Aller au contenu
Pourquijevote
Tous les transcripts
interviewDocumentaire Société· 14 mars 2025 81 min

Georges Pompidou, la maladie du pouvoir

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Au bord, parce qu'il n'y a rien qui me donne un vertige comme ça que de voir quelqu'un au bord. Écoute. Non, non, écoute.

Qu'est-ce que ça peut te faire de là ou de là ? Je veux voir le fond. Écoute, tu verras.

Non, parlez de moi alors. On a attaqué sa femme, on l'a attaqué dans sa vie privée. Le terme n'est plus guère employé, c'était des soirées fines.

Tout d'un coup, quand on s'attaque à ce qu'il avait de plus cher, il a été véritablement meurtri de cette affaire. Et il a dit à un de ses collaborateurs, je serais capable de tuer. On n'est pas pour les autres n'importe qui.

Est-ce qu'on en souffre ? Moi j'en souffre. Il disait quand on entre à l'Elysée, on n'est plus la même personne.

Ce n'est pas la personne qui change, du moins dans sa tête, dans sa volonté, c'est le regard des autres sur lui. Vous faites des hommages que la presse a rendus à votre élégance ? Oui, mais enfin, ça me gêne un petit peu parce que... qui est la fille de Trump.

Elle n'avait pas envie de briller, elle n'avait pas envie d'être la femme d'un président de la République, bien au contraire. Elle n'avait qu'une envie, c'est qu'il ait un métier normal, qu'il ait du temps pour eux. Ce n'est pas du tout une promotion, c'est une prison.

What a beautiful day, Annie. On heard your call. Oh no.

Lorsque je l'ai vu grossir, lorsque j'ai vu la figure s'empâter, à ce moment-là, il m'a inquiété. On était dans le mensonge officiel. Début à la fin.

Je ne m'étais pas tu, si je m'étais tu, mais je ne savais rien de précis. Tu passes en chrysosite à cause de vous. Elle a l'œil, donc forcément qu'elle se doute de quelque chose.

C'est une sorte de complicité secrète où on ne se dit rien, mais on se comprend. Les photos ont bien sûr jauni, les couleurs de la pellicule ont se caché des années 70 et l'allure du président, la cigarette aux lèvres, nous rappelle le cinéma de Claude Sauté. Georges Pompidou avait cette apparence d'un homme normal, mais l'est-on et peut-on le rester vraiment en devenant président de la République ?

Alors comment ce petit-fils de paysan, cet ancien professeur de lettres, s'est-il hissé jusqu'au plus haut sommet de l'État ? Il avait ce flingue pour ceux qui l'ont connu une réelle autorité, une curiosité, un humour, mais aussi une réelle... intelligence.

La France de Pompidou est pleine de paradoxes conservatrices mais aussi modernes. Et derrière les images d'Epinal, il y a également, vous allez le voir, la violence de la politique, les coups bas et puis la vie, la maladie et le secret. En cette année 1969, Pompidou, ancien Premier ministre du général de Gaulle, est candidat à sa succession et au cours de la campagne, il va voir ressurgir le pire, la blessure de sa vie, une rumeur.

Nous sommes le vendredi 30 mai 1969, dernier jour de campagne avant le premier tour de l'élection présidentielle. Il est 18h lorsque Georges Pompidou atterrit dans la circonscription de Clamart, en région parisienne. Pour le candidat gaulliste, ce meeting met fin à une journée marathon.

J'avais été le chercher, il était en hélicoptère faisant des sauts dans tous ses départements périphériques. Dans la voiture, je l'ai vu très fatigué, très triste et j'ai vu des larmes. Et il m'a pris le bras et il m'a dit « c'est trop dur mon petit maçon » .

Alors j'ai tout de suite pensé que c'était la fatigue de cette campagne qui l'avait menée depuis un mois tambour battant. Ce n'est pourtant pas la fatigue qui accable Georges Pompidou ce jour-là, mais une affaire réapparue au cœur de la campagne. Devant ses militants, le candidat ne laisse évidemment rien paraître de ses tourments.

En privé, il ne décolère pas contre ce scandale qui cherche à le déstabiliser depuis plusieurs mois, en touchant ce qu'il a de plus cher, sa femme. En fait, tout a commencé sept mois plus tôt, le 1er octobre 1968, par la découverte d'un corps. On découvre dans une décharge des Yvelines un cadavre enveloppé dans une enveuille plastique.

L'hypothèse, c'est que ça a dû être une bagarre entre Clodo. Il y en a un qui a été tué. On a balancé le corps dans cette décharge.

Et puis voilà. Ensuite, on regarde qui c'est, on trouve son identité. La victime a pour nom Stéphane Markovitch.

C'est un jeune homme d'origine yougoslave et sa destinée est liée à une star du cinéma français. Il habite chez Alain Delon dans un hôtel parti. Il est à Paris, c'est son adresse, il a été, on garde du corps, son homme a tout fait.

Donc tout de suite, on n'est plus dans les deux clodos qui ont bu un coup de trop, on est dans une affaire people. L'affaire est lancée par l'audition d'Alain Delon et de son épouse Nathalie et appuyée par une rumeur. Stéphane Markovitch aurait participé à des parties fines en compagnie de célébrités.

Le terme le plus guère employé, c'est des soirées fines, qui sont maintenant, on dirait, des partouses. Markovitch aurait fait chanter ses personnalités. Voilà le mobile du crime.

Treize jours après la découverte du corps, le quotidien Le Figaro signale cette piste. Reprise justice, Markovitch avait cependant réussi à se faire de nombreuses relations. C'est ainsi que l'on évoque les noms de plusieurs actrices, de chanteuses, et celui de la femme d'un ancien membre du gouvernement.

Le nom circule. C'est Madame Pompidou, l'épouse de Georges Pompidou, l'ancien premier ministre du général de Gaulle. Ça se propage dans tout Paris, les dîners en ville, les discussions, la Somme nationale, dans certains mouvements politiques.

Le seul, assez rapidement à ne pas être au courant, c'est le couple Pompidou. Deux jours après la publication de l'article, le couple est invité à l'Opéra de Paris. Et c'est Claude Pompidou qui attire tous les regards ce soir-là.

À l'opéra, elle arbore un bermuda en soie rose lamée, or, elle est superbe. Elle ne se doute absolument pas que tout le monde à l'opéra se gosse. D'autant qu'au même moment, Alain Delon arrive au bras de sa nouvelle compagne, Mireille Dark.

Le lien est très vite fait, trop vite. La rumeur enfle et la personnalité du couple Pompidou y contribue. Il y a ceux qui disent, avec la façon dont il vit, ce n'est pas surprenant qu'un jour il lui arrive des ennuis.

Ils ont fait partie de la jet set. Ils étaient très proches des Rothschild. Ils sont sortis en boîte de nuit à Paris, à Saint-Tropez.

Ils ont vraiment vécu dans l'argent, dans la fête. Ils mènent une vie, comment dire, bohème, un peu artiste. On dirait aujourd'hui aussi bling bling.

Ce n'est pas un hasard, ce genre de campagne ne pouvait marcher que sur lui, parce que sur d'autres, ce serait effacé très vite. Mais alors, d'où vient cette rumeur ? En fait, tout est parti d'un étonnant courrier.

Il y a une lettre qui a intercepté à Frennes, dans la pénitentiaire, où un détenu a envoyé une lettre à Dolon, en lui disant qu'il lui présente ses condoléances pour la mort de leur ami commun, Markovitch. À la demande du juge d'instruction, les policiers vont tenter de se détenir en prison. Et ce Yougoslave se met à raconter qu'il a assisté à des soirées, des parties fines, dans lesquelles il était venu accompagner Markovitch, et dans lesquelles il a vu une dame grande et blonde, il fait la description de façon assez précise.

J'ai vu au cours de la soirée une femme blonde de 40 à 45 ans de grande taille. J'ai trouvé qu'elle avait un nez assez prononcé. Sur le moment, je n'ai pas su qui c'était.

Je n'avais jamais remarqué cette personne. Et le détenu ajoute une dernière précision à son récit. En sortant dans la voiture, Markovitch lui dit « Faut jamais dire ce que t'as vu ici parce que c'est la femme du Premier ministre. » En entendant ce témoignage, les enquêteurs ont cependant des doutes sur sa fiabilité.

Ça leur donne l'impression vraiment de réciter. Moi j'ai dit, pardon, attendez là, regardez un peu ce qui se passe. On est en train de se faire manipuler.

Manipulation ou pas, une note est très vite rédigée par les policiers et elle va se retrouver au plus haut sommet de l'État et provoquer une certaine agitation. Le ministre de la Justice dit, mais c'est éventable, il faut s'en occuper, ça va au ministère de l'Intérieur. à l'Élysée et où on dit « Mais De Gaulle est à Colombie, ça fait rien, on envoie un hélicoptère, le prenne. » Et la réaction du président de la République va être des plus surprenantes.

De Gaulle dit « Ben oui. » Voilà ce qui arrive quand on a des fréquentations qui ne sont pas honorables. Parce que pour De Gaulle et pour plus son épouse, fréquenter des acteurs, fréquenter des peintres, des sculpteurs, aller à Saint-Tropez en vacances, c'était des fréquentations pas honorables.

Donc en disant ça, De Gaulle lâche la meute, parce que si De Gaulle y croit, c'est que c'est vrai. En quelques jours, cette affaire a pris une tournure politique. Et l'enquête se concentre maintenant sur la personnalité du couple Pompidou, bien plus finalement que sur la recherche du meurtrier.

Cette affaire-là est devenue complètement, sur le plan policier, complètement aberrante. Pendant ce temps-là, on abandonnait tout ce qui était sérieux. Vous savez, à la chasse, on appelle ça faire un change.

On met les chiens sur une autre piste que la bonne. Ils avaient souhaité faire un change. L'affaire n'est donc plus uniquement une rumeur.

Et c'est l'un des conseillers de Georges Pompidou qui va dès lors tenir informé le couple de tout cela. Le malheureux Pompidou et sa femme se retrouvent absolument ulcérés, humiliés et ne sachant que faire. On sentait une colère retenue là-dessous.

On touchait à sa femme. C'était une affaire qui l'a blessée parce qu'il ne pouvait pas répondre, vous comprenez ? On ne peut pas répondre à quelque chose qui n'existe pas.

Alors que faire ? Face à la calomnie, Georges et Claude Pompidou choisissent...

Le silence. Ils se refusent à se laisser finalement salir par cette histoire et abîmer leur histoire d'amour. Et ils tiennent bon, ils font face tous les deux, soudés, comme cela.

L'ancien Premier ministre ne souhaite pas s'exprimer, mais il veut comprendre l'origine de ces bruits. Il interroge alors plusieurs proches, parmi lesquels le chanteur Guy Béart. Mon nom avait été cité parmi les...

Les participants à ces parties fines. Et alors il m'a reçu boulevard de la Tour Maubourg. Et il m'a dit, mais qu'est-ce que tu sais de cette affaire ?

Il était vraiment, vraiment bouleversé. Je lui ai dit, je ne sais rien. C'était une pure fiction.

Après Guy Béart, Georges Pompidou questionne également le coiffeur de son épouse. Je n'avais pas tellement d'informations à lui donner, si ce n'était que les gens ont parlé dans les dîners, et que je le savais à travers toutes mes clientes qui participaient aux dix dîners. Tout en étant extrêmement calme et paisible extérieurement, je sentais une grande fureur de sa part interne.

J'étais tout à fait désarçonné dans ce sens que je ne pouvais rien lui dire qui puisse l'aider. Et la rumeur ne va pas s'arrêter là. On évoque désormais des photos prises au cours de ces soirées de curieux clichés.

Les photos circulaient, moi j'en ai vu certaines effectivement, certaines qui ne représentaient pas grand-chose. Une photo qui a circulé où on voit deux dames dans une attitude audacieuse, libertine pour parler comme à l'époque, et dont il y a une dame qui est plutôt grande et blonde. C'était évidemment des photos truquées, évidemment des photos absolument montage.

C'était tellement énorme, tellement absurde. C'est la tête découpée et collée sur des corps de photos porno. Alors que le montage était grossier, certains ont fait semblant de croire que ces photos pouvaient avoir une quelconque réalité.

C'est que certains les montraient complaisamment, mais bon, est-ce qu'ils étaient à l'origine ? Je n'en sais rien. Qui diffuse donc ces photos truquées ?

Georges Pompidou n'a pas encore la réponse à cette question. Son épouse, elle, est en pleine détresse. Elle reçoit des lettres d'injure, des coups de téléphone anonymes, des photos.

Elle est persécutée par les paparazzi, elle se cache. Elle est meurtrie, blessée et elle est malade. Elle est atteinte d'un zona.

Elle m'a dit « Rendez-vous compte, Norbert, lorsque je descends dans la rue et qu'un passant lève les yeux sur moi, que pense-t-il de moi ? » Dès lors, Claude Pompidou décide de vivre reclus dans son appartement du quai de Béthune, à Paris. Au moment de cette affaire Markovitch, et après, elle s'est mise à détester la politique, et les politiques, ça n'a jamais cessé.

Car la politique, justement, n'est pas étrangère à cette affaire. Il s'est renseigné, un certain nombre de ceux qui l'entouraient ont tenté de l'éclairer. Il y a eu au sein du gouvernement... de l'époque des hommes qui se sont bien conduits, d'autres qui se sont un peu moins bien conduits, disons avec indifférence, pour ne pas être trop sévère.

Une série de personnes du monde de la politique et hors du monde de la politique voulaient véritablement non seulement déstabiliser, mais en quelque sorte éliminer Pompidou du paysage politique. Il y a toute une frange, notamment à la fois des gaullistes, et des Giscardiens, qui ont tout fait pour que Pompidou ne soit pas candidat. Tout d'un coup, quand on s'attaque à ce qu'il avait de plus cher, il a été véritablement meurtri de cette affaire.

Il m'a dit « je ne comprends pas ce qui m'arrive, pour me déstabiliser, moi, on fait porter l'opprobre sur mon épouse, et ça je ne le tolérerai jamais » . Et il a dit à un de ses collaborateurs « je serai capable de tuer » . La blessure est double.

Il y a à l'évidence une manipulation politique. Et à cela, il faut ajouter les silences accusatoires du général de Gaulle. Il a dit un jour, le général m'a manqué et pourtant je l'aimais comme un fils.

C'est dire combien la blessure a été profonde. Pompidou a eu le sentiment qu'on lui avait manqué, si je puis dire, pour reprendre son expression d'ailleurs. Et ça a créé un climat... je dirais sentimentalement abîmée.

Georges Pompidou se sent véritablement abandonné et les relations à ce moment-là se tendent entre Georges Pompidou et le général de Gaulle. Ce qui l'a ulcéré, c'est que vraiment on le laisse comme ça dans le silence, que ces choses se murmurent et que surtout le général ne prenne pas sa défense. À l'occasion des vœux, en janvier 1969, Georges Pompidou écrit alors au général une très longue lettre dans laquelle il revient sur cette blessure. « En vérité, je n'oublierai pas ces semaines durant lesquelles j'ai vu ma femme perdre toute joie de vivre.

Je n'oublierai pas ce regard traqué de quelqu'un qui se sent sali sans pouvoir se protéger de la boue. Je ne l'oublierai pas et je ne le pardonnerai pas. » C'est à partir de cette date que l'ancien Premier ministre garde toujours sur lui un mystérieux carnet.

Il avait marqué dans un petit carnet noir tous ceux qui lui avaient manqué, tous ceux qui l'avaient fait souffrir. Mon père avait non pas un carnet noir, mais il avait pour habitude de noter ses rendez-vous et ce à quoi il pensait sur une petite fiche qui était dans un petit étui en cuir, comme ça se faisait à l'époque. Et effectivement...

Il a indiqué un certain nombre de noms, sur lesquels d'ailleurs il revenait de temps en temps, parce qu'il y a des noms qui sont barrés. Georges Pompidou en a voulu à tous ceux qui ont eu connaissance de cette affaire et qui n'ont peut-être pas réagi avec suffisamment de force pour couper à la base toutes ces calomnies. Il a une volonté de revanche.

Et prendre sa revanche sur ceux qui ont voulu la battre politiquement, il va en avoir l'occasion quelques mois plus tard. Le général de Gaulle, président de la République. a décidé de mettre un terme à ses fonctions.

Je choisirai dans quelques semaines le nouveau président de la République. Très vite, Georges Pompidou décide de se lancer dans cette campagne. Considérant qu'il était le mieux placé pour en assurer l'intelligence, la logique et la destinée, il considérait que c'était de son devoir.

Le candidat gaulliste n'a alors que quatre semaines pour convaincre les électeurs. Il a fait cette campagne en allant en combat comme un boxeur. Et il l'a faite en se disant qu'il allait mettre chaos sur l'adversaire.

Il était déterminé à y aller. Mais il était encore plus déterminé du fait qu'on ait essayé de déstabiliser. Il est comme une espèce de tigre. qui veut se venger.

Il ne voit qu'une chose pour rétablir son honneur justement, c'est de gagner. La manipulation de l'affaire Markovitch a révélé une personnalité qu'on ne soupçonnait pas chez cet homme pudique et discret. Elle devait la battre politiquement, elle n'a fait que renforcer sa détermination à se lancer dans la course.

à la présidentielle. Face à Alain Power, son concurrent à droite, donné vainqueur, Georges Pompidou, va très vite prendre l'avantage. Son épouse, elle, toujours sous le choc, n'apparaît pas pendant la campagne.

Et cela jusqu'au jour du premier tour de l'élection. Le 1er juin 1969, le couple Pompidou vote à Orvilliers, en région parisienne, sous haute pression médiatique. Pour Claude Pompidou, ce dimanche d'élection marque son retour sur le devant de la scène.

Elle est soudée, elle est complètement avec lui à ce moment-là. Évidemment, elle ne voulait pas ce destin, mais elle s'y prépare et elle y consent. Deux semaines plus tard, Georges Pompidou remporte...

Elle est réélu avec 58% des voix. Après des mois et des mois d'une affaire qui a fait la une des journaux où sa femme a été trahie dans la boue, c'est quand même une revanche quelque part. À 58 ans, il devient le deuxième président de la Ve République.

Au nom du Conseil constitutionnel, j'ai eu l'honneur. de proclamer Georges Pompidou président de la République française. Le 20 juin 1969, Georges Pompidou est investi de manière très protocolaire à l'Elysée, mais en fin d'après-midi, il donne déjà le signe d'un changement de style.

C'est la première fois que les journalistes sont invités à venir prendre des photos et faire un reportage du couple présidentiel qui s'installe le soir même à l'Élysée. Il ne veut pas se draper dans la statue du commandeur. Il ne veut pas être un deuxième de Gaulle.

Il fallait rentrer dans une pratique du pouvoir et un fonctionnement un peu plus décomplexé, un peu plus tranquille. Pour bien faire comprendre qu'on changeait de président, ça c'est une chose, mais qu'on changeait d'époque. Pour reconnaître que ces images étaient un changement, voilà, il s'assumait comme quelqu'un qui a une vie privée, le général de Gaulle n'avait pas de vie privée, comme quelqu'un qui est amoureux de sa femme.

Avec ces images...

C'est bien un couple présidentiel qui fait son entrée aux 55 rues du Faubourg Saint-Honoré. Et là, on voit effectivement un Georges Pompidou très protecteur. Il a des gestes extrêmement tendres, il lui prend le bras, il lui prend la main.

Il veut d'autant plus montrer qu'il aime sa femme qu'on a cherché à attaquer sa femme. Mais les gestes de son mari ne suffisent pourtant pas à dissiper la gêne de Claude Pompidou devant les caméras. Et elle a un regard, on sent qu'elle se demande si elle n'a pas un moyen d'échapper quand même à tout ça.

Un regard de première dame qui révèle déjà l'angoisse de cette nouvelle vie qui s'ouvre pour elle. Elle n'avait pas envie de briller, elle n'avait pas envie d'être la femme d'un président de la République, bien au contraire. Elle n'avait qu'une envie, c'est qu'il ait un métier normal, qu'ils aient du temps pour eux et qu'ils fassent ce qu'ils aimaient faire, aller à des expositions, se promener, etc.

Et d'un seul coup, étant femme de président de la République, elle va se trouver coincée par un protocole, avec une absence de liberté, l'impossibilité de sortir. On ne pouvait pas faire du feu dans la cheminée sans ça. s'adresser aux préposés au bois.

On ne pouvait pas faire venir un chien sans s'adresser aux préposés au chien. C'était la fin de la liberté. Elle entrait dans une prison dorée.

Claude Pompidou a la nostalgie d'une époque plus libre et plus heureuse, le temps où son mari était professeur de lettres, à Marseille. Il était heureux, il avait une femme qu'il adorait, donc ça lui convenait parfaitement. Ils allaient dans les Calanques, ils allaient à Cassis, c'était le pur bonheur.

Et j'ai toujours entendu parler de ces années de Marseille comme étant les années les plus heureuses qu'ils avaient vécues. Je suis persuadé qu'ils n'avaient pas d'ambition politique. En 1962, le général propose à mon père de devenir Premier ministre.

Là, ma mère dit « pas question, tu ne vas pas retourner en politique, et puis on n'en veut pas de la politique, c'est pas comme ça qu'on voit notre fils » . Et mon père lui dit « mais je ne peux pas refuser au général » . Mais qu'est-ce qu'il est allé foutre là-dedans, on lui dit de telle. 35 ans après leur rencontre, la politique n'a pas entamé la complicité entre les époux.

Mais avec son élection à la présidence de la République, Georges Pompidou impose à son épouse un nouveau sacrifice, quitter leur appartement pour le palais de l'Elysée. Les salons de l'Elysée sous général de Gaulle, c'était un appartement de garnison. Vous aviez quelques fauteuils avec des petites serviettes pour empêcher qu'on abîme les bras des fauteuils.

C'est vrai que ce n'était pas un endroit ni sympathique, ni agréable, meublé de manière extraordinairement conventionnelle, etc. Claude voudrait ne pas habiter l'Élysée et Georges Pompidou lui dit « ça n'est pas possible, les Français ne comprendraient pas que nous n'habitions pas l'Élysée » . Il a considéré qu'étant élu président de la République à la suite du général de Gaulle, il devait habiter l'Élysée.

Vous voyez ? Un point devant, un point derrière. Le compromis est donc impossible.

Alors pour que son épouse se sente mieux dans ce cadre de vie austère, le président va lui confier une mission. Je vais te laisser carte blanche pour que tu arranges à ton goût nos appartements privés. Claude va effectivement prendre en main la révolution de Palais.

Et première étape de cette révolution de Palais, la première dame fait changer certains meubles, comme en témoigne cette lettre adressée à l'administrateur du mobilier national. Cher monsieur, je voudrais bien vous voir, voici pourquoi. Nous ne nous habituons pas à ces lits empires sévères et hauts.

J'ai le vertige la nuit. Claude Pompidou remplace également les anciens tableaux académiques par des œuvres plus contemporaines. Je crois que c'est mieux de ramener les deux petits polyacophes là.

C'est mieux en harmonie. C'est déjà...

Le socle du couple Pompidou, c'est l'art. Ils ont les mêmes goûts, ils peuvent parler pendant des heures d'un tableau. Ils se font un univers à leur goût et reconstituent leur univers privé.

Après les dîners, quand ils étaient enfin certains d'avoir toute leur intimité préservée, ils traversaient certains couloirs et ils changeaient les meubles de place, les tableaux de place. En arpentant l'Elysée, Le président et son épouse ont repéré des salles de réception vétustes qu'ils veulent réaménager. Le designer Pierre Paulin est contacté.

Le président lui demande d'aménager un espace et de l'aménager de la manière la plus contemporaine possible en utilisant des matériaux nouveaux, des techniques nouvelles. La commande est passée et des contraintes sont imposées par le président. Il a donné le cahier des charges, en quelque sorte, et dans le cahier des charges, il y avait cette modernité.

Il y avait une chose qui va peut-être vous surprendre, c'est ne pas faire de bruit, ne pas déranger. C'est un endroit où on travaille, ça n'est pas un endroit qui est vide. La troisième chose, et qui est quand même la plus importante parce qu'elle est déterminante pour l'aménagement choisi, c'est on ne touche pas au mur.

Et celle qui va suivre l'évolution des travaux, c'est la première dame elle-même. Madame Pompidou est non seulement impliquée, elle est moteur. Que ce soit dans le choix des couleurs, des matériaux, elle s'implique énormément.

En quelques mois, toute l'aile est du palais prend un visage résolument moderne, avec la construction d'une salle à manger, d'une bibliothèque et d'une salle de musique. Les gens ont regardé ça un peu...

Avec de relatives indifférences, comme on regarde les princes faire des choses dont on ne comprend pas forcément les sens. Il y avait chez Georges Pompidou un côté avant-garde absolu. Et la Révolution ne s'arrête pas là.

Le peintre Jacob Agam est également sollicité pour une œuvre d'art particulière. J'ai été appelé voir le président et Madame Pompidou à l'entrée même. Il a voulu faire une chose très puissante.

L'artiste invente alors un tableau qui occupe toute une pièce, du sol au plafond. Il y avait un salon que je suis incapable de décrire, mais avec des couleurs différentes. Il y a 18 arcs-en-ciel, vous remontez en haut, et chaque fois, ça commence par la même couleur, se développe chacun une autre couleur pour se rejoindre dans le blanc.

C'est un salon absolument révolutionnaire, cinétique, très bizarre, il faut bien dire. Quand la reine d'Angleterre est venue en France et qu'elle est passée devant les panneaux du salon cinétique de Jacob Agam, elle s'est arrêtée éblouie. Donc finalement, pour l'image de la France, c'était bon.

Il ne cherchait pas à faire bon ton. Il voulait faire entrer la France dans la modernité. Ça, c'est essentiel.

Et il savait qu'il devait donner un exemple. Donnez l'exemple en matière artistique, l'effort va se poursuivre hors des murs de l'Elysée cette fois. Les Pompidou ont déjà repéré un lieu, un parking sauvage au cœur de Paris, le plateau Beaubourg.

Georges Pompidou, devant ce quartier sans traces, démoli, vide, disait c'est quand même...

Dommage qu'on ne fasse rien en cet endroit. Ils en rêvaient depuis très longtemps. Ils se disaient qu'il fallait faire quelque chose de culturel sur cet espace qui ne ressemblait à rien à l'époque.

Moins de six mois après son investiture, le chef de l'État lance la création d'un grand musée d'art contemporain. Et lorsque la maquette est présentée, quelques temps plus tard, le projet suscite la polémique. Je crois que c'est l'erreur monumentale du siècle.

Ça me déçoit. C'est trop compliqué pour moi. Une boîte, une prison, pas des expériences comme sur des lapins ou comme dans les hôpitaux psychiatriques.

Il faut dire que le centre, c'est l'unanimité contre. Ça veut dire, les gens de gauche considèrent que pourquoi un homme de droite se mêle de culture ? Les gens de droite disent, il y a assez de choses comme ça, on a des musées, pourquoi dépenser de l'argent avec ça ?

Tout le monde est contre lui. D'autant que Georges Pompidou a choisi de laisser la main libre aux architectes. Brusquement, on implantait cette espèce d'ensemble bizarre de tubes, de lumières.

C'est un peu l'idée de la soucoupe volante qui se pose au milieu et donc ça va surprendre. Les controverses étaient inévitables. Elles n'ont nullement fait peur à Georges Pompidou.

Le fait un peu de déranger, ça devait plutôt l'amuser. Et puis ce qu'il voulait surtout, c'est qu'il y ait ce qu'il y avait de mieux comme peinture contemporaine. Et de ce point de vue, il y avait y est quand même.

Sous les yeux attentifs de Georges et Claude Pompidou, les travaux du Centre Beaubourg vont se poursuivre pendant plusieurs années. Beaubourg, c'était leur rêve, ils l'ont réalisé. Ça les a soudés encore plus.

L'amour de l'art permet au couple Pompidou d'échapper un peu à cette vie protocolaire et pesante à l'Élysée. Car comme le craignait le président le soir de son élection, le pouvoir suprême isole. Il a dès lors conscience d'avoir perdu une part de sa liberté et d'être devenu finalement quelqu'un d'autre.

Quelques mois seulement après avoir été investi président de la République, Georges Pompidou vit difficilement l'éloignement créé par sa fonction. Il disait que quand on entre à l'Élysée, on n'est plus la même personne. Ce n'est pas la personne qui change, du moins dans sa tête, dans sa volonté.

C'est le regard des autres sur lui. C'est cela qui change. On a beau essayer de rester soi-même, de rester humain, de rester près des autres, il y a quelque chose qui fait qu'il y a une barrière qui se crée.

Être dans l'intimité d'un président de la République, il y a toujours, de la part de ses amis, une volontaire distance. On est forcé de la voir. Il est complètement dans une bulle.

Et ça, c'est la vraie solitude. C'est probablement un des aspects les plus difficiles à supporter dans la vie de chef d'État et de responsable. C'est cette espèce de distance qui s'installe entre vous et les autres.

On n'est pas, pour les autres, n'importe qui. Est-ce qu'on en souffre ? Moi, j'en souffre.

Et pour sortir de cette solitude imposée par le pouvoir, le couple Pompidou s'échappe de l'Elysée dès qu'il le peut. Direction leur maison de campagne, dans le Lot. Le refuge, c'est Cajard.

Cajard, c'est la paix, c'est l'Écosse, c'est les boutons, c'est vraiment le terroir. C'était leur asile, donc, du fait de retrouver la vie qu'ils aimaient, tous deux, ensemble. À Cajard, Georges Pompidou aime retrouver de vraies valeurs, plus simples, celles dans lesquelles il a grandi.

Pour lui, le luxe, c'était d'avoir des terres, d'avoir ses animaux, de pouvoir manger ses œufs et de pouvoir boire son lait. Le nombre de week-ends où ils vont là-bas, où ils retrouvent les petits-enfants, ça, c'est aussi le couple Pompidou. Il savait se réserver les moments d'intimité avec sa famille, avec Claude.

Il y est toujours parvenu. Elle n'aimait que ces moments volés, au temps politique de son mari. Elle passait à Cajard, il n'y avait jamais de vrai voyage privé, il y avait quelques heures volées ici et là.

En cet hiver 1969, le chef de l'État et son épouse acceptent de se faire filmer dans des moments d'intimité familiale. Ils présentent même Thomas, leur petit-fils, Né un mois et demi plus tôt. Pour moi, finalement, le meilleur recours contre la solitude, c'est la vie de famille.

C'est dans la vie, dans ma maison, avec les miens, que je trouve le meilleur remède contre la solitude. C'est ça, c'est tout, c'est un peu comme ça. Ils étaient émerveillés d'avoir un enfant dans la famille et Thomas était le premier.

Mais celui qui n'apparaît jamais à l'image, c'est le père de cet enfant. Leur fils adoptif, Alain Pompidou, étudiant en médecine à l'époque. Le Pompidou a un certain goût du secret.

Effectivement, ils n'ont jamais parlé de leur fils adopté en 1942. Il était considéré comme une insuffisance de ne pas pouvoir avoir d'enfant. Et je crois que ma mère en a beaucoup souffert.

Et ça ne se disait pas. Je cache et il se cache le plus possible pour avoir la paix. Mais nous nous répondons fort bien.

Grâce au ciel, nous avons été épargnés par les complexes. Les psychanalystes n'ont jamais mis les pieds chez moi, ni moi chez eux. C'est un homme qui ne se livrait pas, qui était très pudique.

Et il avait cette espèce de compte à soi. Dans le lot, Georges Pompidou consacre du temps à sa famille, mais aussi à ses amis, à qui il tente de faire oublier son statut de président. C'est arrivé un peu tard, le soleil se voit là.

Ça va remonter à mon avis. J'arrive, je ne sais pas, 8h du soir, je frappe à la porte, il ouvre et il vient porter mes valises. Nous sommes peu, nous sommes une douzaine à peu près, oui.

Il y a eu d'ailleurs une chose très amusante et très tendre, c'est qu'à un certain moment, il s'est voulu être l'hôte actif. C'est-à-dire qu'il a pris les bouteilles de champagne, il a servi les verres, il a dit tout le monde de boire. Je ne dirais pas qu'il était gêné, mais qu'il voulait un peu montrer qu'il n'avait pas changé.

C'est mon heureux soin parce qu'il ne peut pas venir. On lui a demandé. Avec ses proches, le chef de l'État oublie ses préoccupations politiques. pour des activités plus légères.

Gordion, vie sentimentale heureuse. Regarde le tien, un petit peu. Moi, j'ai la possibilité de faire une rencontre avec les vivants.

Amitié stable et sûre. Vie sociale, tous les espoirs vous sont permis. Souci d'argent, vous n'en aurez plus.

Ça va bien. C'est lui qui, en général, choisit les repas. C'était toujours lui qui composait les menus, toujours sur le même petit carnet d'ailleurs, où il y avait un certain nombre de noms de gens impliqués dans l'affaire Markovic.

Et bien dans ce petit carnet, il y avait les menus dominicaux et les menus des vacances. C'est de la nourriture auvergnate, c'est des haricots rouges, des ragouts, c'est du fromage du Cantal, et c'est ce qu'il aime. C'est un amoureux de la vie, un jouisseur de la vie, Georges Pompidou.

Les Français se sont habitués à ces échappées régulières. Et les habitants du village de Kajar a croisé leur président au café, en toute simplicité. Ce n'était pas une époque où il y avait 350 CRS qui accompagnaient le président et ils discutaient avec les gens comme ça.

Ça, ça a participé aussi de son équilibre personnel. Oui, oui. C'est la voie.

Vous êtes normal, là. Oui, oui, oui. Je vous remercie.

C'est cette authenticité-là que les gens ont appréciée. C'était l'autre face du président. Il avait compris qu'on pouvait avoir les deux sans déchoir.

On pouvait être le président de la République en habit pour un dîner d'État et faire ripaille avec des amis devant des caméras de télévision dans sa maison de campagne. Le président a donc trouvé un équilibre entre sa vie politique et sa vie privée. Mais derrière ces images d'épinales, les affaires de l'État ne sont jamais très loin.

Quelques semaines plus tard, en février 1970 à l'aéroport d'Orly, le couple présidentiel embarque pour une visite d'État aux États-Unis, dans des conditions qui n'apparaissent pas des plus favorables. « La veille du départ, tout le monde était inquiet. Ce voyage, ça se sentait dans les télégrammes. » L'ambassadeur de France à Washington alerte en permanence le ministère des Affaires étrangères à Paris.

Et son dernier message est inquiétant. L'ambassadeur faisait état d'une rumeur comme quoi il y aurait sans doute un attentat au moment où Pompidou s'adresserait au Congrès. Et un attentat type Kennedy.

La menace est prise au sérieux par le quai d'Orsay. Mais pour Georges Pompidou, hors de question d'annuler ce voyage. Pompidou m'a vu et il m'a dit « Alors, le quai panique ? » Et donc, c'est tout à fait Pompidou, là.

Il dit que il panique, il ne panique pas du tout. Et donc, on est partis, mais au début, on ne savait pas très bien comment allait se passer le voyage. Même si le chef de l'État ne montre aucun signe d'inquiétude, il a conscience que cette tournée américaine peut être éprouvante pour lui et son épouse.

À leur arrivée à Washington, une manifestation anti-Pompidou est organisée dans les rues, et la cause est diplomatique. En effet, la France vient de vendre des avions Mirage à la Libye, ce qui déclenche la colère des pro-israéliens. Tout de suite, j'ai été prévenu, on m'a dit ça va très très mal, parce qu'il y a une manifestation monstre.

Georges Pompidou va donc profiter de son discours à la presse pour adresser un message d'apaisement. Mais sans doute. Faut-il que je vous parle un peu de la France ?

Nous cherchons dans cette affaire la paix dans notre intérêt, dans l'intérêt de la situation méditerranéenne et dans l'intérêt de la paix générale. Cet examen de passage semble avoir convaincu les journalistes. J'ai l'impression qu'il a dit exactement les choses qu'il faut dire pour apaiser un peu le...

Quelques-uns des agacements de la publique américaine. Ça a bien passé. Et l'homme, vous est-il apparu sympathique ?

Très marrant. C'est rigolo. Le voyage se poursuit cette fois sur la côte ouest.

Les tensions sont oubliées et la presse s'intéresse maintenant à l'élégance de la première dame. Tout est acclamé, les robes de Claude Pompidou font l'objet de toutes les unes des journaux. Donc là, c'est un vrai succès.

Est-ce que vous faites des hommages que la presse a rendus à votre élégance ? Oui, mais après, ça me gêne un petit peu parce que...

C'est bien normal, vous étiez rire quand on fait les robes, comme moi. Elle qui a eu beaucoup de mal à être la première dame de France parce que c'était pas son truc. Et finalement, quand elle a assumé sa fonction, avec une grande intelligence des choses, en se servant de ce qu'elle maîtrisait peut-être le mieux, l'art, la mode, la culture.

Je ne sais pas si vous avez remarqué que l'accueil de la population est très sympathique. Vous ne trouvez pas qu'il y a quand même des policiers ? Toujours, pour avoir mon avis, bien sûr, mais enfin, que vous le voyez, vous voyez bien, c'est la responsabilité.

Mais partout où je peux voir les gens, ils sont très sympathiques. Tout va pourtant se gâter lors de leur arrivée le lendemain le samedi 28 février à Chicago. Une réception est prévue en leur honneur dans un grand hôtel de la ville.

En fin de journée, au pied du Palmer House, 8000 manifestants attendent l'arrivée du chef de l'État. masse importante de manifestants qui possifèrent des voix extraordinaires. Et la voiture dépose le couple présidentiel français au contact de la foule.

Il se retrouve pris dans une manifestation extrêmement violente pro-israélien, de juifs, qui quasiment accuse Pompidou d'antisémitisme. Et alors là, ça se passe de manière très désagréable parce qu'il y a d'abord très peu de services de sécurité, rien n'avait été prévu, donc les pompidous se sont retrouvés lancés finalement dans une espèce de cohue indescriptible. On entendait en anglais « shémonio » qui veut dire « honte à vous » .

Les gens qui criaient étaient… 50 cm de vous. Cette meute hurlante qui nous crachait, qui leur crachait dessus. Et ça, ça a été absolument épouvantable.

Et là, on voit Jean-Claude Pompidou qui protège Claude. Il la prend par le bras immédiatement. J'arrive dans le hall de l'hôtel et là à nouveau, il y a des manifestants.

Ils s'engouffrent enfin dans la salle de gala où on les attend. En entrant dans la salle de réception, le président français n'affiche et n'exprime aucun signe de colère, mais pour lui l'incident n'est pas clos. Sa femme a eu peur ?

Il a été absolument furieux que sa femme ait eu peur. Ce n'est pas quelqu'un qu'on pouvait comme ça chahuter dans un voyage officiel sans qu'il en tire immédiatement les conséquences. Et Georges Pompidou prend alors une décision radicale.

Il décide d'interrompre le voyage officiel, ce qui est un acte absolument incroyable. Il a piqué une colère présidentielle. Alerté, le président américain propose de venir en personne présenter ses excuses.

Sur l'assistance de Richard Nixon, M. Pompidou accepte de poursuivre son voyage jusqu'à New York. L'incident diplomatique est évité de justesse, mais le lendemain matin, Georges Pompidou a bien du mal à cacher son agacement.

Alors il y a eu évidemment quelques manifestations, organisées avec soin pour pouvoir parvenir jusqu'à moi. Je pense que ces manifestants...

Mettez une tâche sur le front de la mairie. Au revoir. Comme prévu, le président américain a fait le déplacement à New York avec sa fille.

Mesdames et Messieurs, le président des États-Unis, Mme Patricia Nixon, le président de la République de France et Mme Pompidou. J'aimerais mieux parler le langage, mais au moins je peux dire « Vive la France, vive le président Pompidou, allons ouvrir nos yeux au président de la France. Vive la France ! » Nixon a dit d'ailleurs, il a ouvert la séance comme ça, et c'est la première fois dans l'histoire des États-Unis, que le président remplace le vice-président.

Monsieur le président des États-Unis, votre présence ici ce soir, à ce dîner, Et pour moi, pour ma femme, pour ceux qui m'accompagnent, pour la France, un très grand honneur et une très grande joie. Au moment de quitter les États-Unis, Georges Pompidou va exprimer un regret à son conseiller. Il m'a dit « j'ai fait une erreur, j'ai prévu des séjours trop longs aux États-Unis, presque une semaine, c'est beaucoup trop long, je ne recommencerai plus » .

Un séjour trop long est finalement éprouvant aux États-Unis. Quelques semaines après ce voyage, le président s'accorde plusieurs jours de repos dans le lot d'abord. Il lui arrive aussi de partir plus souvent dans sa maison d'Orvilliers à une heure de Paris.

Car depuis quelque temps, Georges Pompidou présente des signes de fatigue. Il se sent extrêmement fatigué. Il a des douleurs articulaires et il appelle son médecin de famille.

Au début, il ne s'inquiète pas. Il lui dit « écoutez, vous mangez sans doute trop, vous êtes trop gourmand, vous êtes surchargé de travail, essayez d'avoir une vie plus saine et vous verrez, vous irez mieux. » Mais les mois passent et Georges Pompidou ne se sent pas mieux.

Les signes se multiplient et il se croit sujets à des grippes à répétition. Alain Pompidou, son fils médecin, se souvient alors d'une première alerte. Avant l'affaire Markovic, alors qu'il a été abandonné par le général de Gaulle, il dit « j'ai des saignements plus abondants que d'habitude » .

Et en rentrant à Paris, on a fait des analyses. Les analyses ont montré qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter. Et puis les choses se sont tassées.

Mais deux ans plus tard, les symptômes sont plus inquiétants. Et c'est en tant que président de la République que Georges Pompidou doit subir de nouveaux examens. Le 26 juin 1970, un rendez-vous est programmé avec le professeur Jean Bernard, spécialiste des maladies du sang.

Au cours d'un examen, on découvre les stigmates d'une maladie qui est une maladie rare. qui s'appelle la maladie de Waldenström, qui est une forme de préleucémie en quelque sorte. Les médecins se concertent, ils décident que compte tenu de la constitution de mon père, compte tenu du fait qu'il a totalement confiance dans ses médecins, compte tenu du fait que... ils estiment pouvoir contrôler la maladie, eh bien, ils décident de ne pas l'informer, de façon à ne pas l'alarmer inutilement, sachant que les plus optimistes deviennent très vite les plus pessimistes.

Face au président, ces médecins évoquent une insuffisance de la moelle osseuse. Le seul proche mis dans la confidence est donc son fils, chargé de le surveiller. Pour moi...

Ce n'était pas pénible puisque je pensais à tort, mais rien ne le démentait, que c'était une forme lente d'évolution de la maladie, d'autant plus qu'on ne savait pas qu'il y avait des formes d'évolution rapide. Cependant, la maladie va gagner du terrain, plus vite que prévu. La douleur était de plus en plus présente, des douleurs osseuses, des douleurs de toute nature, des douleurs musculaires.

La seule façon de pouvoir travailler, puisqu'il avait choisi de travailler, et non pas de s'enfermer dans une chambre, c'était la cortisone à très très, mais très haute dose. Il a toujours respecté scrupuleusement les ordonnances qui lui étaient prescrites. Au fil des mois...

Les hautes doses de cortisone commencent à transformer le visage de Georges Pompidou. Et même si on ne lui dit rien, sa femme Claude s'interroge en secret. Ma mère était fille de médecin.

Et donc, elle avait un bon sens chevillé au corps. Elle avait le sens des réalités. Elle a l'œil, elle aime son mari.

Donc forcément qu'elle se doute de quelque chose. mais elle décide de ne pas lui en parler. Donc c'est une sorte de complicité secrète où on ne se dit rien, mais on se comprend.

Je n'ai jamais constaté le moindre changement ou la moindre inquiétude intense. Ça n'apparaissait pas. C'était une femme très forte et qui dissimulait tout ce qui se passait à l'intérieur d'elle.

Elle a accepté ce destin, mais elle ressent qu'on va vers la tragédie. Les périodes de rémission et d'abattement se succèdent, les absences présidentielles aussi, mais le sujet reste tabou à l'Élysée et dans la presse. C'est un voyage officiel à l'étranger qui va servir de révélateur.

Nous sommes le 30 mai 1973, en Islande, où se tient un sommet franco-américain. Quand l'avion de Pompidou s'est posé, j'étais sur un praticable avec d'autres journalistes, beaucoup de journalistes américains. Au pied de l'appareil, sur le tarmac, les journalistes attendent la sortie du président français.

Chacun a pu le voir descendre de la passerelle de l'avion, vraiment en se donnant au dorant de la passerelle. Il est arrivé en mitouflé, ayant pris pas des kilos d'ailleurs, mais ayant un visage assez gonflé. Chacun a été un peu frappé par son apparition à la coupée de l'avion.

On l'a vu revêtu, coiffé d'un chapeau, ce qui n'était pas son habitude, et engoncé dans un manteau. Il avait l'air épuisé. Il y avait cette image-là en soi, et puis en même temps, le contraste entre cette image-là et celle de Nixon, qui était bronzé, plutôt amaigri, incroyablement souriant.

Nixon a développé en l'accueillant des manifestations extérieures de sympathie et de cordialité qui allaient au-delà de ce qui était nécessaire et qui avaient l'effet contraire à celui dont on aurait pu souhaiter qu'il fût recherché. Le journaliste américain qui était à côté de moi a immédiatement été téléphoné à sa rédaction, télévisé pour qu'il fasse venir un expert médical, un consultant médical, en me disant maintenant le sujet c'est la santé de votre président, il est très malade, vous êtes aveugle. Pour les chaînes françaises, la santé présidentielle est un sujet sensible, et l'envoyé spécial Patrice Duhamel va très vite le comprendre.

Les dirigeants de la formation télévisée du moment m'ont demandé, au nom de la raison d'État, j'étais très impressionné, de ne pas mettre d'image de gros plan. On ne demande pas ça s'il y a une grippe, on ne demande pas ça si c'est quelque chose de relativement mineur, on ne demande ça que si c'est vraiment très important. Mesdames et messieurs, bonsoir.

Nous commençons bien entendu par la très importante rencontre entre les présidents Pompidou et Nixon en Islande. Dans le journal, il n'y aura donc ni gros plans, ni allusions au visage déformé du président français. Sur place, Patrice Duhamel s'en tient à ce que dit la presse locale. « Mon fidou et Nixon, souriant et bronzé dans le grand nord islandais, Ticoladeux, quant au plus grand journal conservateur de l'île, il a même fait pour l'occasion une édition spéciale. » Mais l'image est trop forte, malgré les consignes et les pressions.

Les journaux français et étrangers s'interrogent sur la santé du président dans les jours qui suivent. Et le journal de 20h se sent alors autorisé à poser une question, très directe. Nous sommes le 4 juin 1973.

Président Pompidou, est-il malade ? Cette question qui concerne la vie privée du chef de l'État aurait sans doute paru déplacée il y a encore quelques semaines. Depuis ce matin, on la trouve pourtant dans pratiquement tous les journaux de la presse française et dans un certain nombre de quotidiens étranges.

Dans l'entourage de Georges Pompidou, un homme va être particulièrement chargé de protéger le secret et de décourager les curieux. Edouard Balladur, le jeune secrétaire général de l'Elysée, travaille dans l'ombre de Georges Pompidou depuis presque dix ans. Il m'a dit notamment un jour, vous voyez bien que...

Les choses ne vont pas très bien en ce moment. Bon, je vous fais confiance pour veiller à faire en sorte que tout marche bien. Balladur le protégeait.

Balladur avait pour lui une grande admiration, une grande affection. Il assure le cordon sanitaire autour de Georges Pompidou, ça c'est certain. Il repousse les indiscrets.

C'est un homme aussi pudique, réservé. Donc il comprend parfaitement, je dirais, le choix de son patron. Et il joue le jeu avec une efficacité redoutable.

Aux journalistes qui lui posent des questions, Edouard Balladur a des formules toutes prêtes. Les réponses sont toujours les mêmes. Les réponses, c'est toujours des grippes à répétition, des rhumes, une fragilité qui est due au courant d'air, au voyage en avion, tout y passe.

Il a trop mangé hier, il a la grippe, il a un petit souci, vous verrez, il sera très bien dans deux heures. À l'époque, il y avait l'organisation absolue du blackout. personne ne devait le savoir.

On était dans le mensonge officiel du début à la fin. Tu m'as tué ? Si je m'étais tué, mais je ne savais rien de précis.

Il y a eu des communiqués parlant de grippe à répétition, oui certes, mais c'était signé de médecin. En ce qui me concerne, je n'avais pas à substituer ma propre appréciation à la leur. À l'époque, on ne savait rien sur l'évolution de cette maladie.

On pouvait en suivre les conséquences et voir dans quelle mesure elle portait atteinte à la fonction présidentielle. Le silence s'étend jusqu'aux collaborateurs les plus proches du président. Dans les couloirs de l'Elysée, tout le monde se doute de quelque chose, mais personne ne parle.

Tout était fait de telle sorte qu'il y ait le moins de personnel possible qui soit en mesure de trahir finalement ce secret d'État. Lorsque je l'ai vu grossir, lorsque j'ai vu la figure s'empâter, la démarche s'alourdir, à ce moment-là, il m'a inquiété. Il est vrai qu'à partir de ce moment-là, lorsqu'on le voyait, on sentait qu'il ne se portait pas bien.

Entre nous, on en parlait trop parce que quand même, ce n'était pas très convenable de dire « Ah, le président est malade, qu'est-ce qui va arriver ? » Il y a une espèce de chape de plomb autour de tout ça, de silence, de secret, et tout le monde sait pertinemment qu'il est très atteint. Je ne lui en ai jamais parlé, et il ne m'en a jamais parlé.

Bon, nous n'en parlions pas. Ça ne se fait pas dans les bonnes maisons. Jamais malade, jamais fatigué.

Ça ne se fait pas. Pour le coup, ça ressemblait assez au Vatican à certaines époques, où quand le pape était malade, personne ne devait dire que le pape était malade, parce que c'était le pape. Là, c'était le président, donc il était forcément en bonne santé.

Ça fait partie des attributs présidentiels, on est en bonne santé. Le verrouillage de l'information sur la maladie du président va finalement avoir l'effet contraire. Plus l'Élysée dément, plus la curiosité des journalistes est piquée et guisée.

Tous les journalistes politiques de France sont mobilisés sur son état de santé. On ne parlait plus que de la maladie de Pompidou, on ne parlait plus que de ça. Et là, pas seulement dans les diners en ville, pas seulement dans les réduction.

Ça commençait à sortir un peu partout. L'état de santé du président préoccupe les habitants de Cajard autant que l'ensemble des Français, mais ils n'en savent pas davantage, ils aperçoivent rarement M. Pompidou.

Depuis mercredi dernier, le président n'était pas sorti une seule fois, contrairement à ses habitants. Véritablement, il se sentait épié. Et beaucoup plus que par rapport à la maladie, c'était une atteinte à sa liberté.

Il a toujours privilégié son indépendance. Traqué par la presse, Georges Pompidou se cloître dans sa maison de Cajard. excédé par les rumeurs et la question de sa succession.

Sous le manteau, il y a des voix qui font pression, des gens qui commencent à tourner autour de la présidente de la République pour dire en substance peut-être que le président est en malade, on pourrait trouver une petite vraie démissionnée. Il y a même certains membres du groupe de la majorité présidentielle qui commencent à dire qu'est-ce qu'on fait, il faut remplacer Pompidou, ça ne peut pas durer. Et Pompidou est ulcéré.

Le président s'est monté agacé par tous les bruits qui courent autour de sa santé et par la foule des journalistes qui guettent depuis mercredi chacune de ses éventuelles surprises. Mais que vous dites, c'est que tu passes toutes ces jours-ci à cause de vous. Il prend des crises de colère vis-à-vis des photographes, vis-à-vis des caméramens, qu'il accuse d'être des gauchistes et d'avoir fait exprès de le présenter sous le plus mauvais jour.

Le caractère. de Georges Pompidou commence à changer. Il devient plus acariâtre, plus distancié.

Mais simplement, pourquoi ? Parce qu'il y a des moments où il a un mal de chien. C'est-à-dire qu'il y a des moments où il souffre.

Il n'a jamais été vraiment facile à vivre. Ce serait une formule dangereuse. Mais il était devenu un peu difficile à vivre.

L'état de santé de Georges Pompidou s'est encore aggravé. Les traitements ont moins d'effet. Mais malgré les douleurs, il entend aller jusqu'au bout de son mandat.

Au début de l'année 1974, il doit lutter à la fois contre une grave crise économique, conséquence du choc pétrolier, et contre le mal qui continue de l'affaiblir. Ses médecins lui conseillent de réduire ses activités au minimum indispensable. Il est alors contraint d'alléger son emploi du temps.

En janvier et février 1974, les rendez-vous annulés se font plus nombreux sur l'agenda présidentiel. Il y a eu des absences, des annulations de déplacement, des changements de calendrier. Manifestement, il n'est plus tous les jours en état d'assumer sa fonction.

Les communiqués médicaux sont toujours les mêmes. Le président souffre d'une fièvre, d'une grippe. Il doit garder la chambre quelques jours.

Mais ses annonces ne trompent plus personne. Son emploi du temps a été aménagé. à l'essentiel.

Modifier son emploi du temps, bien sûr, mais entre nous, il y a un certain nombre de rendez-vous qui sont des rendez-vous formels. En revanche, pour ce qui était des décisions qu'il enlevait de lui, il les prenait et lui. Bon, je ne l'ai jamais vu en état de faiblesse intellectuelle ou morale, non.

Les médecins s'étaient mis d'accord entre eux pour que si jamais il y avait des éléments qui devaient porté atteinte à l'exercice de la fonction présidentielle, à ce moment-là, indiquant la maladie ou ne l'indiquant pas, il expliquerait à mon père qu'il devait démissionner. Georges Pompidou travaillait comme à l'accoutumée, recevait sa même ration de notes de tous ses collaborateurs le soir, qu'il lisait après le dîner et qu'il nous revenait le lendemain matin corriger, annoter. Et vraisemblablement, il a pu travailler. sans difficulté intellectuelle.

Mais enfin, la douleur finit par obscurcir beaucoup de choses quand même. À quel moment la souffrance et l'évolution de la maladie et le traitement font qu'un président de la République n'exerce pas ses fonctions à 100%, il n'y a à peu près que les médecins qui peuvent y répondre. Au prix d'un effort surhumain, Georges Pompidou atterrit à Pitsunda en Géorgie le 11 mars 1974.

En raison de sa maladie, l'Elysée a choisi pour lui la région la plus ensoleillée de l'Union soviétique. Claude Pompidou, elle, n'est pas du voyage. Sa femme était tellement inquiète qu'elle n'a même pas voulu l'accompagner pour ne pas voir ça, tellement elle était contre l'idée de ce voyage.

Elle voulait éviter ce voyage à Pitsunda. Elle voulait l'éviter. Et je me souviens moi-même avoir appelé Edouard Balladur au téléphone en disant écoutez, surveillez bien, qu'il mette un chapeau, qu'il mette une écharpe.

Dans l'avion, le président s'est confié au secrétaire général de l'Elysée sur son état de santé. Il m'a expliqué qu'il avait une crise qui l'avait beaucoup fait souffrir. Il a été extrêmement fatigué durant tout le voyage, tout en nous demandant à Michel Jaubert, qui était à l'époque ministre des Affaires étrangères, et à moi-même de nous tenir à ce côté, de parler comme si de rien n'était.

Elle nous a-t-il dit ? À son arrivée, le leader soviétique Léonide Brezhnev accueille le président français. C'est tellement apparent que Brezhnev l'entendait. de toute son affection.

Comme Brejnev se sait lui-même malade, ça ajoute un lien entre eux. Le lendemain, Georges Pompidou donne une courte conférence de presse. Dans la salle, les journalistes guettent les signes de l'évolution de la maladie.

Ce que je souhaite, c'est que vous sentiez que de cette rencontre, nous sommes convenus. que la coopération et l'amitié entre la France et l'Union soviétique. Son visage était particulièrement bruni, donc je trouvais qu'il avait plutôt bonne mine.

Et à ce moment-là, quelqu'un à côté de moi m'a dit « Mais tu as vu ses mains ? » Les mains étaient livides. Et donc il était maquillé.

Les mains étaient absolument livides. Il a un radiateur sous la table tellement il a froid, alors qu'il ne fait pas froid. On voit qu'il a beaucoup de mal à mobiliser son énergie.

Il est évident que ça ne peut pas durer très longtemps. Monsieur Brezhnev m'a invité à faire une nouvelle visite officielle en Union soviétique et que, bien entendu, je n'en ai pas repoussé le principe, tout en répondant et qui a bien voulu convenir que c'était naturel. qu'il n'était pas possible aujourd'hui d'en fixer le moment.

Impossible d'en fixer le moment, à cet instant précis, Georges Pompidou est sans doute plus préoccupé par la gravité de son état de santé. Le soir même, le dîner officiel est annulé, le chef de l'État a eu un malaise. Edouard Balladur m'a raconté après, des années plus tard, que ce voyage à Pitsunda, où il était seul avec Pompidou dans une dacha, avait été pour lui effroyable.

Et qu'il y avait eu beaucoup d'hémorragie de Georges Pompidou, qui s'est senti vraiment complètement dépassé et en danger, avec l'impression que le président allait y rester seconde à l'autre. Et pourtant, rien n'est apparu. Sur le chemin du retour...

Michel Cotta et Léon Zitrone repartent même avec le sentiment d'avoir été tenus à l'écart par les autorités soviétiques. Dans le taxi, Zitrone, qui parlait russe, a engueulé, il n'y a pas d'autre mot, l'officier de sécurité qui était là, en lui disant « c'est une honte, pendant ce voyage on n'a même pas pu voir le président tous les jours » . Il a une réponse de l'officier de sécurité qui était devant. et que je ne comprends pas naturellement.

Et Zitroune s'arrête interdit. Et je lui dis, mais qu'est-ce qu'il vous a répondu ? Et il me dit, il m'a répondu, c'est pas de notre faute, votre président était très malade.

De retour à Paris, le président reprend difficilement ses activités. La plupart du temps, il travaille chez lui. À partir du moment où il a souffert de façon aiguë, je crois qu'à ce moment-là...

En bon paysan et en bon terrien, il a eu envie de revenir chez lui. Il allait coucher quai de Béthune chez lui, où ça lui était plus commode pour être soigné, et il venait quelques heures par jour à l'Élysée. Le 21 mars 1974, Georges Pompidou est à nouveau excusé.

Son médecin publie alors un communiqué surprenant. Le président de la République souffre actuellement d'une lésion bénigne d'origine vasculaire. située dans la région anorectale.

Il y a un communiqué qui est absolument tragique, d'une bêtise incroyable, où on parle d'une crise hémorroïdaire. Franchement, est-ce qu'on dit ça dans un bulletin de santé pour calmer les gens et pour enfin dire quelque chose ? C'est totalement ridicule.

Le plus dur est qu'on a ri, parce qu'on ne savait pas que cette maladie avait comme... caractéristique de faire des hémorragies.

Six jours plus tard, Georges Pompidou arrive dans le salon Murat pour présider le Conseil des ministres. Il entre péniblement dans la salle du conseil. Les gens qui décrivent la scène disent que même les lustres éclairent moins ce jour-là.

En l'occurrence, visiblement, les fenêtres sont même un peu calfeutrées. C'est-à-dire qu'il ne faut surtout pas qu'il prenne froid. Il est vraiment très affaibli.

Il va s'asseoir dans son fauteuil, mais totalement avachi, ce qui n'est pas du tout le Georges Pompidou que les gens connaissent. Ce qui marque les ministres présents autour de la table, ce sont les gestes moins précis du président. Nous voyons bien la fatigue s'inscrire sur son visage et dans son comportement.

Il était éléphantesque, éléphantesque. Rarement quelqu'un a été aussi abîmé par un médicament, surtout quand il doit se montrer en public comme c'était le cas. Pendant plus de deux heures, le chef de l'État passe en revue l'ordre du jour.

Il a présidé le Conseil des ministres comme d'habitude. Il a pris la parole à plusieurs reprises pour bien montrer qu'il était en pleine possession de ses moyens. que la France n'a pas souffert de son État.

Et c'est à la fin qu'il a fait cette déclaration un peu pathétique. Georges Pompidou dit, maintenant je vais vous parler d'une chose à laquelle tout le monde pense, c'est ma santé. Georges Pompidou dit que ce qu'il supporte est très dur, qu'il souffre énormément, mais... qu'il tient bon.

Ma vie n'est pas agréable en ce moment. Je vais partir me reposer. Voici un extrait de ce que déclare ce jour-là Georges Pompidou. « Je dois évoquer maintenant devant vous un sujet encore jamais abordé.

Je passe des moments bien difficiles, c'est vrai. Je suis fatigué. On exagère beaucoup, on raconte trop de choses fausses.

Évidemment, pour l'instant, je ne gambade pas. » C'est la première fois qu'il parle de sa maladie et qu'il clarifie les choses autant que possible avec une forme de pudeur malgré tout. Je suis chez moi parce que c'est plus commode pour me faire soigner, notamment par mon fils.

Les choses, je suis des affaires, très attentivement. Il faut que vous soyez indifférent aux rumeurs. et le Conseil s'achève, et ce sera ses derniers mots dans l'enceinte du Salon Murat et au pouvoir finalement, il leur dit « n'ayez crainte, j'ai la ferme intention de les embêter tous » .

Ils ne se lèvent pas comme d'habitude pour aller les saluer, les ministres les uns après les autres quittent la pièce et ne lui diront jamais au revoir. En arrivant dans mon ministère, je me rappelle mon directeur de cabinet qui me dit « qu'est-ce qui se passe pour Pompidou ? » Et je me rappelle lui avoir répondu « il va mourir » .

Le lendemain, Georges Pompidou et sa femme quittent discrètement Paris en voiture pour regagner leur maison de famille d'Orvilliers. Leur fils Alain et le médecin personnel du président les accompagnent. Ici, Georges Pompidou espère encore reprendre des forces.

Il a eu un moment, une dernière promenade dans les jardins d'Orvilliers, qu'il aimait énormément, avec ses fameux rosiers, au bras de Claude. Et il a eu quelques instants de rémission. Mais dans la nuit du samedi au dimanche 31 mars, la fièvre monte, une septicémie s'est déclarée.

Il est sympa pour le petit déjeuner, je monte le voir. à 10-11 heures de matin, et alors là, il avait 40 de fièvre. Et il était hors de question de soigner une septicémie dans la maison d'Orvilliers.

Le président refuse d'être hospitalisé. Il est donc ramené en ambulance chez lui, à Paris. Ma mère est dans l'appartement et elle passait le voir.

Il parlait peu, elle lui tenait la main et surtout, il souffrait beaucoup. Donc la présence de ma mère, à la fois, le rassurait et... et diminuer un petit peu la souffrance.

Le lendemain matin, le chef de l'État annonce qu'il ne pourra pas assister au Conseil des ministres du mercredi. Un simple contre-temps, précise-t-il. Jusqu'aux dernières heures, il pensait que ses médecins allaient le sortir d'affaire, puisque Pierre-Julien voulait lui faire signer un papier, que je vais voir mon père, et mon père me dit, écoute, je ne peux pas le recevoir.

Il souffrait, mais il était très conscient. Dis-lui bien. que je suis dans les mains des médecins, que dans trois jours je pars à Cajard et que dès mon retour, je le verrai.

La pensée qu'il finirait son septennat, et ça ne nous paraissait pas impossible. Il a toujours été convaincu qu'il le terminerait. Georges Pompidou n'a pas vu sa mort venir.

Le mardi 2 avril, au deuxième étage du 24 Quai de Béthune, entouré de sa femme et de son fils, le président Pompidou sombre peu à peu dans le coma et à 19h, il s'éteint. Il est mort de manière extrêmement rapide. Personne n'avait envisagé, même ses médecins, qu'il mourrait aussi vite.

C'est à 21h58 qu'une dépêche tombe dans les rédactions. Dans les locaux de l'ORTF, l'assistant vient alors prévenir le journaliste, de permanence. On me dit « Philippe, Philippe, Pompidou est mort » .

Je dis « Tu rigoles ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? » Il me dit « Si, si, viens voir » .

Effectivement, je vois cette dépêche annonçant officiellement la mort du président Pompidou. Donc je me retrouve tout seul, impossible de joindre le rédacteur en chef, on ne savait pas où ils étaient. Le journaliste appelle alors le directeur de la chaîne.

Et je lui dis, voilà, Pompidou est mort, le film est en train de tourner, qu'est-ce qu'on fait ? Je lui dis, mais vous êtes là ? Il me dit, laissez-moi réfléchir.

Alors il me dit, écoutez, vous allez annoncer la mort et puis on reprend le film. Et à 22h15, Philippe Arouart prend donc l'antenne. Nous interrompons ce film, le président de la République est mort.

Un communiqué du secrétariat général de la présidence de la République vient de signaler que M. Georges Pompidou était décédé à 21h ce soir. Ce communiqué est signé du professeur Vignalou, le médecin de M.

Pompidou. Un communiqué signé par le médecin, mais soigneusement visé par Claude Pompidou. Il était prévu au départ de dire qu'il est mort des suites de la maladie de Valenistro.

Et elle fait barrer cette mention. Ma mère dit respect absolu du secret médical, il est hors de question de communiquer le nom de la maladie. Donc c'est toujours cette notion de pudeur, personne n'a à savoir de quoi est mort son mari.

Les Français, pour la plupart, découvrent la mort de leur président le lendemain matin. Je ne l'apprends pas à l'instant sur le journal. Quel effet cela vous fait-il ?

C'est bien dommage, parce que j'étais un bravo, vous savez, j'étais un bravo. À mon avis, il a eu un très grand courage, en fait, je pense qu'on est quand même tous concernés. Ça m'a étonné parce que je...

Je m'y attendais sans m'y attendre. Je ne croyais pas que ce serait si vite. Des Parisiens se prestent aux abords du quai de Béthune, mais la police a barré la rue pour éloigner les curieux.

Claude Pompidou a fait passer une consigne. Elle ne veut recevoir personne. Elle ne voulait pas avoir un défilé de l'ensemble du gouvernement et des responsables politiques à son domicile.

Son domicile, c'est son domicile à elle. On n'était pas à l'Élysée, pour le coup. Elle pense que la politique a tué l'homme qu'elle aimait.

Que la politique a tué son mari. Le fait qu'il ne se soit pas vraiment soigné. Le fait qu'il ait voulu jusqu'au bout assumer ses fonctions.

Ça a incontestablement ou vraisemblablement abrégé ses jours, mais beaucoup, beaucoup, beaucoup d'années. C'est égal fut sa dernière phrase. Ça c'est une confinance de Madame Pompidou.

Je ne croyais pas qu'il était possible de souffrir autant. L'inhumation se déroule dans la plus stricte intimité et le plus grand dépouillement, comme Georges Pompidou l'avait souhaité dans son testament rédigé au cours de l'été 1972. Je veux être enterré à Orvilliers, sans fleurs ni couronnes, ni monuments funéraires, une simple dalle de pierre.

La pudeur et la discrétion jusqu'à la fin. Mais l'épitaphe la plus fidèle, Georges Pompidou l'avait composé lui-même, juste après son élection à la présidence. Les peuples heureux n'ont pas d'histoire.

Je souhaiterais que les historiens n'aient pas trop de choses à dire sur mon mandat. Il y avait tout de même certaines choses, vous l'avez vu, à raconter. Merci à vous.

Fin de ce numéro d'Un jour, un destin. Et à très bientôt. Merci.

Georges Pompidou, la maladie du pouvoir — Alain Pompidou · Pourquijevote