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InterviewFrance Inter — L'invité de 6h20 (sur Site radio)· 25 décembre 2025 8 minContradictoirePortrait personnelSolidarités & famille

Adèle Yon : "Des femmes qui sont ces mauvaises figures de la famille sont réexplorées après la lecture du livre"

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Propositif 95 %Attaque 5 %

Temps de parole

  • Invité57 %
  • Présentateur43 %

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0:00
Invité

France Inter, Simon le Baron, le 6-9.

0:08
Présentateur

On est toute cette semaine à 6h20, 6h21, on reçoit des invités qui ont vécu une année 2025 extraordinaire. Elle a publié un best-seller, un phénomène de librairie récompensé par plusieurs prix littéraires et qui s'est vendu depuis février à 200 000 exemplaires. Mon vrai nom est Elisabeth, c'est une enquête sur les traces d'une femme, son arrière-grand-mère, qui a été réduite au silence, au néant, par les hommes, parce qu'on la disait folle. Et c'est aussi une exploration des effets délétères de ce silence sur les autres femmes de la famille. Adèle Lyon, bonjour ! Bonjour ! Merci d'avoir accepté de revenir avec nous sur cette année, pas comme les autres. Qu'est-ce qu'elle a changé pour vous ?

0:45
Invité

À peu près tout. Mon quotidien n'a plus rien à voir. Quand le livre est sorti, j'étais universitaire, chef de cuisine, un quotidien assez schizophrénique justement. Et aujourd'hui, je me dédie entièrement et à l'écriture et à la vie de ce livre.

1:00
Présentateur

Vous êtes universitaire donc. Ce livre, c'était à peu de choses près votre thèse de doctorat.

1:05
Invité

C'est ma thèse, oui.

1:06
Présentateur

C'est assez rare d'avoir une thèse qui se vend à 200 000 exemplaires. Vous vous attendiez à toucher autant de monde ?

1:11
Invité

Non, pas du tout. Et puis ce n'était pas l'intention. Donc ce n'est que de la surprise quelque part.

1:15
Présentateur

Quand un livre rencontre son public, évidemment, c'est jamais un hasard. Comment vous expliquez qu'il est à ce point touché des lecteurs et des lectrices ?

1:27
Invité

Je pense que c'est comme la question de l'inceste, des violences sexuelles, des secrets de famille. C'est-à-dire que c'est des sujets qui, en fait, touchent tout le monde, dont on ne se rend pas compte qu'ils touchent tout le monde et qui sont constamment protégés par la société parce que ça risquerait de la mettre trop en péril. C'est ce qui se passe avec l'histoire d'Elisabeth et de toutes ces autres femmes qu'on accuse de folie pour les tenir à l'écart, finalement.

1:49
Présentateur

Elisabeth, Betsy, donc, votre arrière-grand-mère, que l'on a interné de force pendant 17 ans, qui a été lobotomisé, entre autres, ces vices psychiatriques horribles que vous décrivez dans ce livre, à qui l'on a dénié le droit d'être la mère de ses six enfants, encore une fois parce qu'on la disait folle. Que vous disent les hommes et vous dites surtout les femmes qui viennent vous voir quand vous faites des rencontres dans les librairies, par exemple ?

2:16
Invité

C'est-à-dire que j'ai l'impression que dans toutes les familles, à différents degrés, il y a des Elisabeth. Alors, pas forcément des femmes qui ont été lobotomisées, la lobotomie reste assez rare. Pas forcément non plus des femmes qui ont été institutionnalisées, hospitalisées, même si c'est quand même des cas assez fréquents, des lectrices qui viennent me voir. Mais en tout cas, des femmes qui sont ces mauvaises figures de la famille.

Ces femmes qu'on a envie d'oublier, de laisser de côté, la méchante tante, la méchante mère, la méchante grand-mère, et qui tout d'un coup sont réexplorées, après la lecture du livre, par ces lectrices et ces lecteurs qui veulent se confronter à leur destin, poser des questions. Souvent, les lectrices me disent qu'elles décrochent leur téléphone après avoir fini le livre pour poser des questions.

2:53
Présentateur

Là, on parle en effet d'une histoire qui se passe il y a 70-75 ans, on est dans les années 50, c'est ça l'histoire de votre arrière-grand-mère. Mais on en est toujours là, d'une certaine manière, aujourd'hui, à vouloir réduire au silence, ou en tout cas contrôler, disons, des femmes sous ce prétexte de la folie. Elle est folle, elle est hystérique.

3:11
Invité

Oui, je pense que c'est encore des destins qu'on croise très fréquemment. Pauline Chanut, par exemple, dans la série documentaire, a évoqué comme ça un certain nombre de femmes qui ont été tenues à l'écart de leur famille en étant traitées de folles et psychiatrisées de force. Donc oui, c'est encore des destins qui existent.

3:28
Présentateur

Qu'a changé ce livre ? On parlait de ce que le succès a changé pour vous. Qu'est-ce qu'il a changé dans le regard qu'on peut porter collectivement sur ces phénomènes ?

3:37
Invité

Je pense que ça va être un très long travail. Le livre lance une pierre dans quelque chose qui est déjà quand même en partie en travail grâce à d'autres autrices, d'autres auteurs. Mais ça va être un très long travail, mais je pense que ce que ça peut changer, c'est justement le réexamen de ces mémoires familiales et de faire ressurgir ces figures de femmes qui peuvent être des modèles et non pas des créatures, des horribles monstres dont on doit avoir peur et contre lesquels on doit se construire. Pour moi, c'est toute une nouvelle possibilité, des nouvelles possibilités offertes à la mémoire familiale et aux femmes qui se construisent.

4:09
Présentateur

Vous aviez cet objectif-là, même cette idée-là en faisant cette thèse ? J'imagine que peut-être en vous lançant dans cette thèse de doctorat, vous n'imaginiez même pas la publier ?

4:19
Invité

Pour le dire honnêtement, j'avais cet objectif-là. C'est-à-dire que pour moi, que l'on puisse, nous, femmes de toute génération, réécrire nos destins à partir de ces figures-là qui nous ont précédées, c'était l'objectif de ce livre. Après, imaginer qu'il pouvait réellement réussir, c'est-à-dire qu'autant de personnes allaient se saisir de cette histoire et réexaminer la leur à l'aune de cette histoire, ça, c'était inespérable et même impensé pour moi. Mais quelque part, oui, c'était l'objectif.

4:46
Présentateur

Et il y avait l'objectif intime qui était d'explorer la peur qui était la vôtre d'être folle, de devenir schizophrène puisque c'était la peur de toutes les femmes de la famille depuis cette arrière-grand-mère Elisabeth. À un certain âge, ça y est, je deviens folle.

5:00
Invité

Oui, exactement. C'est vraiment un livre qui part de ma propre question à un moment où je ne suis pas très bien dans ma vie et je me dis, ça y est, c'est mon tour, ça y est, je suis folle moi aussi. Et l'enquête part vraiment de cette question de, mais finalement, qu'est-ce qu'avait Elisabeth et de quoi j'ai peur exactement ?

5:15
Présentateur

En brisant le silence, est-ce que vous avez brisé cette peur qui était la vôtre ?

5:18
Invité

Ce qui est sûr, c'est que j'ai brisé la peur de moi-même. Je n'ai plus peur d'être à moi-même mon propre ennemi. En revanche, ce que ça a créé, c'est une peur des institutions qui nous entourent, des relations que l'on peut aussi nouer, du mal que peuvent faire des relations. Et ça, voilà, la peur n'a pas complètement disparu, mais elle n'a plus la même source.

5:33
Présentateur

Et pour les autres femmes de la famille, vous décrivez bien dans le livre qu'il y a tout type de réaction. Il y a celles qui vous disent, qui vous encouragent et puis d'autres qui... Qui préfèrent rester dans le silence. Voilà, qui font un blocage presque vis-à-vis de cette histoire, qui ne veulent plus en entendre parler.

5:48
Invité

Les réactions de la famille après le livre sont à peu près les mêmes. C'est-à-dire qu'il y a des personnes qui souhaitent rester dans le silence, le silence les protège et je le comprends. Et il y a des personnes pour qui la parole, la possibilité d'aborder cette histoire est une véritable libération. Donc, ils vont transmettre le livre, en parler beaucoup autour d'elle et puis se mettre à parler de toute l'histoire de la famille pour la réécrire ensemble.

6:07
Présentateur

On parle de votre année 2025, parlons... Enfin, on peut se projeter vers l'année 2026. On le disait au début de l'entretien, universitaire chercheuse, chef cuisinière, avec votre maman, je crois, qui a un restaurant dans la Sarthe. Oui, jour de fête dans la Sarthe. Autrice. Vous comptez continuer à poursuivre ces activités de front, loin des carcans, justement ?

6:25
Invité

Alors là, je suis vraiment concentrée sur la voie de l'écriture et de tout ce que veut dire être une autrice au-delà de l'écriture, parce que ce n'est pas seulement ça. J'enseigne un petit peu, mais ça reste... C'est très important pour moi, mais ça reste quelque chose d'assez marginal aujourd'hui dans mon activité. Et surtout, je me lance dans pas mal de projets collectifs, et notamment de projets théâtraux collectifs l'année prochaine, qui me permettent, je pense, de me remettre au travail sans ressentir cet isolement que j'ai parfois pu ressentir dans l'écriture de mon vrai nom et d'Elisabeth.

6:52
Présentateur

Quand on a un tel succès, 200 000 exemplaires, encore une fois, pour un premier livre, ce qui est quasi... peut-être pas inédit, mais en tout cas extrêmement rare, est-ce qu'on en revient à la peur ? Est-ce que ça fait un peu peur ?

7:04
Invité

À quel niveau ?

7:04
Présentateur

Pour les prochains projets ?

7:06
Invité

Oui, c'est aussi pour ça que j'ai envie de faire collectif. En même temps, il ne faut surtout pas que la peur prenne le dessus, sinon je n'écrirai plus jamais rien. Je pense qu'il faut accepter que ce livre a rencontré son public aussi par son sujet. C'est quand même moi qui l'ai écrit, et voilà, ça sera sûrement différent pour les autres, mais il faut que ça parte de la même joie et de la même volonté d'écrire, en tout cas.

7:25
Présentateur

Et ce livre s'appelle « Mon vrai nom est Elisabeth », il est publié aux éditions du Sous-Sol. Adèle Lyon, merci beaucoup.

7:31
Invité

Merci à vous.