à céder pour les femelles, mais pas de viol. Il n'y a pas de féminicide.

Or, il se trouve que nous, malheureusement, et je l'ai fait comme un scientifique, Chez nous, il y a énormément de viols qui sont sous-estimés dans les statistiques et les féminicides. Quel est l'intérêt de tuer des reproductrices? Ca ne va pas du tout. - A.-E.Lemoine: Oui.

Ce n'est pas une pulsion biologique. - P.Picq: Non, ça ne marche pas.

Ca déraille d'un point de vue biologique. Beaucoup d'enquêtes montrent que les hommes se montrent en proportion très violents au moment de la fin d'une grossesse, autour de la naissance d'un enfant. On est complètement dans l'irrationalité évolutionniste. - A.-E.Lemoine: Vous expliquez cette violence par la construction structurelle et culturelle de nos sociétés et vous marquez un point de rupture: la Renaissance.

C'est le paradoxe ultime car c'est l'avènement de l'humanisme, l'homme au centre de tout, mais les femmes sont exclues, à partir de ce moment-là, des affaires de la cité. Même à la Préhistoire, elles chassaient, elles avaient une fonction non genrée. - P.Picq: Les études paléogénétiques sont capables de donner le sexe des squelettes qu'on trouve.

Dès qu'un squelette était costaud, c'était un homme, et un squelette plus gracile, une femme. Tout ça a changé. Le patriarcat, on s'aperçoit que c'est très récent.

Je ne suis pas historien, mais j'avais lu un article d'une collègue qui se demandait s'il y avait une Renaissance pour les femmes. Depuis la Renaissance, les femmes sont écartées de la cité. - A.-E.Lemoine: On invente la femme au foyer à la Renaissance. - P.Picq: Ca viendra petit à petit.

On les écarte des affaires économiques. Il y a toujours des femmes importantes, engagées, mais elles ne sont plus officiellement engagées dans la cité. Il y a la rançon de la vie privée.

L'apothéose, ça va être le XIXe siècle, jusqu'aux Trente Glorieuses. L'invention de la femme au foyer, c'est l'ultime aboutissement de l'exclusion des femmes de la vie civile et des milieux professionnels, même si les femmes ont toujours travaillé. Elles étaient invisibilisées.

J'examine ce qui se passe dans ces 3 domaines. Le plus grand nombre de féminicides, c'est dans le cadre de la vie privée. 90 000 femmes tuées par an.

En moyenne, c'est plus que tous les belligérants qui sont tués dans les conflits. Sur la surface de la planète. C'est effarant.

Donc la vie privée, où 2/3 de féminicides sont liés à des partenaires ou anciens partenaires. Et maintenant, c'est la reconquête de l'espace public. Dans les transports, il y a les sifflements, les femmes qui font du jogging, du vélo...

Au volant, n'en parlons pas. La reconquête est très difficile. Il y a le monde professionnel.

Premièrement, avec des hommes de la vie intime. Deuxièmement, avec des hommes inconnus et à nouveau des hommes connus qui ne sont pas intimes dans le monde du travail. D'où cette phrase terrible que j'ai: "Y a-t-il une place pour les femmes sur la planète sapiens?" - L.Sénéchal: Il y a une révolte qui a démarré en 2017.

Pourquoi ça démarre à ce moment-là? - P.Picq: Les réseaux.

Les réseaux, c'est très ambigu. On y voit des choses délétères...

J'ai fait le tour du monde. En Corée du Sud, le vrai problème, c'est l'espionnage, observer les femmes, faire du voyeurisme avec les technologies. Dans chaque pays, vous avez des articulations comme cela.

MeToo, c'est avant 2017, mais ça part vraiment en 2018. Et d'un seul coup, on commence à s'apercevoir que ces violences faites aux femmes, ce ne sont pas des hommes qui ont déraillé à un moment donné. En anthropologie, il faut qu'on ait un facteur anthropologique de la représentation des femmes dans la société et on va l'exploiter.

MeToo a permis de révéler que ce n'était pas qu'une violence dans la rue qui est arrivée de manière impromptue, même si, statistiquement, c'est quand même important. On est dans ce qu'on appelle en anthropologie "un fait social total. A partir de là, ça va nécessiter une véritable réflexion anthropologique, philosophique et politique.

Je vous donne un exemple. Ce que ça coûte, c'est hallucinant. On a aujourd'hui une discussion sur cette loi qui traîne au Parlement, comme vous le savez, la loi intégrale.

On dit que ça va nous coûter à peu près 2 milliards. - A.-E.Lemoine: Pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes. - P.Picq: En réalité, chaque année en France, on estime que le coût des violences faites aux femmes est de 20 à 90 milliards.

Les soins, les enquêtes, la justice...

Il y a tout ce que ça entraîne dans la qualité de vie. Depuis 10 ans, un cabinet fait une étude sur le coût des violences faites aux femmes et des discriminations. Tout le monde est bien assis?

On estime que c'est quasiment entre 20 % et 100 % du PIB mondial, qui est de 115 000 milliards de dollars. Ce qui est aberrant, c'est qu'on soit obligé de donner des chiffres sur ce que ça coûte et on n'arrive même pas à investir là-dedans. Vous voyez l'énormité de ce à quoi on est confronté?

J'ai exploré ce qui se passe avec les autres espèces et ce qui est important, c'est qu'il n'y a pas de fatalité liée à notre évolution. Les chimpanzés sont violents, mais les bonobos sont très cool. C'est vraiment une affaire de société.

Ce qui veut dire que c'est réformable. Mais il y a aussi des réactions très fortes et c'est un enjeu considérable. Et ce pour les femmes et pour les hommes.

Toutes les chartes contre les violences ont moins de 10 ans.