Bernard Cazeneuve : "La déchéance de nationalité a été une erreur funeste"
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Nous recevons ce matin dans le grand entretien de la matinale un ancien Premier ministre, ancien ministre de l'Intérieur. Il publie chez Stock à l'épreuve de la violence et vous pourrez dialoguer avec lui dans dix minutes au 01 45 24 7000 sur les réseaux sociaux et l'application mobile de France Inter. Bernard Cazeneuve, bonjour. Bonjour. Le livre que vous publiez est à la fois sombre et grave, sincère et pudique. Il revient notamment sur la terrible année 2015 qui commence avec les tueries de Charlie Hebdo et de l'hypercachère et se termine par la nuit d'horreur du 13 novembre, les attentats à Saint-Denis, aux terrasses de Paris et au Bataclan.
On va en parler longuement évidemment, mais pour commencer car c'est au fond la même histoire. Quelques mots sur la cérémonie hier dans la cour de la préfecture de police en hommage aux quatre policiers morts la semaine dernière. Vous y étiez, Bernard Cazeneuve, comme ancien premier ministre, sous la pluie et le ciel gris de Paris. Quels sentiments vous ont traversé devant ces quatre cercueils ?
Un sentiment d'immense tristesse auquel ajoutait le climat très sombre. Un discours du président de la République qui était à la hauteur de la situation.
Les mots d'Emmanuel Macron, c'était effectivement un discours de combat. Il en a appelé à une société de vigilance. La vigilance et non le soupçon qui corrode. Il a dénoncé l'hydre islamiste. C'était les bons mots.
Je crois qu'il faut avoir conscience du fait que nous sommes dans un combat qui durera longtemps. Et que face à l'islam radical, nous ne pouvons pas avoir la main qui tremble. Et les gouvernements qui se sont succédés depuis maintenant de nombreuses années, dans la continuité d'ailleurs, agissent pour faire en sorte que nous puissions gagner ce combat. Qui est aussi un combat pour le maintien des valeurs auxquelles nous croyons. Qui sont les valeurs de fraternité, de concorde, d'altérité, de respect de l'autre. Qui sont au fondement de la République.
Donc lorsque l'essentiel est en jeu, nous devons créer les conditions du discours de la responsabilité et du rassemblement des français autour de ces valeurs. Parce que sans unité nationale, il n'y a pas de combat possible contre le terrorisme.
Vous avez raconté vos années place Beauvau. C'est le gros sujet du livre. Quand vous avez vu ce qui s'est passé jeudi dernier, c'est-à-dire l'attaque du sein des saints de la préfecture de police à l'intérieur même. Qu'est-ce que vous vous êtes dit ? Que la menace était véritablement endogène ? Qu'elle vient de l'intérieur ? Qu'elle peut agir à tout moment ?
Je crois qu'au cours des dernières années, tous les gouvernements, sans exception, ont tout mis en oeuvre pour que nous puissions être efficaces dans la lutte contre le terrorisme. Lorsque nous sommes arrivés en situation de responsabilité, pour ce qui concerne le gouvernement auquel j'ai appartenu, nous avons dû rehausser très significativement les moyens de la police et de la gendarmerie, recréer 9000 postes, rehausser les moyens des services de renseignement, augmenter de près de 20% les moyens hors personnel de ces services, procéder à de nombreuses réformes législatives.
Après les attentats de Charlie Hebdo, j'avais été amené à mettre en place deux structures, une première structure destinée à lutter contre la radicalisation dans la police et dans la gendarmerie, à travers le rassemblement de l'ensemble des services, y compris les services de renseignement, y compris la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris, autour de l'inspection générale de la police nationale.
Oui, mais manifestement, il y a eu un raté.
Oui, mais il faut regarder maintenant. Il y a une enquête. Moi, je suis très bien placé pour savoir qu'aussi longtemps que les faits ne sont pas définitivement établis, il doit y avoir une grande prudence sur la manière dont ceux qui s'expriment et qui portent la parole publique disent les choses. Donc, il y a une enquête. Cette enquête, elle est judiciaire. Elle est conduite par le parquet antiterroriste. Elle établira les faits. Si il est établi à un moment ou à un autre que les dispositifs n'ont pas été correctement renseignés, dispositifs qui avaient été mis en place, notamment par mes soins, on verra à quel niveau les choses se sont produites.
Il n'y a pas visiblement de signalement écrit. Il n'y a pas eu de rapports qui sont remontés. Pourquoi tout cela doit être établi par l'enquête ? Et lorsque l'on est face à des phénomènes aussi graves, qui choquent de façon aussi profonde les Français, la responsabilité, c'est de laisser aux enquêtes le temps de se déployer, d'établir les faits et d'en tirer toutes les conclusions. Ce n'est pas de faire du bruit, du vacarme, anxiogène, de mettre en cause tel ou tel responsable politique. L'actuel ministre de l'Intérieur, j'ai vu qu'il y avait toute une campagne contre lui, contre son secrétaire d'État, contre l'administration.
Vous ne participeriez pas ce matin ?
Jamais. Parce que c'est irresponsable. Et que lorsque nous sommes face à des faits d'une telle gravité, le seul discours que l'on puisse tenir, c'est un discours de responsabilité, c'est un discours de dignité, au nom de ce qu'est notre pays et de la nécessité pour lui de se rassembler autour de l'essentiel.
Alors Bernard Cazeneuve, vous commencez le livre en disant « Longtemps, j'ai pensé qu'il n'était pas utile de restituer aux Français le récit de mes trois années passées place Beauvau. » Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis ? Pourquoi avoir voulu raconter avec précision, détail, de manière, comme l'a dit Nicolas, sincère et pudique ? Pourquoi avoir voulu raconter ces années-là dans ce livre ?
Parce que j'ai mesuré au fil du temps le décalage qui existait entre ce que j'avais vécu et le récit qu'on en faisait. Très souvent d'ailleurs pour des raisons qui tiennent au fait que dans ce pays, la politique, dans sa dimension qui n'est pas la plus noble, s'empare de tout, essaie de préempter les faits et parfois les personnes pour donner un récit qui permet d'engendrer la polémique, de susciter la suspicion et de créer un climat qui n'est pas un climat qui est de nature à créer la confiance entre les citoyens et ceux qui les représentent.
Et donc, à un moment donné, j'ai éprouvé le besoin de dire ce que j'avais vécu et de le faire sincèrement, de rétablir les faits dans leur enchaînement, non pas pour dire « la vérité c'est cela » mais pour donner ma part de vérité et contribuer à faire en sorte que le débat soit un peu plus serein et un peu plus rigoureux qu'il n'avait été pendant toutes ces années où j'avais été en responsabilité.
Vous racontez qu'à votre arrivée place Beauvau, votre prédécesseur Manuel Valls n'est obsédé que par une seule chose, la montée de l'islam radical. Quand il vous parle, vous vous dites « il en fait trop » là, ou vous prenez conscience que ce sera là le risque majeur et le grand défi pour vous ?
D'abord, lorsque Manuel Valls évoque ces sujets avec moi dans son bureau au moment de la passation de pouvoir, le sujet n'est pas dans l'opinion publique autant qu'il l'est aujourd'hui et autant qu'il le sera quelques mois après ma prise de fonction. Donc, ayant été ministre du budget, n'ayant pas eu à connaître de ces questions de façon aussi fine qu'il pouvait les connaître lui-même, je suis surpris du temps qu'il consacre au sujet.
Et puis très vite, dans les heures qui suivent, je me mets à rencontrer les différents responsables du ministère de l'Intérieur, je me plonge dans les dossiers, je comprends qu'il y a là une question essentielle à laquelle il faut que je me consacre entièrement. Et je prends dans les heures, dans les jours qui suivent, ma prise de fonction, la mesure de l'étendue de la difficulté du problème et je m'y consacre entièrement et je m'y consacrerai jusqu'à mon départ du gouvernement au mois de mai 2017.
Et là, vous vous dites « Manuel Valls n'en faisait pas trop » en fait.
Non, Manuel Valls m'a donné une photographie qui était précise, qui correspondait à la réalité des choses, et qui m'a incité immédiatement, selon les orientations qui avaient été définies par le président de la République, à me mettre au travail avec mon administration.
Et vous avez cette phrase terrible, « Le pays peut être frappé, la question n'est pas de savoir s'il le sera, mais de déterminer quand et où il pourrait l'être. »
Ça, c'est une phrase que j'écris dans le livre pour bien montrer que nous sommes dans une course contre la montre. Au moment où je prends ces fonctions, nous avons un déficit considérable d'effectifs. Nous avons des instruments juridiques qui n'existent pas. Nous ne pouvons pas empêcher, par la mobilisation de nos services, les départs sur le théâtre des opérations, parce que nous n'avons pas les outils juridiques, les moyens de police administrative pour le faire.
Et il faudra donc, en un laps de temps extrêmement court, rehausser les moyens des services sur le plan humain, recréer un renseignement territorial, procéder à la réforme de la Direction Générale de la Sécurité Intérieure, créer près de 9000 emplois dans la police et la gendarmerie, prendre les dispositions législatives qui vont bien pour adapter notre politique du renseignement, faire en sorte que nous disposions de moyens qui nous permettent d'empêcher les départs, de bloquer les sites qui appellent et provoquent au terrorisme.
Et tout cela dans un contexte où les débats seront vifs, puisqu'il y aura constamment, présente, dans cette période, un débat que personnellement j'ai toujours considéré comme utile, et face auquel j'ai pensé aussi qu'il était indispensable de ne jamais se dérober, c'est comment est-ce que l'on fait en sorte qu'il puisse y avoir une efficacité dans la lutte antiterroriste, sans que nous renoncions à aucun moment à ce à quoi nous tenons le plus, c'est-à-dire les libertés que la République et l'État de droit protègent.
Et les valeurs jusqu'à la déchéance de nationalité ?
La déchéance de la nationalité était une erreur funeste, face à laquelle j'aurais dû, à ce moment-là, dans ma responsabilité de ministre de l'Intérieur, c'est mon regret, être beaucoup plus offensif à l'intérieur du gouvernement. Je l'ai été, mais de façon non vocale, je l'ai été dans le silence du bureau du président de la République, mais j'aurais dû, à ce moment-là, être beaucoup plus vif dans mon expression publique pour éviter que cette mesure n'aboutisse.
Vous parlez, après, vous racontez en détail cette année 2015, cette terrible année pour la France, qui commencera avec les attentats de Charlie Hebdo, de l'hypercachère, qui va se terminer avec les attentats du Bataclan. Sur le Bataclan, justement, juste après le massacre, vous racontez une scène que Nicolas va vous lire.
Dans ce chaos que je découvrais à proximité du Bataclan, c'est le soir même, une heure après l'ultime assaut, je croisais une jeune femme dont les épaules étaient entourées d'une couverture de survie, pour la protéger du froid mordant qui était arrivé avec la violence des attaques, et dont le regard bleu, devenu agar, contenait encore la faible lueur d'une joie éteinte, présente comme un souvenir lointain et contrastant avec un visage maculé de traces de sang.
De retour à la cellule de crise vers 2h30 du matin, le visage de la jeune femme continuait de hanter mon esprit, sans doute parce qu'il symbolisait à lui seul le grand malheur qui s'était abattu sur notre pays et que nous n'étions pas parvenus à éviter. C'est pour elle, Bernard Cazeneuve, que vous écrivez ce livre ? Je pense toujours à cette image.
Et j'ai écrit ce livre pour elle comme pour l'ensemble des victimes de ces attentats.
L'un des chapitres les plus marquants de votre livre concerne la mort de Rémi Fraisse, ce militant écologiste de 21 ans, tué au barrage de Sivance par une grenade lancée par un gendarme. La mort de Rémi Fraisse est pour vous, vous le dites, vous l'écrivez, un échec et une tragédie. En quoi ?
Lorsque vous êtes en charge du maintien de l'ordre, que vous êtes ministre de l'Intérieur et qu'un jeune militant meurt dans une manifestation, c'est un échec. C'est une tragédie pour le jeune garçon, c'est une tragédie pour son entourage, c'est une tragédie pour les militants écologistes, mais pour un ministre de l'Intérieur qui a vu monter les tensions et qui a donné des instructions pour qu'on n'arrive pas à cette tragédie, qu'il a senti venir et qu'il n'a pas réussi à l'éviter, oui, c'est un échec.
Et vous dites que vous regrettez votre manque de compassion, votre manque d'empathie dans vos déclarations publiques.
Non, ce n'est pas ce que je dis. J'essaie d'expliquer ce qui s'est passé à ce moment-là. Ce qui s'est passé à ce moment-là, c'est que...
Oui, mais on sent un regret quand même.
Oui, mais je vais profiter de votre question pour expliquer ce que j'ai ressenti, la manière dont les choses se sont passées. Lorsque cette tragédie se produit, je suis dans la pensée, d'abord, des parents de Rémi Fraisse. Et mon sentiment, pour avoir vécu d'autres événements, notamment lorsque j'étais maire de Cherbourg, au moment d'attentat de Karachi, c'est que les paroles de compassion, si on ne dit pas la vérité, à une famille qui a subi un tel drame et qui est dans un tel chagrin, peuvent apparaître comme une manœuvre de diversion. Et je ne voulais pas laisser à penser ça. Je pensais d'ailleurs que la vérité viendrait très vite. J'avais des informations contradictoires.
J'espérais que très vite le procureur donnerait des éléments et qu'à ce moment-là, dans la journée, je pourrais m'exprimer. Et ces éléments ne sont pas venus. Et à ce moment-là, j'aurais dû commencer par dire ce que j'ai prouvé comme ministre de l'Intérieur en indiquant que la vérité viendrait ensuite. Mais j'ai eu cette crainte et je pense que c'était une erreur que de concevoir la communication à ce moment-là comme je l'ai fait.
Vous révélez dans ce livre, Bernard Cazeneuve, que suite à ce drame, vous avez présenté votre démission à François Hollande et Manuel Valls. Pourquoi l'ont-ils refusé ?
Ils l'ont refusé parce que, je me souviens très bien de cet échange, je leur ai présenté ma démission parce que je considérais qu'il était normal que je le fasse et puis parce qu'il y avait une polémique volontairement entretenue par un certain nombre de responsables politiques. Ils l'ont refusé parce qu'ils ont su, ils savaient, quelle avait été ma démarche, ce que j'avais fait, ce que j'avais redouté, ce que j'avais voulu éviter. Et ils considéraient que si je démissionnais, la vérité sur ce qu'avait été la politique qui est du gouvernement et sur ce qu'avait été mon action ne pourrait jamais surgir.
Vous parlez de la polémique que ça a engendré notamment dans votre propre camp chez les écologistes, Cécile Duflo et d'autres. Pour beaucoup d'écologistes, Bernard Cazeneuve, vous restez et vous resterez l'homme qui est derrière la mort de Rémi Fraisse. Est-ce que vous trouvez ça injuste ?
Je préfère ne pas commenter cela. C'est une manière de faire de la politique qui n'est pas la mienne. Moi, lorsque je m'exprime concernant tel ou tel, d'abord je le fais toujours sans malveillance et ensuite je le fais en fonction de ce que sont les intentions, de ce qu'est l'action, de ce que sont les buts poursuivis par ceux qui sont en situation de responsabilité.
Vous y voyez de la malveillance chez eux, chez ceux qui vous disent ça ou qui disent ça de vous ?
Mais beaucoup d'entre eux qui ont tenu ces propos savaient parfaitement qui j'étais, quelles étaient les valeurs qui étaient les miennes, ce que j'avais au plus profond de moi. Donc ils l'ont fait pour des raisons politiques. Ça les concerne. Je ne les ai jamais qualifiés pour avoir fait cela. C'est leur affaire.
Ils vous ont déçu ?
Pour un très grand nombre d'entre eux, ils ne m'ont pas surpris. Moi la vérité, je la connais. Je sais ce que j'avais au fond du cœur, je sais les instructions que j'ai données, je sais quelles ont été les différentes étapes de mon action et j'entends les propos qui sont tenus et je les reçois pour ce qu'ils sont.
On va ouvrir le débat avec les auditeurs de France Inter. Bernard Cazeneuve, ils sont nombreux à avoir des questions à vous poser. Bonjour Denis. Bonjour. Bienvenue. On vous écoute Denis. Vous avez la parole.
Oui, bonjour à tous. Monsieur le Premier ministre, je voudrais connaître vos sentiments sur cette question qui me taraude personnellement. Pourquoi récupérerait-on les djihadistes français qui sont, militairement parlant, des traîtres ?
Merci Denis pour cette question. Bernard Cazeneuve vous répond.
Ce qui compte sur cette affaire, c'est que la justice passe et que l'on puisse juger le plus sévèrement possible ceux qui ont été engagés sur le théâtre des opérations terroristes et qui ont commis des exactions qui sont pour chacune d'entre elles ce que l'humanité peut produire de pire. On a vu la barbarie partout sur le théâtre des opérations terroristes. Ce qui compte, c'est qu'ils soient jugés. Et ce qui compte, c'est que la vérité puisse être établie et que la plus grande sévérité passe. Peu importe l'endroit où ils seront jugés, ce qui compte, c'est qu'ils le soient et qu'ils le soient durement.
Une question sur ce qui s'est passé la semaine dernière. On lit dans le Figaro qu'il y aurait une manifestation de soutien en faveur du terroriste Michael Harpon qui serait organisée à Gonesse qui suscite une vraie indignation pour son organisateur qui s'appelle Adama Traoré. Il affirme qu'il veut communiquer différemment sur Michael qui ne serait pas un terroriste selon lui. Est-ce que une telle manifestation doit être interdite ?
Absolument. Cette manifestation doit être interdite et le gouvernement, je suis convaincu, prendra ses responsabilités pour qu'il en soit ainsi. On est en ligne avec Philippe. Bonjour et bienvenue.
Allez, Philippe, rapprochez-vous de votre téléphone, on vous écoute.
Oui, bonjour, Philippe de Tulle. Donc, d'abord, merci à la matinale pour vos actualités, pour vos émissions. Merci. Merci aussi à M. le Premier ministre qui a été un grand ministre intérieur et un grand Premier ministre. Donc, la question est la suivante. La gauche de gouvernement, la gauche de rassemblement a besoin de gens comme vous, M. Cazeneuve, comme Mme Taubira et aussi comme M. Hollande. Donc, voilà, je voudrais savoir quelle serait votre position sur une nouvelle gauche centrée sur les valeurs humanistes et de fraternité que vous défendez.
Merci, Philippe, pour cette question venue donc de Tulle. Bernard Cazeneuve, vous répondez. C'est un hasard complet que la question revienne. Ah non, non, non. Écoutez, c'est le standard.
Écoutez, moi, chacun a bien compris ce à quoi j'aspire.
Non, justement, alors, on va vous poser des questions franchement parce qu'on n'a pas compris ce à quoi vous aspirez.
Je vais vous le préciser. Ce à quoi j'aspire, c'est à ce que la gauche fasse un travail de fond sur les idées. Je pressens la question suivante. Il y a beaucoup, comme disait Tocqueville, d'ambitieux et peu de grandes ambitions. Moi, je crois qu'il faut une grande ambition. Et la reconstruction de la gauche, elle passe par les idées. Et les idées, on ne les reconstruira pas à la marge. On ne les reconstruira pas en cherchant la position la plus extrême sur les sujets les plus compliqués. Il faut, pour que la gauche humaniste renaisse et pour que nous soyons en situation de gouverner de nouveau, regarder chacune des questions qui se présentent à nous.
La question européenne, la question de la lutte contre le terrorisme, la question de la synthèse entre l'écologie, la justice sociale et les valeurs et les principes républicains, la mondialisation, et que sur ces questions, nous suscitions non pas la colère, mais l'espérance. Moi, je ne souhaite pas d'une gauche que l'on mette dans une impasse en cherchant partout à semer la colère. Je souhaite d'une gauche qu'on mette sur le chemin de l'espoir et de l'espérance.
Et donc, je suis convaincu, effectivement, qu'il faut un pôle humaniste qui soit un pôle qui permette de créer les conditions de l'équilibre entre la justice sociale, les injustices se creusent, les inégalités se creusent, et si sous prétexte qu'il y a un problème environnemental majeur auquel nous devons faire face, nous oublions la question de la justice sociale. C'est ce qui se passe. Nous ferons une faute politique majeure. C'est ce qui se passe. Il faut trouver...
Il y a un risque de mettre l'écologie comme graal absolu et d'oublier la question sociale.
La question environnementale est fondamentale. L'avenir de la planète doit faire l'objet d'une mobilisation absolue. Mais nous ne pouvons pas, sur la question de la justice sociale, considérer que la question environnementale est tellement importante que nous pouvons nous priver de croissance, nous pouvons nous priver de redistribution. Nous ne sommes plus en situation d'assurer par la redistribution davantage de justice sociale. La gauche ne peut pas renoncer à la question de la justice sociale. Elle doit en même temps créer les conditions sur la question environnementale d'être imaginative, offensive.
C'est l'objet de l'article assez long que j'ai écrit dans le débat il y a de cela quelques semaines et qui essaie de créer les conditions de cette synthèse entre l'ambition pour la planète, l'ambition de justice et comment est-ce qu'on crée cette synthèse en définissant les conditions d'une croissance sûre et sobre.
Il y a les idées, Bernard Kaznav, il y a aussi les incarnations. On est à deux ans de la présidentielle. On va parler clairement beaucoup à gauche comme cet auditeur de Tulle souhaite vous voir jouer un rôle pour 2022. Jouer un rôle, ça veut dire être candidat pour parler clairement. D'autres le redoutent. Où ça en est ? Est-ce que vous pouvez nous dire si vous êtes, si vous serez candidat en 2022 ?
Je pense que ce serait tout à fait absurde de venir à votre antenne aujourd'hui et de dire je suis venu vous annoncer que je serai candidat à l'élection présidentielle de 2022. Pourquoi ? D'abord parce qu'on n'est pas candidat pour soi-même. On n'est pas candidat parce qu'on a une ambition pour sa petite personne. On est candidat parce qu'on porte un message, parce qu'on est capable de porter un souffle, parce qu'on a une vision pour le pays. Et donc, moi je pense que la première chose à faire, c'est de créer les conditions de cet espace, c'est de dire ce que doit être cette vision et de le faire de façon collective.
Ensuite, la gauche, les socialistes, l'ensemble des formations qui concourent à l'expression du suffrage au moment où l'élection se tiendra, devront dire quelle est leur préférence et leur choix. Mais moi je suis moins soucieux de ma petite personne que soucieux de voir la gauche gagner.
Il faut une primaire à gauche ? Il faut une primaire ?
Non, je ne crois pas, franchement. Je pense que la primaire, on a déjà vu quel résultat elle donnait. Je pense qu'il faut une orientation et il faut que cette orientation permette de créer un espace qui rassemble le maximum de Français. C'est la raison pour laquelle d'ailleurs, j'invite tous ceux qui sont à gauche, non pas à se parler entre appareils, non pas à chercher des accords entre appareils, mais à parler aux Français. Et moi, je souhaite parler aux Français.
Alors, il y en a un au standard, la question ne vient pas de Tulle. Bonjour Florent ! Bonjour ! On vous écoute !
Alors moi, ce matin, je suis extrêmement joyeux parce que tous les vendredis, je vois des jeunes qui se mobilisent, qui marchent dans la rue pour le climat. Sur mon village, je n'ai jamais vu autant de jeunes qui se mobilisent, qui cherchent à penser leur avenir collectif en matière climatique. Et là, patatras, j'entends qu'un ministre, ancien ministre, ancien premier ministre pourrait être l'avenir de la gauche et de notre pays, alors que cette personne défend et a toujours défendu le nucléaire. Donc je me dis, M. Cazeneuve, ne vous sentez-vous pas anachronique ?
Merci pour cette question, Florent. Bernard Cazeneuve y répond. Bon, ça, c'est une question visiblement qui ne vient
pas de tulle. Exactement. Et j'aimerais poursuivre... Elle a sa force propre aussi. Bien entendu, et cette question... Les mérites réponses claires. Exactement, cette question est intéressante et je vais y répondre. Je pense qu'il faut sortir des caricatures et des procès d'intention. J'ai été maire de Cherbourg pendant plus de 20 ans. J'ai été l'un des premiers maires en France à interdire l'utilisation des pesticides. J'ai été l'un des premiers maires en France à procéder à l'acquisition d'espaces de biodiversité par le Conservatoire du littoral pour les protéger.
J'ai été l'un des premiers maires de France à engager une politique de réinnovation des bâtiments pour faire en sorte que nous puissions faire des économies d'énergie et permettre aux plus modestes des Français d'avoir des factures de chauffage qui diminuaient. j'ai agi très fortement pour développer les transports en commun et faire en sorte que la voiture sorte de la ville. Donc vous n'êtes pas anachronique ? Non, mais ça ça fait partie de ces postures dont je parlais tout à l'heure. Mais c'est ça,
c'est-à-dire que ce qu'on entend sur vous, c'est qu'il est à contretemps
de l'air du temps. Mais c'est une campagne qui est menée par des personnes dont je comprends bien les intentions, qui ne sont pas dépourvues de sectarisme, qui ont eu même des objectifs politiques à atteindre. Mais moi je sais ce que j'ai fait, je sais qui je suis et quant au nucléaire, il faudra quand même qu'on m'explique parce que le réalisme en politique ça existe aussi. Comment on fait de la transition énergétique avec de l'énergie décarbonée en sortant d'un coup du nucléaire ? Je n'ai jamais été favorable à ce que l'on reste à tout jamais dans l'énergie nucléaire.
J'ai simplement dit que si on voulait avoir une énergie décarbonée atteint des objectifs qui ont été définis par la conférence de Paris, il fallait qu'on ait sur le nucléaire une position qui soit responsable. Donc la responsabilité, la lucidité lorsqu'on veut atteindre des objectifs y compris sur le plan climatique n'est pas nécessairement un handicap. Un mot rapidissime
pour finir. En mai 2015, un avion de la compagnie German Wings s'écrase dans les Alpes de Haute-Provence. A son bord, 150 passagers. La question, est-ce un attentat ? Réponse non, on le saura plus tard. Vous vous rendez sur place avec un jeune député, Christophe Castaner. Vous ne le connaissez pas ou peu et plutôt pas que peu. Devant le paysage de désolation, vous découvrez étonné que Christophe Castaner prend des photos et tweet. Qu'est-ce qui vous a étonné dans cette scène ?
Je crois qu'il ne faut pas faire ça. Je ne l'aurais pas fait moi-même. C'est ça qui m'a étonné.
C'est tout le portrait que vous consacrez à votre lointain successeur à la place Beauvau. C'est trois lignes dans mon livre
qui fait 250 pages.
Effectivement. C'est une esquisse, on va dire. Merci beaucoup, Bernard Cazeneuve, d'avoir été au micro de France Inter. Je redonne le titre de votre livre. Voilà, je suis très en retard à l'épreuve de la violence. Beauvau, avril 2014, décembre 2015. C'est chez Stock.
Bernard Cazeneuve