Interview de Carole DELGA (Région Occitanie) et Franck LEROY (Région Grand Est)| Congrès des Régions
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Depuis Strasbourg, les régions font leur congrès et se demandent ce que l'Europe peut faire pour elles. Olivier Mirguet, tu es journaliste à La Tribune, tu m'accompagnes pour cette interview. Et en plateau, nous avons, bonjour, Carole Delga. Vous êtes la présidente de la région Occitanie, une très grande région, et aussi la présidente de l'Association des Régions de France. Et bonjour Franck Leroy, vous êtes président de la région Grand Est, où nous nous trouvons aujourd'hui pour ce salon des régions. Peut-être un premier mot d'abord sur ce gouvernement Barnier. Qu'est-ce qu'elle vous dit ? Qu'est-ce que vous pensez de cette composition, Madame Delga ?
Bonjour. En tant que présidente de région de France, et au nom des 18 présidents de région, nous souhaitons que le gouvernement de la France réussisse, parce que nous mesurons l'attention sociale qui existe dans le pays. Nous mesurons également les défis qui sont devant nous, la question géopolitique, la question aussi du réchauffement climatique. Et donc, les présidents de région, nous rappelons que nous faisons partie de l'équipe France.
Et donc, nous proposons à ce nouveau gouvernement, sous la houlette de Michel Barnier, de mieux travailler ensemble, de plus décentraliser, et surtout d'être ensemble sur les questions de souveraineté industrielle, énergétique, énergétique, et puis aussi d'avoir l'éducation comme priorité.
On l'a vu quand même hier que le gouvernement est aussi un peu tenu par le Rassemblement national.
Oui, alors, nous sommes tous les présidents de région très attachés à la République. Nous avons tous été dans le cadre du Front républicain, et nous en sommes fiers, parce que pour nous, la France, notre pays, c'est avant nos partis, bien entendu.
La République, c'est ce qui nous a été légué par celles et ceux qui ont combattu durant la Deuxième Guerre mondiale, et c'est pourquoi nous avons tous été en responsabilité dans le cadre du Front républicain, et nous luttons absolument contre tous les extrémismes, tous les populismes, et c'est pour ça qu'il faut redonner confiance au peuple de France, et c'est pour ça qu'il faut qu'il y ait un vrai partenariat entre l'État et les régions, et amener des solutions concrètes au problème de pouvoir d'achat, au problème d'accès à la santé, et nous devons redonner une puissance à la France, c'est par le biais du collectif, du partenariat, et c'est pourquoi nous serons toujours là pour le pays, et puis également anticiper les transitions, les transitions écologiques, énergétiques, et être en appui clairement au monde agricole.
Avec Franck Leroy, nous en avons parlé hier soir avec l'ensemble des présidents de région, nous sommes conscients de la crise forte, et nous avons besoin d'une agriculture forte pour une souveraineté alimentaire.
Peut-être M. Leroy a juste un mot sur ce gouvernement ? Alors, Carole et moi avons des histoires politiques différentes, pour autant on est des républicains, c'est-à-dire qu'on est tous les deux en charge de l'avenir d'une région, et cette région ne réussira pas si l'État de son côté n'est pas en capacité d'être actif à nos côtés. Et réciproquement, l'État ne réussira plus s'il n'a pas les territoires à ses côtés. Donc, quand on est élu, quand on est en charge de responsabilité, on se doit de souhaiter la réussite du partenaire.
C'est ce que nous faisons, même si, effectivement, l'appréciation sur la couleur politique du gouvernement, elle peut être variable d'un président de région à un autre. L'important, c'est que le cap soit défini, soit un cap républicain au service des valeurs républicaines. Et c'est dans cet esprit-là que nous attendons d'engager le dialogue avec Catherine Vautrin, qui, tout à l'heure, représentera le gouvernement.
Carole Delga, le gouvernement s'apprête à proposer des coupes budgétaires et des économies sur certains services publics. Est-ce que vous craignez que les régions soient un maillon faible de la politique budgétaire du nouveau gouvernement ?
Déjà, nous avons été très maltraités ces dernières années, puisque nous avons été la seule strate de collectivité locale à ne pas avoir de compensation pour les dépenses d'énergie exceptionnelles, pour les dépenses de carburant. Pour l'année 2023, entre la dynamique de nos recettes liées à la TVA et la dynamique de nos dépenses d'énergie et de carburant, le différentiel, il est d'un milliard d'euros à l'échelle de la France. Cela veut dire que nous l'avons pris sur nos fonds propres. Cela veut dire que cela nous met dans une position budgétaire assez inconfortable.
Et nous, ce que nous souhaitons, les présidents de région, c'est continuer à investir pour l'industrie, pour l'emploi, pour l'agriculture, pour les énergies renouvelables. Donc, nous avons pris un engagement, un engagement moral, avec les précédents gouvernements des gens castex, comme quoi nous allions augmenter notre investissement au service du Pacte vert. Et nous l'avons respecté. Nous avons augmenté, entre 2019 et 2023, de 26% notre investissement. On ne peut pas avoir cet engagement d'investissement au service de la souveraineté de la France, au service de la réindustrialisation, et dans le même temps, ne pas avoir d'aide sur la question des dotations de fonctionnement.
Donc, on va le défendre.
L'apprentissage, M. Leroy, l'apprentissage, c'est une des compétences de la région, des régions. L'apprentissage coûterait, selon une étude publiée par la Tribune la semaine dernière, 25 milliards d'euros par an. Et apparemment, le gouvernement serait prêt à sabrer dans ces dépenses. Qu'est-ce que vous en pensez ?
Alors, on ne peut pas à la fois se féliciter de la croissance du nombre d'apprentis dans le pays, ce dont on se félicite tous, et en même temps, venir supprimer les crédits nécessaires au développement de l'apprentissage. Il y a très certainement quelques corrections à apporter. Quand je vois aujourd'hui qu'on déploie massivement l'apprentissage dans l'enseignement supérieur, je ne suis pas persuadé que ce soit la priorité. En revanche, sur les qualifications les plus basses, il est absolument indispensable de renforcer les moyens mis à la disposition de l'apprentissage. On le voit sur nos territoires.
Quand on visite des entreprises, la première demande des entreprises aujourd'hui, ce n'est pas forcément un soutien financier, c'est aider nous à recruter des jeunes femmes, des jeunes hommes, pour venir remplacer ceux qui vont bientôt partir en traite dans notre entreprise et qui ont un savoir à transmettre. Et donc, l'apprentissage, c'est un mode de formation particulièrement vertueux. Il suffit de voir les résultats en termes de débouchés professionnels. C'est un moyen aussi de réconcilier certains jeunes qui ont du mal dans le système éducatif classique à finalement combiner apprentissage en entreprise, apprentissage à l'école. Et ça fonctionne plutôt bien.
Donc, il ne faudrait surtout pas qu'on commence à scier cette branche sur laquelle de nombreux jeunes de notre pays sont assis et qui fera l'avenir de notre pays.
L'autre gros poste de dépense engagé par la région, Mme Delga, c'est le transport, le transport ferroviaire. Vous êtes fier de votre région du TER à 1 euro. Comment est-ce que ça se finance et comment est-ce que ça pourra se financer à l'avenir sachant qu'arrive la perspective des SERM, les services express régionaux métropolitains ?
Alors, cette discussion, je l'ai eue avec des hauts fonctionnaires à Bercy qui étaient très étonnés de ma politique commerciale du train à 1 euro. Mais il faut savoir, un train, qu'il soit vide ou qu'il soit plein, à 90%, ça vous coûte la même chose. Alors, vous avez tout intérêt à avoir des trains pleins et surtout à donner envie de prendre le train. D'où, sur l'année 2024, ça sera 14 millions de billets. Je précise bien 14 millions de billets qui auront été distribués en Occitanie, une région qui a 6 millions d'habitants. Cela veut dire que la plupart du temps, ce sont des personnes qui n'avaient jamais pris le train. C'est tous les premiers week-ends du mois, le train à 1 euro pour tous.
C'est la question de ce prix-là aussi pour les étudiants, pour les salariés. Un salarié en Occitanie ne paie pas plus d'un euro le trajet. Donc, on remplit nos trains et on donne envie de trains. Donc, moi, en même temps que j'ai une fréquentation qui est en augmentation, c'est 25% d'augmentation sur les deux dernières années, j'ai mes recettes qui sont en augmentation de 12%. Et c'est la démonstration vertueuse qu'il faut avoir des infrastructures. Et là, les présidents de région, nous avons des propositions sur des modèles financiers qui sont soutenables par rapport à la situation budgétaire de la France. C'est aussi une tarification qui est attractive.
Et c'est également des trains à l'heure. C'est pourquoi avec la SNCF, on est dans un dialogue très ferme, de confiance, mais très ferme. Concernant les services express de réseaux métropolitains, là, ce que nous demandons, c'est qu'il y ait des moyens. Puisqu'il y a des villes qui ont été sélectionnées, mais il n'y a pas de budget alloué. Et là aussi, nous devons être sur des montages financiers inspirés de la société du Grand Paris. Mais je l'ai indiqué au ministre des Transports avec qui j'ai échangé dès dimanche matin, nous avons aussi besoin d'avoir une position du gouvernement sur la fin des concessions autoroutières, parce que c'est dans 5 ans que les premiers contrats vont finir.
Et s'il y a une orientation claire sur le retour vers le budget public, qu'il soit de l'Etat ou qu'il soit des collectivités locales, sur les transports, on pourra dès aujourd'hui mobiliser du préfinancement. Donc il faut avoir un engagement budgétaire, il faut avoir des nouvelles modalités de financement avec des sociétés de portage. Et il faut également que l'Europe, ici nous sommes à Strasbourg, qui est la ville qui incarne l'Europe en France, et nous avons besoin d'avoir un grand emprunt européen dirigé vers les infrastructures de mobilité.
Est-ce qu'il y a des craintes quant à la recentralisation des offres européennes à Bruxelles ?
Nous avons eu quelques sujets qui ont été évoqués par Ursula von der Leyen au début de l'été, en effet d'avoir une recentralisation au niveau des Etats. Il faut arrêter avec ce fantasme qu'en ayant juste un guichet à Paris, les crédits européens seraient mieux gérés. Parce que, tout d'abord, il n'y a plus la capacité, il n'y a plus la capacité en termes de ressources humaines dans les services de l'Etat pour gérer ces milliards d'euros. Ensuite, les crédits européens, il faut qu'ils soient adaptés aux spécificités. La région Grand Est, c'est une région transfrontalière. Donc il y a des spécificités qu'il faut savoir prendre en compte.
Ensuite, en Occitanie, nous avons, par exemple, la problématique des territoires ruraux, des territoires très peu denses, comme la Lausère ou comme l'Ariège, qui ont besoin de certaines mobilités. Et nous sommes la région qui a la plus grande progression démographique, mais le plus grand enclavement. Donc nous avons besoin et à la fois de lignes fines d'aménagement du territoire et également de LGV. C'est vraiment absolument indispensable. Donc il y a la nécessité de conforter l'Europe des régions. C'est le message de notre congrès, ici à Strasbourg, aujourd'hui et demain.
Drézis, ce petit train électrique qui a été inauguré ce matin ici, c'est une solution pour justement desservir les petites lignes et pour peut-être moins investir dans l'infrastructure qui peut coûter cher des fois ?
Oui, oui, tout à fait. Ça va être expérimenté. Je vais laisser donc Franck le détailler. Mais il faut que nous ayons en fait du matériel de transport qui soit différencié. Il faut avoir des grandes capacités de transport pour les territoires très peuplés, pour les territoires urbains et périurbains. Et nous voulons aussi proposer une offre de transport écologique dans les territoires ruraux, dans les territoires peu denses. Ce que va faire Franck, donc, dans la région Grand Est, eh bien, ça sera très observé par d'autres présidents. Et nous, en Occitanie, on va tester le train à hydrogène.
Et ce sera aussi observé parce que nous avons une mutualisation des expériences entre présidents de région.
Oui, nous sommes convaincus qu'il faut relancer le développement territorial par le train. On a vécu pendant 50 ans un déclin du train dans les territoires ruraux au nom de la grande vitesse qui est reliée essentiellement des grandes métropoles. Aujourd'hui, les possibilités techniques, l'innovation technique va permettre, avec des trains plus légers, plus de deux fois plus légers qu'un train ordinaire, avec une motorisation électrique à batterie qui se recharge en deux minutes. C'est-à-dire qu'en deux minutes, vous faites le plein pour faire 100 km. Deux minutes, c'est absolument rien. C'est un arrêt de train en gare.
Et donc, avec ces trains légers, demain, c'est la possibilité d'aller à la reconquête de ces territoires ruraux qui ont vu jusque dans les années 60-70 les Michelin Omnibus sillonner les territoires. Ça faisait partie de l'image de la France. Demain, c'est Dresi, c'est peut-être d'autres solutions du même type qui verront le jour et qui permettront de montrer à tous les acteurs du monde rural qu'ils ne sont pas oubliés, qu'ils ne sont pas à l'égard des flux de communication et qu'au contraire, on va les chercher parce qu'ils ont évidemment à participer à l'élan national au développement de notre pays et qu'il n'y a pas de différence entre la ruralité et l'urbanité.
On travaille tous ensemble, on fait tous partie du même pays et on a tous accès à des modes de transport modernes.
Le développement économique est une autre compétence des régions, une compétence importante. Madame Delga, la région Occitanie a pris des parts dans la fonderie SAM qui avait été lâchée par son principal client Renault. Est-ce que le rôle des collectivités consiste à investir dans les sociétés industrielles pour les relancer ? Est-ce que votre rôle consiste à vous substituer au marché ?
Tout d'abord, un chiffre. Pour l'ensemble des régions françaises sur l'année 2023, c'est 3 milliards de soutien aux entreprises. Ce n'est pas négligeable, 3 milliards de soutien aux entreprises. Et comment nous aidons les entreprises ? Avec le dispositif classique des subventions, des avances remboursables. Mais nous devons...
Là, vous êtes allé au-delà ?
Nous devons être actionnaires. Nous devons être actionnaires, la loi l'a prévue, parce que l'ensemble des présidents de région, nous l'avons demandé fortement. On doit être actionnaires dans deux cas. Tout d'abord, quand il y a de nouvelles technologies. Je pense à la question, par exemple, de l'hydrogène. La région Occitanie, elle est actionnaire de Genvia, qui va permettre une gigafactory des électrolyseurs à haute température. Et nous avons également la nécessité d'être actionnaires quand il y a une fermeture industrielle très préjudiciable pour la souveraineté du pays. C'est le cas de la SAM. La SAM, c'est la seule fonderie aluminium de tout le Grand Sud.
Quand je dis tout le Grand Sud, c'est la région Sud-Paca, c'est la région Nouvelle-Aquitaine et c'est la région Occitanie. Et là, pour des raisons liées à la stratégie de Renault avec laquelle je suis en désaccord, par rapport aussi à un manque de mobilisation de Bercy sur ce sujet, il y a eu une fermeture, il y a eu 313 salariés licenciés. Une perte de savoir-faire, une perte de souveraineté. Et donc là, nous relançons le projet industriel, nous rachetons les terrains, les locaux et les machines. Et nous sommes donc actionnaires.
Mais là, c'est bien entendu la nécessité que l'actionnaire public, que peut-être une région, il est actionnaire minoritaire, il va s'allier avec un professionnel, avec un actionnaire privé, là en l'occurrence un spécialiste de l'industrie. Et ce couple actionnaire privé, actionnaire public, va permettre de lever des fonds au niveau du système bancaire. Et c'est comme ça qu'on réussira à réindustrialiser nos territoires.
Merci, merci beaucoup Carole Delga. Vous êtes la présidente de la région Occitanie et aussi présidente de l'Association des régions de France. Merci Franck Leroy, président de la région Grand Est, où nous nous trouvons aujourd'hui à Strasbourg. Puisque nous sommes à Strasbourg pour justement le congrès annuel des régions de France. Merci. Merci. Merci.
Carole Delga