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interviewFrance Inter — L'invité de 8h20· 9 novembre 2017 11 min

François Ruffin : "Notre combat, ce n'est pas Macron, c'est la résignation"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Présentateur

Invité de France Inter jusqu'à 9h, le député La France Insoumise de la Somme. Bonjour François Ruffin. Bonjour M. Demorand. Six mois de présidence d'Emmanuel Macron, ça a été un rouleau compresseur avec une grande difficulté pour l'opposition à trouver une prise sur l'exécutif. Jean-Luc Mélenchon a concédé la défaite sur la première manche. Vous accusez le coup, vous aussi ? Pas du tout.

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François Ruffin

Moi, je veux dire, c'est pas comme si j'étais surpris de ce qui se passe. Ni surpris de la ligne politique qui est celle d'Emmanuel Macron, ni surpris du fait que ça passe parce qu'on est dans une année d'élection, il y a une légitimité pour le président élu, il y a une légitimité pour le gouvernement, même si on peut la contester dans la rue et on doit tout faire pour ça. Et puis ensuite, ce qui pèse dans les esprits, c'est la loi travail qui est passée l'année dernière avec une forte mobilisation qui n'a pas été victorieuse. Dans ce cadre-là, je pense pas, moi j'attendais pas que les masses se réveillent d'un seul coup.

Je sais ce que j'ai eu à affronter dans ma campagne, j'ai toujours dit mon adversaire c'est la finance, elle est aujourd'hui incarnée par Emmanuel Macron, mais c'est surtout l'indifférence, et Emmanuel Macron tient par l'indifférence. Moi je l'ai vu, Emmanuel Macron est revenu en visite à Amiens. Alors il y a eu des échanges sur le site de Whirlpool, il y a eu des échanges sur le site d'Amazon, mais moi je pense qu'il a été le plus surprenant dans sa visite, c'est un vide qui n'a pas été signalé. C'est qu'il est passé à Amiens et il n'y avait personne pour l'accueillir, il n'y avait aucune foule qui était là.

On me raconte, j'étais pas là, mais en 1997 quand Jacques Chirac est venu, qu'il y avait des milliers de personnes qui étaient là et que les opposants ne pouvaient pas s'exprimer. Et bien là il n'y avait que les opposants, nous étions 300, mais il n'y avait que nous. Et donc je redis, ce qui nous avons à combattre aujourd'hui, c'est même pas Macron, c'est la résignation qu'il y a dans les esprits.

1:41
Présentateur

Dans l'analyse politique que fait Jean-Luc Mélenchon de ces six premiers mois, il dit aujourd'hui, ça ne pourra redémarrer, une opposition ne pourra se restructurer qu'avec la jeunesse. Pourquoi la jeunesse, dont une partie a été repolitisée par la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l'élection présidentielle, pourquoi la jeunesse ne bouge pas aujourd'hui ?

2:04
François Ruffin

Même analyse, résignation ? Je veux dire, quel est le bloc politique que je veux mettre en place pour transformer la société ? Moi je crois qu'on a affaire à deux divorces aujourd'hui. Il y a un divorce entre ce que Emmanuel Thoth appelle les deux cœurs sociologiques de la gauche, c'est-à-dire les profs et les prolos, pour faire clair. Et donc il faut qu'on parvienne à une jonction des classes populaires et de cette classe intermédiaire, c'est la première chose. Mais le deuxième divorce auquel nous avons à faire face, il est interne aux classes populaires. C'est quoi ?

C'est que les ouvriers, les employés des campagnes, puisqu'on sait que les classes populaires se sont pas mal éloignées des centres-villes urbains, et bien elles sont divisées des enfants d'immigrés, des quartiers populaires des villes. Et je pense que là il y a une jonction qui a opéré au sein des classes populaires pour montrer que leurs intérêts sont les mêmes, qu'on doit réunir ça et réunir ça avec la classe intermédiaire ou la petite bourgeoisie intellectuelle comme on voudrait. Et je pense que le bloc politique qu'on a à mettre en place dans la durée pour transformer la société, il est celui-là. Au-delà des questions d'âge.

3:00
Présentateur

François Ruffin, juste pour poursuivre sur la sociologie que vous avez esquissée rapidement, la France insoumise elle est plutôt du côté des profs que des prolos, non ? Dans sa sociologie électorale.

3:13
François Ruffin

Alors écoutez, moi je peux vous dire ce que j'ai fait dans ma circonscription, puisque si j'ai mené cette bataille, c'est pour la remporter localement, mais c'est aussi pour qu'elle puisse éventuellement servir d'exemple, je dis pas de modèle, mais d'exemple de ce qui pourrait se faire ailleurs. Moi j'ai fait 74% des voix à flics secours au deuxième tour. J'étais en tête sur tout ce qui est le Val-de-Nièvre, j'étais en tête sur cette première circonscription de la Somme, qui est une circonscription très populaire. Donc voilà, je pense qu'il y a la possibilité, tout dépend du discours qu'on vient tenir.

Aujourd'hui, hier j'ai eu des salariés d'Ouvert-le-Pool au téléphone, puisque vous savez que l'Ouvert-le-Pool est au cœur des Paradise Papers. Bon, qu'est-ce qu'ils disent ? Ils disent qu'on est dégoûtés, mais on n'est pas étonnés. La question elle est là, comment on transforme ce dégoût ? Parce que la colère fait des émeutes, mais seul l'espoir fait des révolutions.

Donc il faut qu'on retrouve le sens de l'espoir, et le truc qui fait qu'on ne s'enfonce pas, scandale après scandale, Swix Leaks, Lux Leaks, Panama Papers, Paradise Papers, on ne s'enfonce pas dans la résignation, ou dans la dénonciation, mais qu'on trouve le chemin de dire, ben voilà, il y a des actions qui sont possibles, et on peut remporter. On peut remporter si là, aujourd'hui, on n'est pas assez nombreux, on est trop seuls, il ne faut pas le nier,

4:23
Présentateur

mais il faut réussir à rassembler. Il y a un chemin, vous en êtes persuadé, François Ruffin, parce qu'effectivement, c'est Pierre Moscovici qui disait hier que le monde opaque de l'évasion fiscale apparaît soudain au grand jour, c'est le soudain qui a été noté, ça, on le savait en même temps, et on le savait depuis longtemps, c'est pas la première campagne de l'X, comme vous venez de le dire. Quel est le chemin ? Quel est le chemin ?

4:46
François Ruffin

Le chemin, déjà...

4:47
Présentateur

Dès lors que tout ça est légal.

4:48
François Ruffin

Moi, je salue le travail de nos collègues, parce que moi, c'est pas mon métier député, donc je suis l'un de vos confrères. Numéro de carte de presse ? Oui, je l'ai encore dans ma poche, mais je n'ai pas la renouveler pour cette année. Mais, ceci dit, moi, je pense que maintenant, il faut détourner le regard des entreprises vers le politique. Pourquoi ? Parce que les salariés de chez Whirlpool, ils ne sont pas surpris que... Whirlpool va déjà chercher le coût du travail le moins cher en Pologne. Pourquoi on serait surpris qu'ils trouvent tous les montages financiers aussi pour défiscaliser, pour ne pas payer d'impôts ?

Bernard Arnault, pourquoi on serait surpris, alors que lui aussi délocalise, que, bon, on voit dans le reportage de cash investigation d'Elise Lucet, remarquable, Glencore, qui n'a pas de complexe à polluer des rivières, à souiller les terres des paysans en Afrique, pourquoi ils auraient des complexes à défiscaliser ? Donc, aujourd'hui, je crois que ce qu'il faut mettre en lumière, c'est la complicité du monde politique avec les dirigeants économiques.

Et, je veux dire, Pierre Moscovici, on est une illustration, qui feignent aujourd'hui de découvrir ça, ou qui disent, ah ben, c'est super bien, parce que, comme ça, il va y avoir une pression de l'opinion, et on va pouvoir mettre des mesures en œuvre. Mais, ce n'est pas vrai. Ils en sont, aujourd'hui, les complices, ils en sont, au moins, les complices par leur inaction dans la durée.

6:04
Présentateur

C'est légal, François Ruff.

6:05
François Ruffin

Oui, alors, il y a des éléments qui sont légals,

6:07
Présentateur

mais, de toute façon... C'est légal, on voit les communiqués de Whirlpool, les communiqués de Bernard Arnault, tout est à la disposition de l'administration fiscale, vous le verrez, on n'a pas enfreint de loi ni de règles, c'est légal.

6:20
François Ruffin

C'est justement parce que c'est légal que ça démontre la nullité des politiques, parce que ça devrait être illégal depuis longtemps. Parce que ça fait... Moi, là, je salue ce groupe de journalistes, mais moi, mon ami, c'est Denis Robert. Denis Robert, il a lancé la Pâle de Genève en 1996. Ça fait 21 ans. Et ça fait 21 ans qu'on est grosso modo dans la même situation. Et je dirais même qu'aujourd'hui, réclamer de la transparence, puisque c'est le mot d'ordre, réclamer de la transparence, mais c'est nettement insuffisant. Il ne s'agit pas de réclamer de la transparence, il s'agit de réclamer des mesures, des sanctions. Comment on va pénaliser ça ? Comment on va le criminaliser ?

Comment on va déchoir de droits civiques les personnes qui s'adonnent à ce genre de jeu ? Comment, face aux monstres froids que sont devenus ces multinationales et qui sont prêtes à tout pour faire du profit, et je ne leur reproche pas, c'est dans leur nature, leur objectif, c'est de verser un maximum de dividendes aux actionnaires. Et bien, comment, face à ça, le politique se réveille, se met debout, et avec l'appui du peuple, s'y confronte ? Ça peut comment ? Oui, allez-y. Au sein de l'Assemblée nationale, parce qu'on a un point de vue à l'Assemblée nationale, puisqu'on a tous les jours des ministres ou des gens qui viennent s'expliquer devant nous.

On a un point de vue qui est intéressant. Quand on met sur la place publique que, par exemple, l'entreprise Sanofi à la fois engendre un scandale sanitaire avec la Dépakine, à la fois licencie des milliers de chercheurs, donc sacrifie la recherche à l'avenir, détruit des bâtiments qui n'ont jamais servi, et ainsi de suite, et que la seule réponse qu'on a dans l'hémicycle du premier ministre, c'est qu'il ne faut pas critiquer les entreprises françaises qui réussissent, et que M. Castaner, porte-parole du gouvernement, avait apporté la même réponse sur un site de Sanofi dernièrement, tout est dit. Tout est dit sur la complicité de ces dirigeants politiques avec les multinationales.

Je ne vois pas pourquoi on n'aurait pas le droit de critiquer les entreprises qui réussissent. À quel prix ils réussissent ? S'ils réussissent parce qu'ils mettent sur le marché des nouveaux médicaments, que ça améliore la sentier des Français et de tout le monde ? Eh bien, on en est très heureux. Et tant mieux ! Si c'est un cercle vertueux qui se met en place, là, aujourd'hui, ce n'est pas un cercle vertueux, c'est un cercle complètement vicieux qui est mis en place.

8:30
Présentateur

Ils ont créé des emplois dans l'intervalle.

8:32
François Ruffin

Oui, mais ils en ont détruit aussi. Non, mais je veux dire... La balance ! Non, mais attendez, vous faites l'avocat de Sanofi, en l'occurrence, mais à travers Sanofi... Non, mais on peut le dire pour LVMH aussi, enfin, il y a des emplois qui sont créés. Non, mais d'abord, depuis 10 ans, il y a des emplois qui sont détruits. Et y compris l'ancien directeur de Sanofi, il vient dire si jamais le but d'une entreprise maintenant, c'est de verser un maximum de vie divisante et d'être dans le profit à court terme, on est cuit, c'est de la connerie. C'est pas moi qui le dis, c'est l'ancien directeur de Sanofi. Pourquoi ? Parce qu'il y a une visée industrielle, c'est situé une visée financière.

Et si jamais ça, on ne le prend pas à bras le corps... Vous savez, j'ai les 500 plus grandes fortunes françaises, dans le magazine Challenge, dont j'en fais la publicité régulièrement. Elles représentaient 6% du PIB il y a 20 ans. Elles représentent 25% aujourd'hui. Mais comment ? Comment elles sont parvenues à ça ? Elles sont parvenues à ça peut-être parfois en élaborant des choses nouvelles et ainsi de suite, mais bien des fois en utilisant... Ce ne sont pas des failles, juste des petites failles du système que le dumping fiscal, que le dumping social et le dumping environnemental. Car les trois sont liés.

9:40
Présentateur

François Ruffin sur France Inter. A tout de suite après la revue de presse de Claude Ascolovic. Merci.

9:45
Locuteur

Merci. Merci. Merci. Merci.

François Ruffin : "Notre combat, ce n'est pas Macron, c'est la résignation" — François Ruffin · Pourquijevote