INTERVIEW EXCLUSIVE - Nicolas Sarkozy rend hommage à Bernadette Chirac au micro de Laurence Ferrari
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Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Et notre invité exceptionnel ce matin sur CNews et sur Europe 1, c'est Nicolas Sarkozy. Bonjour M. le Président de la République.
Bonjour, Laurence Ferrari.
Merci d'avoir accepté de répondre à nos questions pour évoquer la mémoire d'une grande dame, une dame qui vous était chère, Bernadette Chirac, l'épouse de l'ancien président Jacques Chirac, qui s'est éteinte à 93 ans, dont les obsèques seront célébrés en la basilite Saint-Claude-Tilde à Paris. C'était une femme exceptionnelle et qui a compté pour vous tout au long de votre vie. Expliquez-nous.
Oui, elle a beaucoup compté. La France a perdu une femme exceptionnelle, que j'ai connue en 1975, j'avais 20 ans, et qui m'a accompagné pendant 51 ans.
Vous vous rappelez encore de cette première rencontre ?
Absolument. Nous étions Jacques Chirac, qui était Premier ministre. J'étais tout jeune, j'avais 20 ans, et je venais de faire le discours de Nice, aux Assises. Je travaillais à l'époque comme floriste, chez Truffaut, et la secrétaire de Jacques Chirac, Mme Esno, que je ne connaissais pas, m'avait appelé pour me fixer un rendez-vous l'après-midi, à Matignon, où je n'avais jamais mis les pieds. Et je suis arrivé à Matignon, et là, on ne m'a pas fait attendre dans le bureau de Jacques Chirac, mais on m'a fait monter dans l'appartement. Je l'ai su après, sur un moment où je ne sais pas.
Jacques Chirac est arrivé, et quand il est rentré, d'ailleurs, il n'a pas ouvert la porte, la porte a explosé, et avec cette façon de Jacques Chirac de dire bonjour, avec les doigts écartés, j'ai jamais vu quelqu'un comme ça. Il disait toujours, boum. Et il était suivi par sa fille, Laurence. C'est d'ailleurs l'une des dernières fois que je l'ai vue, puisqu'il a eu l'été tragique après, où elle a eu sa maladie, où elle a eu sa maladie en Corse, et Bernadette. Et je l'ai juste croisée, elle était très intimidante, parce que c'était une chaudron de courcelle, et franchement, on n'avait pas envie de mettre les pieds sur la table.
Et puis après, j'ai été déjeuner à l'hôtel de ville de Paris, il y a eu tout un tas de choses, et on a été très proches. Je lui suis très reconnaissant, elle a beaucoup compté pour moi, et sur le plan politique, et sur le plan personnel.
C'est-à-dire qu'elle était là pour les bons et les mauvais moments, pour vous ?
Elle était toujours là. Y compris quand, avec son mari, on était un peu en regard, parce que j'ai beaucoup aimé Jacques Chirac, puis je l'ai beaucoup affronté aussi. Et la réciproque est vraie. Nos relations étaient complexes, mais avec Bernadette, on a toujours été proches. Et même quand il y avait des grandes oppositions entre Jacques et moi, je voyais toujours Bernadette. Il lui avait d'ailleurs interdit de me voir. à une période particulièrement sensible.
Elle n'a pas obéi, bien sûr.
Comme d'habitude. Comme d'habitude. Parce qu'on ne donnait pas d'instruction à Bernadette Chirac. C'était une femme très droite, très drôle, qui avait un sens de la formule exceptionnelle, et à qui vous ne faisiez pas prendre des vessies pour des lanternes. Elle avait ses idées, et elle disait toujours, au pire moment entre Jacques et moi, « Non mais, il vous soutiendra. Ne vous inquiétez pas, Nicolas. » Et d'ailleurs, pendant plusieurs mois, on s'est vu en secret, à Versailles, dans un appartement qu'il y avait trouvé chez ses amis. J'étais ministre de l'Intérieur, et on passait une ou deux heures à bavarder ensemble. C'était une personne que j'ai beaucoup aimée.
Et quand Laurence est décédée, un jour, je reçois un appel sur mon téléphone. C'était Bernadette en larmes. Laurence vient de mourir.
La fille aînée du couple Chirac.
La fille aînée. Rejoignez-moi tout de suite. Et je l'ai rejoint dans l'appartement de Laurence, qui était au rez-de-chaussée, pour des raisons qu'on peut imaginer. Et on a parlé une heure avec Laurence, qui était sur son lit. Et c'était des choses que je ne peux pas oublier. Je lui dois beaucoup. Et son décès m'a fait beaucoup de peine. Et c'est toute une époque qui, pour les Français comme pour moi, se tourne et se termine. C'était une très grande dame.
Une grande dame et une première dame de France, très aimée par nos compatriotes. Elle disait d'ailleurs qu'elle avait aimé représenter la France. Je l'ai fait du mieux possible. Elle appelait d'ailleurs l'Élysée la maison des Français.
Oui, et puis la maison de verre aussi, parce que tous savaient, et quand on est arrivés à l'Élysée avec Carla, on ne peut pas dire qu'entre Carla et Bernadette, c'est exactement le même style, elle a été d'une gentillesse, d'une attention. Elle donnait des conseils. C'était vraiment une personne différente. Et je pense que les Français l'ont aimée pour cette différence. Elle était très politique. Très.
Une femme politique qui avait fait Sciences Po.
Elle n'aimait pas tous les collaborateurs de son mari. Je me souviens très bien ce qu'elle disait, notamment d'un de ses premiers ministres. Mais c'était une personnalité assez indomptable. Et elle aimait Jacques. Elle aimait sa famille. Elle aimait sa vie. J'entends beaucoup de commentaires, pas toujours d'ailleurs très élégants, de gens qui parlent de leur couple, mais en fait qui n'ont pas connu l'intimité de ce couple. Ils parlent sans savoir. Moi, je pense que Jacques n'aurait pas fait la carrière qu'il a faite sans elle. Et vous savez, quand j'ai remis la Légion d'honneur à Bernadette Chirac, à la Maison de Solène, qu'elle a créée avec les pièces jaunes,
Jacques était là au premier rang.
Il n'était plus président de la République et ce n'est pas lui qui était à l'honneur. Et Bernadette fait son speech, son petit discours. Et elle termine en disant « Je voudrais, M. le Président, remercier celui qui m'accompagne depuis 52 ans. » Elle remerciait Jacques Chirac de l'avoir accompagnée. C'est une femme qui a eu beaucoup d'humour, qui ne s'en laissait pas compter et qui, je crois, a eu une vie qu'elle a aimée.
– Était-il vrai qu'elle disait, que lui, lui disait chaque matin « Vous savez que vous avez une chance immense de m'avoir épousée » et qu'elle disait « Mais c'est le contraire qui est vrai, mon cher François. »
– Oui, parce qu'il se taquinait. J'ai assisté à des déjeuners, des dîners, des dizaines. – Oui, il se taquinait. Mais Jacques, qui était une très forte personnalité avec un charisme extraordinaire, faisait attention avec Bernadette. C'est-à-dire que Bernadette, vous ne lui parliez pas comme ça. Elle pouvait se défendre. C'était une petite femme. Elle me rappelait ma mère. Elle avait cette autorité naturelle. Et quand Jacques venait la chercher un petit peu, elle pouvait répondre, et répondre fortement. Et vous savez, entre la personnalité de Jacques, la personnalité de Claude, qui est une grande personnalité, il fallait se faire une place.
Et le miracle, c'est que Bernadette Chirac avait sa place. Elle n'a pas disparu derrière son mari ou derrière sa fille. Et ça, déjà, ce n'était pas si simple.
– Vous parlez beaucoup de sa résilience. Dans vos livres, vous dites qu'elle est dotée d'une force, d'une vivacité exceptionnelle. Vous la comparez même à la reine Elisabeth II, qui ne se plaînait jamais et qui exécutait ce qu'elle avait à faire jusqu'au bout.
– Écoutez, je ne l'ai entendu se plaindre qu'à deux reprises dans les centaines de rencontres que nous avons eues. C'est quelqu'un qui ne se plaignait jamais. Elle avait été très touchée lors de la condamnation de Jacques, qui était déjà affaiblie par la maladie. Et bien sûr, le décès de Laurence, qui était pour cette famille, un drame. Mais elle était toujours impeccable. Quelle que soit l'heure de la journée, elle était impeccable. J'étais en Corrèze pour les élections européennes, tout un tas d'élections, la soutenir, faire campagne avec elle. Qu'on soit en Corrèze, à Tulle ou à Paris, elle était toujours impeccable. Pas un cheveu qui dépassait, une grande élégance.
Et si vous saviez comment on a ri ? Je riais avec elle. Parce que c'est pas quelqu'un qui était méchant du tout. Mais elle était vive. Elle savait piquer. Elle n'avait aucune illusion, ni sur les choses, ni sur les gens. Mais on riait. On riait aux éclats. Et c'est vraiment quelqu'un qui va me manquer. J'ai vraiment l'impression avec elle, c'est pas elle qui a été élue. Et pourtant, j'ai l'impression que c'est toute une page de la vie politique française qui se tourne. Elle est de la dimension et de la force de ces géants que sont Jacques Chirac, François Mitterrand, Charles Pasqua.
Vous savez, je ne dis pas que c'est les mêmes, mais tous ces personnages qui ont rythmé la vie politique pendant 50 ans, elle vient d'être à sa place dans ces personnages-là. Et pour toutes les femmes, aujourd'hui, qui veulent exister, qui ne veulent pas disparaître au prétexte que c'est le mari qui travaille, c'est un exemple. Au fond, sous des dors un peu classiques, le vouvoiement et toutes ses habitudes, elle était d'une modernité fantastique. Elle a compris qu'une femme ne devait pas disparaître derrière son mari. Fût-il Jacques Chirac ?
Parce que le Jacques Chirac de la Belle Époque, c'était une force extraordinaire, c'est un acteur de cinéma, d'un physique extraordinaire, une énergie extraordinaire. Et elle, qui trottait derrière, elle n'a jamais été effacée. Ce n'est pas rien. Et ce n'est pas rien pour toutes les femmes d'aujourd'hui.
C'était aussi une femme politique, et vous l'avez très bien dit, élue en Corrèze, qui donnait son avis à Jacques Chirac sur les décisions politiques qu'il prenait. On se rappelle ce qu'elle avait dit sur la dissolution. Elle prenait des risques par rapport à son mari ? Elle lui disait ce que personne ne lui disait dans son entourage ?
Vous savez, en 2004, Jacques Chirac me met dehors du gouvernement parce que je prends l'UMP. Il me dit, soit tu te présentes et tu quittes le gouvernement, soit tu restes et je préfère que tu restes. Je pars. Je pars parce que je suis mis dehors, disons les choses comme elles sont. Je ne l'envoie pas du tout, c'est la vie politique. Et donc, on fait le congrès fondateur de l'UMP avec moi comme président. Et qui je vois au premier rang ? Bernadette. Son mari venait de me dire quitte le gouvernement. Tout le monde savait que son mari ne souhaitait pas que je devienne président de l'UMP. Qui était au premier rang ? Bernadette Tcharek.
Alors, vous comprenez que je lui dors beaucoup et que cette femme n'avait peur de rien. C'est de l'acier, Bernadette. C'est de l'acier. Et qui assumait totalement. Elle était chrétienne, catholique, pratiquante. Elle allait à la messe. Et puis, quand elle dit, vous savez, chez les courcelles, on se vous voit. Ça, on dit non sur ce qu'elle pensait et sur l'équilibre du couple. Franchement, c'est une femme exceptionnelle.
C'est un destin d'une femme française, comme vous nous l'avez bien décrit, M. le Président, qui a eu des épreuves aussi. Vous décrivez qu'il y a eu des moments difficiles pour elle, des humiliations personnelles. Mais elle disait aussi que son grand homme, celui de sa vie, eh bien, il ne pouvait faire sa route sans elle. Ils étaient indissociables. C'était un vrai couple politique et un couple, évidemment, personnel.
C'était un vrai couple. C'est un couple extraordinaire. Et je note d'ailleurs qu'ils ont passé leur vie ensemble. Il n'est pas parti. Et elle n'est pas partie. Et quand, dans une interview, elle a dit, oh, vous savez, moi aussi, j'aurais pu bâtifoler. C'est à mourir de rire. Je crois qu'elle prenait comme exemple un beau marin ou un beau sportif. Oui, bon. Mais ils sont restés ensemble. Ils étaient indissociables. Et je crois que, comme elle l'a dit elle-même, elle était le point fixe de Jacques. Et que personne ne pouvait mettre un coin entre elle et lui. Et puis, moi, je pense, c'est très personnel que je vais dire, c'est qu'elle était jusqu'au bout épatée du physique de son mari.
Elle le trouvait beau, magnifique. Il y avait un côté un peu midinette dans... J'ai connu ça chez moi avec ma mère et mon père. Ma mère était pareil, elle était épatée par la beauté de mon père. Et je trouvais que c'était très touchant. Alors vous dites qu'elle a été humiliée. Vous savez, n'est humiliant que ce qu'on ressent comme humiliant. Elle était au-dessus. Les vilainies, les bassesses, je pense qu'elle les écartait. Et je dois dire d'ailleurs que Claude, que je connais très bien, a fait mon admiration dans la façon dont elle s'est occupée de son père et de sa mère jusqu'au bout. Et ça en dit beaucoup de cette famille.
Au fond, une famille extrêmement politique, mais qui a jamais sacrifié les liens personnels sur l'autel de la politique. Et j'ai vécu avec eux beaucoup de choses. L'enterrement de Laurence, le mariage de Claude, beaucoup, beaucoup, beaucoup de choses.
Vous faisiez partie de la famille en fait ?
Non, je ne faisais pas partie de la famille, mais on était très proches. Et pour moi, la famille Chirac, oui, c'est un peu la mienne parce que même quand on s'est opposé, même quand on a été frontalement en opposition, il y avait un lien. On était fait du même sang des passionnés. qui vivaient la politique totalement. Et les Chirac la vivaient avec le clan familial. Et j'ai eu du mal à comprendre ça. Mais c'est une très belle leçon. Parce qu'au fond, leur relation, leur rapport était vrai. C'était une vraie famille. Mais ce n'était pas fou. Il n'y avait pas de dissimulation. Et je le dis après les avoir beaucoup aimés.
Mais avec Bernadette, c'est l'histoire d'une fidélité de 52 ans quand même. ça m'a pas rajeuné. Et j'ai été plus touché par sa disparition que je l'aurais pensé. Y compris quand Carla a appris que les exèques auraient lieu aujourd'hui. Elle m'a dit je vais y aller. Parce que la façon dont Bernadette m'a accueilli, je ne peux pas l'oublier.
C'est une première dame qui a aussi ouvert la voie à celles qui l'ont suivi. en étant active, en créant, vous l'avez dit, la maison de Solène, en prenant à bras-le-corps la cause pour les enfants, les pièces jaunes.
C'est très difficile. Il n'y a pas de statut de la première dame. C'est très machiste d'ailleurs tout ça. On demande tout à la première dame, mais il n'y a pas de statut. Et si l'un secrétaire, tout le monde se choque, elle a créé pour toutes les premières dames qui ont suivi un espace, une réalité, une autonomie. Au fond, c'était très moderne, je vous le dis. Et c'est quelqu'un qui a compté dans le cœur des Français. Quelle que soit l'opinion politique des gens, elle était au-delà de la politique. Et par exemple, des moments très difficiles d'impopularité du gouvernement ou de son mari, je n'ai jamais vu de manifestations d'hostilité d'une foule de Français contre Bernadette. Jamais.
Ce qu'on dit beaucoup sur le respect des gens pour elle.
Beaucoup.
J'ai perdu une grande amie et la France a perdu une grande dame.
Merci beaucoup, monsieur le président, d'avoir rendu ainsi hommage sur ces news et sur Europe 1 à Bernadette Chirac dans les obsèques qu'on lui a aujourd'hui. Mais c'était important pour moi.
Merci de m'avoir accueilli.
Nicolas Sarkozy