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interviewBLAST (sur YouTube)· 2 mars 2023 11 min

MACRON, L'AMI DISCRET DES DICTATEURS

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

La France est, et restera, une terre d’accueil pour les défenseurs des droits de l’homme. Il s’agit de la première visite de Ben Salman en France depuis l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Kashoggi il y a moins de quatre ans. Un accueil en grande pompe pour Abdel Fattah al-Sissi.

Le président égyptien a pu mesurer l’importance de l’amitié que lui porte Emmanuel Macron. Deux jours de visite d'État à l’étranger, la première depuis son arrivée à la présidence. Mohamed Ben Zayed qui est reçu en ce moment par la Première ministre Elisabeth Borne.

Je veux que pour les semaines, les mois qui viennent, ils sachent qu’ici en France ils ne sont pas simplement accueillis, mais que nous voulons les aider à réaliser leur projet, à les rendre plus forts, à les accompagner pour que ces projets puissent l’emporter partout. Quand on se penche d’un peu près sur le compte Twitter d’Emmanuel Macron, chef de l’État français, on constate assez vite qu’il renvoie l’image d’un admirable et infatigable défenseur des droits humains et des victimes de l’arbitraire et du totalitarisme. On constate qu’il n’hésite jamais à tweeter, comme en décembre 2022, que "notre Nation doit être la voix de l’humanisme, de l’État de droit, du refus de la haine" ou, comme il l’a encore fait le 29 janvier dernier, que "la France est et restera une terre d’accueil pour les défenseurs des droits de l’Homme".

On découvre aussi, et surtout, un personnage profondément attaché au respect du droit international et du droit humanitaire, doublé d’un authentique héros du combat pour la paix. Depuis des mois, il ne cesse ainsi de dire et de redire son indéfectible soutien aux Ukrainiens, et de dénoncer, à très juste titre, “l’agression russe” contre leur pays. Il ne cesse de répéter que "la Russie ne peut ni ne doit gagner cette guerre contre l’Ukraine" car, explique-t-il fort justement, il n’est pas question d’"accepter la banalisation du recours illégal à la force".

Il promet aussi : "Nous continuerons à soutenir l’Ukraine jusqu’à la victoire et le retour de la paix en Europe." Puis il redit et répète, encore et encore, que la France se tient aux "côtés" des "Ukrainiennes" et des "Ukrainiens", pour "la solidarité", pour "la victoire" et pour "la paix", et que nous devons "intensifier, encore, notre soutien à l'Ukraine pour lui permettre de l’emporter", et "continuer, aussi, à accroître la pression sur la Russie" pour "la pousser à renoncer à son agression". Et bien sûr, quand il reçoit à Paris le président ukrainien, Emmanuel Macron ne manque pas de tweeter que l’Ukraine "peut compter sur la France" dans son "combat pour la paix", et de publier force photos de cette importante rencontre.

Et tout cela est tout à fait admirable, mais il y a quand même un problème qui est que si on se penche d’un peu plus près encore sur le compte Twitter du président de la République, on découvre aussi quelques omissions. Je pense qu’il est plus efficace d’avoir une politique de dialogue exigeant qu’une politique de boycott qui viendrait réduire l’efficacité d’un de nos partenaires dans la lutte contre le terrorisme et pour la stabilité régionale. On s’aperçoit, plus précisément, que ce champion des droits humains et du droit international oublie régulièrement de mentionner des événements ou des faits importants.

Ces oublis sont même si réguliers, qu’on a presque l’impression qu’ils sont volontaires. Un accueil en grande pompe pour Abdel Fattah al-Sissi. Le président égyptien a pu mesurer l’importance de l’amitié que lui porte Emmanuel Macron.

S’il affirme l’avoir évoqué en privé, le chef de l’État a refusé de placer la question des droits de l’homme au dessus du partenariat économique, surtout concernant un pays qui était ces dernières années un client très important des vendeurs d’armes hexagonaux. Au mois de décembre 2020, par exemple, le président de la République égyptienne, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, grand acheteur d’armes françaises, effectue une visite d’État à Paris. L’Élysée organise même pour lui un dîner de gala, durant lequel Emmanuel Macron le décore de la Légion d’honneur.

La présidence égyptienne, manifestement ravie de ces attentions, diffuse immédiatement des images de cette somptueuse réception. Mais, curieusement, sur Twitter, Emmanuel Macron, qui aime pourtant beaucoup partager les photos de ses rencontres avec les grands de ce monde, ne dit rien, pas le moindre mot, de ces festivités. Mais là nous entrons peut-être dans un domaine plus délicat je pense.

Oui, plus intime dirais-je même. C’est certain. Nous n’avons pas à divulguer, c’est un problème personnel.

Cela ne nous regarde pas. Tout à fait. Deux ans plus tard, nouvel oubli, parmi d’autres : le chef de l’État français tweete bien qu’il effectue en Afrique, au mois de juillet 2022, une visite de trois jours qui le mène notamment au Cameroun mais il ne fait aucune mention de sa rencontre, le 26 juillet, avec le président de ce pays, Paul Biya.

Autre omission : immédiatement après son retour d’Afrique, où il écourte son séjour pour honorer cette invitation, il reçoit à l’Élysée, le 28 juillet 2022 au soir, le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman. Mais là encore : il ne consacre aucun tweet à cette rencontre. Et ça continue, encore et encore.

C’est que le début, d’accord, d’accord. Le 2 février 2023 c’est le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, qui est reçu à l’Élysée, trois mois après qu’Emmanuel Macron a fait un tweet, le 6 novembre 2022, pour le féliciter de sa réélection. Et encore une fois, le chef de l’État français oublie de mentionner cette visite sur son compte Twitter.

On pourrait multiplier les exemples, en remarquant aussi que lorsqu’il mentionne effectivement certaines visites officielles, comme celles de Mohamed Ben Zayed, président des Émirats Arabes Unis et autre grand acheteur d’armes françaises, ou celle du Premier ministre indien Narendra Modi, avec qui il assure partager "le même agenda en faveur de la paix", Emmanuel Macron omet tout de même certaines précisions importantes. Il est vrai que ces différentes personnalités ont un point commun : elles ne sont pas forcément très recommandables. Je pense qu’il est plus efficace d’avoir une politique de dialogue exigeant qu’une politique de boycott qui viendrait réduire l’efficacité d’un de nos partenaires dans la lutte contre le terrorisme et pour la stabilité régionale.

En Égypte, comme le constate le dernier rapport qu’Amnesty International a consacré à ce pays et qu’il faut citer un peu longuement, "des milliers de personnes, notamment des défenseurs des droits humains, des journalistes, des étudiants, des responsables politiques de l’opposition, des commerçants et des manifestants pacifiques, se trouvent toujours en détention arbitraire. Les disparitions forcées et la torture ont continué d’être utilisées sans relâche. Des condamnations à mort ont été prononcées à la suite de procès manifestement iniques.

Des personnes LGBTI ont été arrêtées, poursuivies et condamnées à de lourdes peines d’emprisonnement en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. Les autorités ont réprimé les grèves, les syndicats indépendants et les travailleuses et travailleurs exprimant des griefs ou des critiques." Au Cameroun, où l’excellent site Afrique XXI rappelait tout récemment qu’ "il ne fait pas bon être journaliste ou lanceur d’alerte" car "ceux qui enquêtent sur la corruption des élites sont menacés, violentés, torturés et parfois tués", l’armée, explique Amnesty, a encore "commis" en 2021 "de graves atteintes aux droits humains dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest" du pays, "des dizaines de sympathisants de l’opposition et de dirigeants anglophones étaient toujours détenus arbitrairement", et "des personnes LGBTI ont été victimes de violations des droits humains".

D’abord, de le dire ici, que nous sommes particulièrement heureux d’accueillir au Cameroun le président Emmanuel Macron et toute la délégation qui l’accompagne. En Arabie saoudite, où 138 personnes ont été exécutées en 2022, "les droits à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique" sont toujours réprimés. "Des défenseurs des droits humains, des personnes ayant critiqué le gouvernement et des militants politiques, entre autres, ont fait l’objet d’arrestations arbitraires, de poursuites pénales ou de condamnations” remarque Amnesty.

D’autre part, les Saoudiens et leurs alliés, équipés notamment d’armes françaises, mènent au Yémen, depuis 2015, une guerre atroce, où des crimes de guerre abominables sont régulièrement commis dans l’indifférence presque absolue de ce qu’il est convenu d’appeler "la communauté" internationale", et qui a déjà fait plus de 230 000 victimes civiles. Nous venons à l’instant de signer deux accords-cadres importants et le prince m’a transmis un message et une invitation de sa majesté le roi Salman pour un voyage en retour d’ici à la fin de l’année que j’ai accepté avec plaisir. En Israël, où règne désormais ce que la presse française appelle très pudiquement "le gouvernement le plus à droite" de l’histoire de ce pays car ce n’est qu’en passant des alliances avec des formations d’extrême droite que Benyamin Netanyahou a pu être élu Premier ministre en novembre dernier, Amnesty estime que le "système d’oppression et de domination" imposé aux "Palestiniens et Palestiniennes" peut être qualifié d’"apartheid", et constitue par conséquent "une atteinte aux droits humains et une violation du droit public international partout où" l’État israélien "impose ce système".

Les Émirats Arabes Unis sont quant à eux, selon la Fédération internationale pour les droits humains, "une dictature particulièrement répressive, où toute voix dissidente risque l’emprisonnement et la torture". Deux jours de visite d'État à l’étranger, la première depuis son arrivée à la présidence. Mohamed Ben Zayed, qui est reçu en ce moment par la première ministre Elisabeth Borne.

Expliquez-nous, vous êtes en direct de l’Assemblée nationale où il s’est rendu précédemment dans la matinée. Mais en quoi consiste cet entretien en ce moment avec la Première ministre ? Et le Premier ministre indien Narendra Modi est, selon un documentaire récemment diffusé par la BBC, "directement responsable" des pogroms antimusulmans qui avaient fait quelque 2000 morts dans son pays en 2002.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi le chef de l’État français, qui ne rate jamais une occasion de proclamer sur Twitter ses engagements en faveur de "l’humanisme" de "l’État de droit" ou des "défenseurs des droits de l’Homme" et son refus catégorique d’"accepter la banalisation du recours illégal à la force", oublie, systématiquement, de mentionner ses rencontres avec certains chefs d’États ou de gouvernements. On comprend mieux pourquoi il occulte systématiquement les hommages qu’il rend à certains de ces potentats lorsqu’il leur remet par exemple la Légion d’honneur, plus haute décoration honorifique française. On comprend mieux pourquoi, lorsqu’il condescend à mentionner ses échanges ou ses entrevues avec ces invités si particuliers, il veille tout de même à ne rien dire de leurs agissements.

Car si Emmanuel Macron faisait publiquement état des incessantes complaisances dont il comble, lorsqu’il n’est pas occupé à leur vendre des armes, ces sinistres personnages qui piétinent les droits humains, qui tyrannisent des minorités, qui persécutent des opposants ou qui poursuivent des entreprises guerrières tout aussi criminelles que celle de Poutine en Ukraine il reconnaîtrait que là comme ailleurs, en politique étrangère comme en politique intérieure, ces admirables serments d’Emmanuel Macron sont, encore et toujours, une vaste mystification.