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interviewFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 22 mai 2026 39 min

Adieu à Paul Auster : l’écrivaine Siri Hustvedt est l’invitée des Matins

Source d'origine 2 locuteurs

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

France Culture. Les matins de France Culture. Guillaume Erner. Ce matin, je reçois une autrice singulière et j'insiste sur le terme singulière car c'est bien un « je » qui s'exprime dans son récit. C'est le « je » qui reste lorsque le « nous » disparaît, lorsqu'il n'y a plus de couple, lorsque l'autre est mort. Après le décès de celui qui fut son mari pendant 43 ans, l'écrivain Paul Auster, Siri Ustvet a pris la plume pour raconter ce qui est brisé et ce qui reste. « Ghost Story » est un récit intime, un récit de deuil. Bonjour Siri Ustvet. Vous publiez donc « Ghost Stories » dans la collection hors-fiction de Gallimard. « Ghost Stories », ce livre, s'ouvre par deux phrases simples.

« Je suis vivante, mon mari, Paul Auster est mort. » Paul Auster était un écrivain mondialement connu. Comment fait-on le deuil d'un homme qui, par ses livres, appartenait en quelque sorte à des milliers de lecteurs de par le monde ?

1:06
Invité

Vous savez, ce n'était pas mon Paul Auster, ça. Quand il est mort, j'ai perdu ma vie quotidienne, en fait. Et je suis très heureuse qu'il y ait eu tous ces lecteurs, ces lectrices pour aimer les livres. Et j'aimais, moi aussi, les livres de Paul, mais mon chagrin, mon deuil, il est lié au fait d'avoir perdu l'homme incarné qui a fait partie de ma vie pendant 43 ans.

1:48
Présentateur

Vous expliquez, Siri Ustvet, dans ce livre, que cette absence, c'est l'absence du « et » Siri et Paul.

1:57
Invité

C'était très important pour moi de mettre ça en lumière dans le livre. C'est quelque chose sur lequel je travaille depuis des années, bien longtemps avant la maladie de Paul, bien avant sa mort. C'est quelque chose qui vient en partie du philosophe Martin Buber, qui parle de l'entre-deux. En allemand, on dit donc « Swischen » et il parle de cet entre-deux comme une réalité ontologique. C'est-à-dire que les choses que deux personnes créent entre elles ont une réalité à part entière qui est distincte de la réalité de chaque personne comme membre de cette relation. J'ai compris quand Paul était mort que je ne pleurais pas seulement Paul, je pleurais aussi Paul et Siri, Siri et Paul.

Et la réalité dynamique qu'on avait créée entre nous au fil de ces 43 années, et bien sûr, elle n'était pas immuable, elle avait évolué, changé. Mais quand il est mort, cet entre-deux, dans le monde immédiat, il a disparu.

3:25
Présentateur

Vous expliquez que le deuil, l'une des premières conséquences, Siri-Usevet, c'est la désorientation.

3:32
Invité

Oui, je crois que ça a été la chose la plus surprenante pour moi, la dimension physiologique du chagrin. Je pouvais penser aux questions qui m'intéressaient. Je n'avais pas le sentiment d'avoir perdu ma capacité à lire ou à réfléchir. Mais ma réalité perçue, je l'ai complètement changée de façon dramatique, parce qu'il faisait partie de ma réalité quotidienne, Paul. Et quand son être a disparu, il y avait une forme de désorientation dans mon corps habitus, ce qui vient de Merleau-Ponty, qui parle de ça, de ce concept. Et là, c'est quelque chose qui était complètement perdu.

4:27
Présentateur

Vous écrivez, le temps après la mort de Paul allait être détraqué à ce point jusqu'à devenir méconnaissable.

4:36
Invité

Oui, j'ai l'impression que ma perception du temps, ma compréhension du temps, a été complètement perturbée, dérangée. Et c'est aussi quelque chose qui m'a surpris. Je ne m'y étais pas préparée. Mais je crois que c'est aussi lié à la phénoménologie, à l'expérience subjective du monde. J'étais incapable d'avoir mes repères, mes repères temporels étaient perdus. Je parle vraiment de la chronologie même du corps, le battement du cœur, la respiration, la marche, mais aussi le soleil qui se lève ou qui se couche. Toutes ces chronologies quotidiennes, ces réalités, étaient modifiées, ont changé avec sa disparition. Et j'ai eu le sentiment d'être hors du temps.

Il y a une autre réalité qui s'ajoute à cela, qui est que quand Paul est mort, il était lui-même hors du temps. Il en est sorti, et il y a une part de moi qui a eu du mal à rester, à être dans le temps alors que lui n'y était plus.

6:20
Présentateur

Vous expliquez que le deuil pour vous a été très concret, j'imagine que c'est une expérience universelle, c'est quelque chose à la fois de subjectif et de très concret, de très physique.

6:33
Invité

Et j'ai eu toutes sortes de douleurs, j'avais des douleurs intercostales pendant des mois qui étaient terribles. Et je me suis dit, bon, peut-être que c'est moi qui meurs maintenant, et je suis allée passer une radio et il n'y avait rien. À part des os vieillissants, pas de tumeurs, pas de maladies terribles, pas de révélations. J'allais très bien, et les douleurs ont fini par disparaître. Et puis j'ai lu qu'un certain nombre de personnes qui sont en deuil de quelqu'un ont ce type de douleurs intercostales. Donc apparemment, je n'étais pas la seule. Et je crois que quand on a la capacité d'aimer, et qu'on vit assez longtemps, on aura forcément apporté ce deuil.

Et dans ce sens, vous avez raison, c'est une expérience universelle.

7:38
Présentateur

Une expérience pour vous qui s'est transformée, vous le dites, vous aviez peur d'être malade, vous avez fait des examens, et vous êtes devenue hypochondriaque.

7:48
Invité

Je crois que j'avais déjà ces tendances depuis longtemps, je m'attendais à ma mort imminente depuis un moment déjà. Mais je crois que ça a été exacerbé par la maladie et la mort de Paul.

8:06
Présentateur

Si vous deviez comparer ce deuil avec d'autres deuils, puisque lorsqu'on arrive dans la vie, on a un certain nombre d'épreuves, comment justement ce deuil-là est différent des autres, si Rius Vett ?

8:26
Invité

Je crois que le fait que, par exemple, j'ai connu la mort de mes deux parents, que j'aimais profondément. Ma mère en particulier, dont j'étais très proche. Elle est morte à 96 ans, et c'est quelque chose qui m'a touchée profondément, et je porte encore le deuil de ma mère. Mais je ne vivais pas avec elle. Mes habitudes avec ma mère, c'est que je l'appelais tous les jours. Et après son décès, ma main se tendait encore vers le téléphone. Je n'ai jamais composé le numéro. Mais ce réflexe, cette habitude était là. Quand on vit avec quelqu'un, c'est plus dramatique encore. Parce que les habitudes sont vraiment profondément enracinées.

Et le corps, la proprioception, ce sixième sens du corps, la façon dont on se déplace, est complètement bouleversé.

9:33
Présentateur

Il y a d'ailleurs une nouvelle de Buzzati. Je crois que c'est une expérience universelle, le fait, lorsqu'on perd quelqu'un de très proche, un être aimé, on se dit qu'on va le voir, et puis il faut du temps pour réaliser qu'il est mort.

9:52
Invité

Oui. Parce que Paul était malade pendant longtemps, enfin un an et demi, et qu'on savait qu'il allait mourir. On a su début avril, qu'il allait mourir et il est mort fin avril. On a beaucoup parlé de la mort. Pour ces raisons, je n'ai jamais eu de pensée magique, comme disait John Didion. En tout cas, pas consciemment. Je ne m'attendais pas à le retrouver dans mon lit au réveil. Je ne m'attendais pas à le voir passer le seuil de la porte. Mais une part de moi, plus inconsciente, je crois, était en révolte profonde contre son absence. Ce que je savais, c'est que je voulais que cet homme revienne. Et c'est complètement irrationnel.

Mais le livre, pour moi, était en partie né d'un désir de résurrection, de le faire revivre, de faire revivre ce que je pouvais de cet homme, de cette personne. C'était une forme de résurrection.

11:13
Présentateur

J'étais venue vous interviewer dans cette maison que vous habitiez, ce qu'on appelle un brownstone à Brooklyn. Vous habitez toujours cette maison.

11:24
Invité

La maison que je décris dans le livre aussi, et qui est une vraie maison, cette brownstone, effectivement, de Brooklyn, est aussi pour moi une architecture de la mémoire.

11:43
Présentateur

Vous allez continuer à l'habiter ?

11:45
Invité

Je crois tant que je le pourrais. Et en fait, au fur et à mesure où mon chagrin évolue, je trouve la maison de plus en plus réconfortante. Parce que nous y avons passé plus de 30 ans. Alors je n'ai pas envie de l'abandonner tout de suite.

12:05
Présentateur

Et vous dites que les objets survivent mieux que les êtres.

12:11
Invité

Ça, c'est quelque chose qui m'intéresse depuis mon premier roman, vous savez. C'est quelque chose auquel je réfléchis depuis des années. Je ne suis pas vraiment hantée par les objets qui sont dans la maison, par exemple. Je trouve un réconfort profond dans leur fréquentation.

12:46
Présentateur

Il y avait, par exemple, beaucoup de stylos, vous dites 150 stylos sur la table de travail de Paul Auster.

12:54
Invité

Oui, je le dis aussi dans le livre. Notre travail, nos bureaux, ceux que nous avions dans la maison, étaient des sanctuaires. Et on ne s'envahissait pas mutuellement. On respectait cet espace pour chacun. On frappait toujours à la porte. Je crois qu'il n'est jamais rentré seul dans mon bureau, en tout cas pas que je sache. Et moi, je ne suis jamais descendue dans son sous-sol pour fouiller dans ses affaires. On n'a jamais fait ça. Et donc, après sa mort, alors que je parcourais la maison et que j'essayais de mettre des choses de côté, de me débarrasser de ses vêtements, je suis descendue dans son bureau. Et je ne savais absolument pas que cet homme avait autant de stylos.

Mais ce que je peux vous dire, c'est que je rangeais des stylos dans le tiroir de la cuisine pour pouvoir m'en servir, pour prendre des notes, et il disparaissait. Donc, je crois qu'il était un petit peu kleptomane s'agissant des stylos. Et puis, il y avait aussi des carnets, des rubans pour la machine à écrire. Il avait assez de rubans pour quatre existences aussi longues que la sienne. Il se protégeait. Et sa machine à écrire pour un avenir dans lequel les rubans de machine à écrire auraient disparu.

14:26
Présentateur

Mais alors ça, c'est quand même un peu paradoxal parce qu'il volait beaucoup de stylos et pourtant, il écrivait la machine à écrire. Alors, qu'est-ce qu'il faisait de ses stylos ?

14:35
Invité

Eh bien, il écrivait tous ses manuscrits à l'avant. Et j'en ai retrouvé beaucoup, pas autant que de stylos, mais j'ai retrouvé énormément de carnets Clairefontaine, ces petits cahiers, ceux avec les grands carreaux, les cahiers grands carreaux. C'est comme ça qu'il composait ces textes. Et c'était très important pour lui d'avoir le bon stylo plume pour ça. Alors, il écrivait d'abord le premier jet de tous ses manuscrits à la main et ensuite, il tapait son manuscrit à la machine à écrire, traditionnel, manuel. À ce moment-là, j'entendais, j'étais pourtant, moi, trois étages au-dessus de lui, mais j'entendais le son étouffer des touches de la machine.

Et donc là, je savais qu'il tapait son manuscrit. Et même ce bruit-là, ça fait partie, encore une fois, de cette réalité de perception je l'entendais se déplacer, il m'entendait me déplacer et même quand on ne se voyait pas, cela faisait partie aussi de notre environnement, de l'environnement de la maison.

15:57
Présentateur

Et vous, vous écrivez comment, Sirius Vett ?

15:59
Invité

Moi, j'ai un ordinateur. Mais j'ai tendance à imprimer mes brouillons et à faire des changements à la main. Et j'ai aussi des carnets où j'écris à la main.

16:13
Présentateur

Sirius Vett, Ghost Stories, le livre que vous publiez aux éditions Gallimard. On se retrouve dans une vingtaine de minutes pour évoquer ce deuil, la disparition de votre époux, de votre compagnon de vie, l'écrivain Paul Auster. En attendant, en attendant, il est huit heures sur France Culture. 6h30, 9h, les matins de France Culture. Guillaume Erner. Nous retrouvons notre invité, Sirius Vett, traduite ici même par Marguerite. Qu'appelle Ghost Stories ? C'est le récit de ce deuil que vous portez, celui de votre époux, de l'homme avec qui vous avez partagé 43 ans de vie, Sirius Vett, l'écrivain Paul Auster.

Et Ghost Stories renvoie justement à une phrase qui a été prononcée par Paul Auster trois jours avant sa mort, ce qui nous mène à la question centrale des fantômes. Que sont ces fantômes pour vous, Sirius Vett ?

17:12
Invité

Eh bien, le nom Ghost Stories renvoie à plusieurs histoires de fantômes. C'est une métaphore qui peut aller assez loin. Paul a effectivement dit qu'il voulait être un revenant. Et il l'a dit plusieurs fois. Il me l'a dit plusieurs fois. Il se savait mourant. Et il a dit qu'il voulait revenir sous la forme d'un fantôme. qu'il voulait lire ce que j'écrivais, écouter notre fille, Sophie Auster, écouter ses nouvelles chansons qu'il savait ne pas pouvoir entendre. Et il voulait pouvoir regarder les photographies prises par notre beau-fils, Spencer. et il l'a dit très clairement. Mais il y a toutes sortes de symboles qui sont désincarnés. Les textes ne sont pas l'incarnation de l'auteur.

et donc ce à quoi je pensais, c'était aussi les fantômes en tant que symboles, des symboles qui survivent à leur hauteur.

18:35
Présentateur

Jusqu'à quel point, justement, êtes-vous irrationnelle ou êtes-vous devenue irrationnelle à cet égard, par Sirius Vett ?

18:45
Invité

Non, je ne suis pas en fait. Je suis plongée dans la littérature des neurosciences sur la question de la présence que l'on peut qualifier et considérer comme des fantômes depuis très très longtemps en réalité. Donc, j'ai eu cette expérience, ce sentiment de présence de Paul. C'est comme ça que ça s'appelle aussi dans la littérature. J'ai eu cette sensation le jour même de son enterrement. Et je dois dire que c'était une expérience merveilleuse qui n'était pas du tout sensorielle. Je ne l'ai ni vue ni entendue. Je ne l'ai pas touchée. Je ne l'ai pas sentie.

Mais j'étais absolument convaincue que la présence de Paul pendant que j'étais couchée dans notre chambre a monté les escaliers et entré dans cette chambre m'a regardée pour voir si ça allait. J'ai été remplie de joie et puis il est reparti. Aujourd'hui, je ne pense pas que le fantôme de Paul m'a réellement rendu visite, mais je sais que l'absence d'une personne cruciale dans votre environnement perceptif est quelque chose qui peut produire cette sensation de présence. Et dans le livre, je parle d'un spécialiste en neurosciences, Oléve Blanca qui est suisse qui a en fait produit ses expériences chez des sujets. Je ne suis pas entièrement convaincue par la théorie qu'il défend.

je cite également William James qui avait aussi des présences dans sa vie et en particulier une description qu'il fait. Il s'émerveille qui fait que bien qu'aucun sens n'entre en jeu sans dire que c'est lui, on le comprend en tout cas, il a senti, il a la conviction absolue de la présence de quelqu'un et on sait précisément où cette personne invisible se tient dans la pièce.

21:23
Présentateur

Vous avez dit Sirius Vett le deuil est une folie ordinaire les gens deviennent un peu fous.

21:30
Invité

Oui, ça c'est intéressant, je ne l'ai pas mis dans le livre. C'est peut-être une citation de citations mais dans le deuil et la mélancolie de Freud il dit très clairement que les personnes en deuil se comportent de façon qui ne correspondant rien à leur vie précédente. J'ai utilisé une citation de Freud dans un autre essai que j'ai écrit après avoir terminé ce livre-là et c'est là je crois que j'ai pensé que le deuil était effectivement une folie ordinaire. Je crois que c'est vrai, on devient un peu fou. quand on perd quelqu'un qu'on aimait vraiment.

22:20
Présentateur

Et puis il y a aussi les fantômes douloureux, il y a une histoire terrible, je ne sais pas comment l'aborder, il y a Daniel, le fils de Paul Auster et Ruby, sa petite fille de dix mois qui est morte le 1er novembre 2021.

22:42
Invité

Oui, je savais quand j'ai commencé à écrire ce livre que ce serait absolument faux, ce serait une imposture que de prétendre que ce que Paul appelait les horribles choses ne s'était pas produit. on ne sait pas on n'a pas su comment était morte Ruby jusqu'à l'arrestation de Daniel et je crois que le choc d'apprendre comment elle était morte a été immense pour la famille et il fallait que je l'écrive. Il fallait que je le dise même si ça paraissait indicible pendant très longtemps. Même si c'était absolument partout dans les médias, dans les journaux quand Daniel a été arrêté, ça a fait le tour du monde.

mais j'avais besoin de ne pas esquiver ce sujet pour moi et aussi parce que je crois que ce livre en particulier ce livre de mémoire repose sur deux aspects l'intimité et l'honnêteté.

24:11
Présentateur

Je peux dire que Ruby est morte d'une overdose de fentanyl et d'héroïne. C'est une mort qui a été très médiatisée. Son père a été arrêté. Il a été libéré sous caution et lui-même est mort d'une overdose. J'avoue que je ne sais pas très bien comment on vit après ça.

24:41
Invité

Non, et voilà ce qui est bizarre. Dans mon cas dans mon cas en tout cas je me suis rendu compte que je pouvais continuer à vivre. Néanmoins je sais que c'est quelque chose que j'emporterai dans la tombe. Ce n'est pas quelque chose qui peut s'arranger. Il n'y a pas de réconfort dans une histoire pareille. Mais comme je l'écris l'horreur et le merveilleux se mêlent dans la vie de beaucoup de personnes.

25:22
Présentateur

J'ai presque envie de vous demander pourquoi vous avez décidé d'écrire là-dessus.

25:25
Invité

Eh bien parce que je ne pouvais pas écrire sur Paul sans écrire cette histoire. C'était impossible. Je savais que Paul pour Paul ces événements ont joué un rôle dans sa maladie aussi. Il en était convaincu.

25:50
Présentateur

Vous racontez vos souvenirs de couple, votre rencontre à une lecture, la manière dont vous avez conversé pendant 43 ans, un dialogue, une influence mutuelle. Qu'est-ce que se disent deux écrivains lorsqu'ils vivent ensemble, Sirius Vett ? Ça parle de quoi deux écrivains ?

26:17
Invité

On lisait les manuscrits de l'autre et on se faisait la lecture à vote tout au long de notre mariage. Donc, j'ai commencé à lire les œuvres de Paul de très près avec le deuxième tome de l'invention de la solitude, le livre du souvenir. Donc, l'essentiel de sa carrière de prose juste avant. Il a ensuite écrit la trilogie en fait coincide avec notre mariage et en ce qui me concerne, même si j'avais écrit de nombreux poèmes avant de le rencontrer et j'en avais publié quelques-uns, quand j'ai travaillé sur un recueil et choisi les poèmes, on a fait des allers-retours sur des poèmes que j'avais écrits auparavant.

On était importants l'un pour l'autre, ce qui ne signifie pas qu'on était des collaborateurs. On était des éditeurs importants, des regards éditoriaux.

27:28
Présentateur

Vous parlez par exemple de la manière dont Paul Auster réagissait aux critiques, aux mauvaises critiques qui le blessaient.

27:39
Invité

Je crois que la plupart des écrivains peuvent être blessés. Les attaques, ce n'est jamais agréable. Et en fait, ce qui est drôle, c'est que je crois que c'est la dernière année de sa vie, je ne me souviens plus très bien, mais il se plaignait de ça. Et je lui ai dit mais Paul, « Tu n'as pas envie que tout le monde aime ce que tu fais. » Il a répondu « Mais si, j'aimerais bien. » Parce que je crois les gens qui ont une vision que je considère superficielle de la littérature, eh bien oui, je peux effectivement leur déplaire. Moi, je considère ça, mais lui, non, c'était son idéal. Plaire à tous.

28:30
Présentateur

Votre fille, Sophie, vous appelle des partenaires de combat. C'est étrange parce qu'on n'a pas du tout le sentiment que vous avez eu des...

28:43
Invité

Parfois, on avait des désaccords et elle a assisté à énormément de désaccords. Certains étaient intellectuels. Ça, c'était plutôt amusant. et je crois qu'elle nous a qualifiés effectivement de partenaires de combat parce qu'il y avait quelque chose, je crois, chez tous les deux qui se réjouissait de ces allers-retours, de ces échanges au fil du temps. Et oui, effectivement, il y a eu des disputes qui sont également mentionnées dans le livre. Mais entre nous, notre relation reposait fondamentalement sur un socle de respect et d'admiration qui était là depuis le début.

29:37
Présentateur

et vous dites que c'était vous l'intellectuel du couple. Lui disait ça.

29:44
Locuteur

Oui.

29:46
Invité

Je crois qu'il était vraiment lassé d'entendre les gens attribuer des idées qui venaient de moi. Lui attribuait des idées qui venaient de moi. et je dois dire que Paul le précisait en interview par exemple quand il disait « Siri m'a parlé de telle idée » ou « Siri m'a expliqué telle chose », c'était quelque chose qui disparaissait des interviews à chaque fois. Et c'est quelque chose qui a nourri son féminisme avec le temps. Il vivait avec moi, il l'a vu en temps réel.

30:23
Présentateur

Vous revenez également sur vos travaux respectifs sur la manière dont il vous a influencé, dont vous l'avez influencé. Si vous deviez justement résumer cela, « Siri Usved », je sais bien que c'est plutôt quelque chose qu'on développe, mais si vous deviez dire quelque chose à ce sujet.

30:47
Invité

C'est une très bonne question. C'est une très bonne question. Dans le livre, j'explique effectivement que les influences les plus profondes sont inconscientes. Et c'est vraiment quelque chose que je vois chez des auteurs qui m'importent, Dickens, Henry James, Emily Bronte. Tous ces écrivains ont eu des influences très profondes sur mon œuvre, mais quand une influence est profonde, on ne peut pas justement l'identifier dans un texte. Paul et moi, je l'ai écrit aussi, on a tous les deux vécu cette expérience d'avoir volé une phrase à l'autre sans s'en rendre compte. Et évidemment, on les a modifiées.

je crois qu'on passait énormément de temps à parler de la musique, de la prose anglaise, l'un et l'autre, et puis le fait de se lire à voix haute aussi pour entendre la musique. Et la sensibilité de chacun a forcément eu une influence. Mais encore une fois, pour l'identifier et dire exactement où elle est, c'est difficile. Je ne sais pas.

32:05
Présentateur

Je me souviens qu'une fois, j'avais interviewé Paul Auster sur un livre qu'il avait écrit, c'était en 2021, la biographie de Stephen Crane. Stephen Crane, alors c'était très étrange parce que c'est un poète complètement inconnu en France qui est très important aux Etats-Unis, c'est un poète mort à l'âge de 28 ans qui a eu une œuvre extrêmement importante malgré son jeune âge. Et Paul Auster était littéralement fasciné par ce poète, par le rôle qu'il avait eu aux Etats-Unis, par la manière dont il lui renvoyait une réflexion sur l'Aberique, par exemple.

32:52
Invité

Oui, Paul m'a dit après avoir écrit 4-3-2-1, son plus gros roman, il venait d'écrire son roman et il m'a raconté qu'il était tombé sur ce poète par hasard. Il a été aussi oublié aux Etats-Unis. Il est passé aussi à la trappe et je crois qu'il avait envie, quand on parle de fantasmes de résurrection, de le ramener à la vie. Mais vous avez raison. L'histoire de ce jeune homme, Crane, était fascinante pour Paul. Il m'a dit 4-3-2-1 a 4 personnages masculins qui sont tous Archie Ferguson. Et il m'a dit je crois que Stephen Crane est Ferguson 5 et Ferguson numéro 5. Il y avait cette fascination de la biographie d'un jeune homme. Le livre en anglais s'appelle Burning Boy, le garçon qui brûle.

Il a découvert des aspects de sa vie qui répondaient à des questions qui se posaient. Et c'est ce que j'aborde dans le livre. J'appelle ça la partie Bartleby de Paul. Quelque chose qui est vraiment resté en lui. il était très obstiné. C'était cette manière de s'acharner. Et Stephen Crane était comme ça aussi, comme Paul. Il a été en quelque sorte ignoré et maltraité par son propre pays et il a fini par partir. Et je crois que Paul, qui est un auteur profondément américain, avait souvent le sentiment d'être moins aimé dans son propre pays que dans d'autres.

35:11
Présentateur

Justement, puisque si l'on parle des Etats-Unis, aujourd'hui, cela évoque un chaos politique. Et je vous avais vu juste avant la première élection de Donald Trump. Aujourd'hui, dans quel état d'esprit êtes-vous, Sirius Vett ?

35:29
Invité

Je crois et j'utilise ces mots d'une façon très universitaire et très prudente que ce à quoi nous assistons aux Etats-Unis aujourd'hui avec le président numéro 47, c'est un état proto-fasciste qui fait de son mieux pour consolider et asseoir son pouvoir et pour tourner le dos à la République et mettre un terme. Les signaux sont très incroyables inquiétants et ils ressemblent de très près au fascisme du XXe siècle.

Robert Paxton, que je connais un petit peu mais que j'ai surtout lu attentivement, a écrit en 2004 dans Anatomie du fascisme sur un certain nombre de facteurs qui sont présents dans le mouvement maga, le mouvement trumpiste, la politique de la victimisation et du ressentiment de la part d'un groupe qui en réalité n'est pas du tout victimisé, le fait d'ignorer les libertés civiques et les droits démocratiques et la glorification de la violence. Il mentionne aussi le nettoyage interne que l'on voit à l'œuvre aujourd'hui dans des villes américaines.

le Minnesota par exemple en est un bon exemple et aussi l'expansion externe qui aujourd'hui se produit au Venezuela, en Iran, on parle de Cuba et bien sûr le Groenland restez célèbre pour ça. Donc c'est vraiment un terme que je n'utilise pas comme une injure mais comme une réalité. Depuis le 6 janvier, Paxton a pris la parole pour dire qu'il était convaincu que désormais le mouvement MAGA et l'administration Trump étaient fascistes aujourd'hui, avaient basculé. Ce n'est pas terminé, il y a une résistance aux Etats-Unis contrairement à l'Allemagne ou à l'Italie où ils ont assis leur pouvoir beaucoup plus rapidement. Ça a pris un petit peu de temps en Italie plus qu'en Allemagne.

Je crois qu'aujourd'hui tout repose sur les capacités d'organisation de la résistance et sur sa capacité à inclure des forces pluralistes. une résistance anti-pureté. C'est ça dont nous avons besoin.

38:18
Présentateur

Est-ce que vous avez songé à quitter les Etats-Unis ?

38:22
Invité

Oui. J'étais en Norvège il y a deux mois et j'ai annoncé que j'allais essayer d'obtenir la nationalité norvégienne. Ma mère était norvégienne au moment où je suis née et j'espère que ça m'y aidera. J'aimerais avoir un refuge, un endroit où aller.

38:42
Présentateur

Merci beaucoup. Siri Huzvet, Ghost Stories, c'est donc votre livre publié aux éditions Gallimard. Dans quelques instants, nous retrouvons nos camarades Gilles Gressani du Grand Continent et Lucille Comeau qui sera en direct du Festival de Cannes et il y aura également Anne-Laure Chouin qui sera en direct de la Maison de la Radio pour son journal de 8h45.

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