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interviewBLAST· 6 juillet 2022 13 min

LOBBYING, MANIPULATIONS DE L'INFO : RÉVÉLATIONS D'UN JOURNALISTE INDÉPENDANT

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Moi ce qui m’a marqué c’est qu’on me demande d’écrire à la place d’experts, dans leur domaine, ou même de dirigeants, d’être leur plume alors que vraiment, j’avais aucune connaissance sur les sujets qu’on me demandait. Et il pouvait bosser de n’importe où, en quelques minutes et faire n’importe quoi sur n’importe quel sujet. On a pris contact avec moi, donc un certain Damien Escande, qui travaillait pour Public Relations Agency, en octobre, novembre 2015.

Il m’expliquait qu’il cherchait quelqu’un pour rédiger des articles journalistiques sur différents sujets, énergie, économie, politique. Moi, j’avais repris le journalisme en indépendant mais c’était pas suffisant, clairement, pour en vivre donc j’étais aussi, voilà, à l'affût des opportunités, plus en communication et on a discuté par téléphone. On a décidé de faire un essai et le premier article portait sur la Thaïlande, et je n’étais pas du tout au fait de la situation géopolitique dans le pays.

Les articles tels qu’on me les demandait c’était pas des articles qui étaient ouvertement contre, ou pour quelqu’un, c’était vraiment très nuancé. Souvent le client, c’était un exemple parmi d’autres, et du coup, c’était pour un peu noyé dans la masse et que ça ressemble à un article objectif et journalistique. Je reçois un mail, tout simplement, et dans ce mail il y a une description de l’article, donc un synopsis ou un petit brief avec quelques liens vers d’autres articles qui ont été publiés.

Et donc moi tout simplement, je récupère toutes ces infos et j’écris un article à ma sauce en fonction du message qu’on m’a demandé de diffuser. Ce qui m'interpelle en premier c’est que ces papiers sont livrés sur commandes à des journaux ou à des sites de journaux reconnus qui se font sous une fausse identité avec des fausses qualifications et que ces papiers sont publiés avec des fausses photos et que c’est diffusé à peu près dans toute la presse. On me demande d’écrire à la place d’experts, dans leur domaine, ou même de dirigeants, d’être leur plume alors que vraiment, j’avais aucune connaissance sur les sujets qu’on me demandait.

Quand on me demande de me faire passer pour quelqu’un qui habite en Thaïlande spécialiste de la politique là-bas, ou bien pour un spécialiste de l’énergie au Gabon. Donc il n’y a aucun lien téléphonique ou physique moi j’ai aucune prise sur ce que va devenir mon texte. Vraiment j’envoie mon texte brut, j’étais vraiment un ouvrier spécialisé de la rédaction.

Mais j’ai compris que c’était des personnes qui s’occupaient de la réputation en ligne de leurs clients, et pas seulement en ligne d’ailleurs parce que ça a un impact sur les affaires et sur beaucoup de choses dans le réel. Je m’étais fixé des limites personnelles. Par exemple, à titre politique, je ne voulais pas écrire en faveur de l’extrême droite, je ne voulais pas non plus faire l’apologie de dictateurs.

Il s’est à chaque fois fixé des limites, mais la limite, il la dépassait un petit plus et quand il arrivait à dénigrer des personnes, qui défendaient une cause, par exemple le compteur Linky, il y a Stéphane Lhomme par exemple qui s’est retrouvé la cible d’attaques suite à des papiers qu’il a pu faire alors que lui il n’a rien contre Stéphane Lhomme. Et là tout à coup, il se disait : “On se rassure en se disant que personne ne lit, personne n’y croit, que c’est trop gros pour être vrai mais non”. À un moment, il a dit stop à propos du glyphosate parce que petit à petit les papiers venaient à dénigrer le CIRC, le Centre international de Recherche sur le Cancer, qui fait un travail par ailleurs formidable.

Mais voilà, il fallait dénigrer les travaux du CIRC pour faire passer l’idée que le glyphosate était inoffensif. L’article marquant qui a été un déclic, c’est qu’on m’a demandé d’écrire sur François Ruffin, plutôt contre François Ruffin, et j’ai un ami qui travaille pour Fakir. Du coup, c'était hors de question pour moi d’écrire cet article.

En revanche, c’était important de les en informer. Alors moi ça me fait marrer, ça me fait marrer que ça en arrive jusque-là, je veux dire, à Fakir on a quand même la culture Merci Patron et de ce genre d’intox, donc tout de suite, j’en parle avec François. Ca nous fait marrer et l’idée d’écrire nous-mêmes le papier qui va taper sur Ruffin, qui nous commande, nous amuse.

Et donc nous on propose à Julien de l’écrire, d’autant que, on sait très bien que si lui n’accepte pas, un autre rédacteur fantôme va le faire. Et donc on prend une heure ou deux pour écrire cet article et à partir de là, on avait vraiment une histoire à raconter. On se demande quand même qui a voulu publier ce papier, c’est-à-dire, qui a commandé à cette agence fantôme, ce qu’on appelle l’agence fantôme, à cette agence de lobbying, qui a commandé un papier pour taper sur François Ruffin ?

Je me doutais que c’était LVMH. J’avais cette intuition mais pas de preuve jusqu’à ce qu’en fait en recoupant les codes clients que me fournissait l’agence pour facturer, sachant que j’avais déjà écrit pour LVMH, j’avais déduit parce que c’était des articles qui allaient dans le sens du groupe, flatteurs, ou bien qui dénigraient la concurrence, ou bien qui flattaient Bernard Arnault, eh ben, c’était les mêmes codes clients que l’article que l’on m’a commandé pour nuire à François Ruffin. Et là, on fait le lien.

Et on comprend que Bernard Arnault, il a toujours pas digéré Merci Patron!. Et pour les Klur, le PDG m’écouterait avec le coeur, il m'entendrait à travers l’écran géant.

La démocratie actionnariale se révélait sportive et même, un sport de combat. C’était la bérézina du dialogue social. Tout de suite, j’étais conscient qu’il y avait quelque chose derrière, que ça serait intéressant de le raconter, et même qu’il fallait raconter cette histoire, vraiment dès le début.

On affine ça, on en discute, ça prend quelques mois quand même parce que ce n’est pas évident de trouver le bon angle, la bonne manière de le raconter. C’était difficile de remonter à la trace de mes clients finaux parce qu’on ne me disait jamais pour qui j’écrivais et puis l’agence qui faisait appel à moi a eu plusieurs noms. D’abord, c’était Public Relations Agency, ensuite c’était MM, ensuite Maelstrom Media et il se trouve que le groupe derrière tout ça, c’est Avisa Partners, mais qui a changé de nom, enfin qui a eu plusieurs noms avant.

Et puis on décide de le publier mais on ne se doutait pas, honnêtement, au moment où on le décide, que ça allait produire de tels effets. Et puis à partir de là, il y a eu une espèce de déflagration, tout le monde nous a appelés, tout le monde voulait en savoir plus, tout le monde s’est mis à enquêter dessus. Donc voilà, tant mieux si on peut sortir quelque chose comme ça, après, ce scandale il doit faire sa vie, il doit faire son histoire, il doit être traité.

Je pense qu’il doit y avoir une réponse politique à ce genre de problème, il y a peut-être des lois qui doivent se faire. Personne ne connaît ces boîtes-là parce que leur essence même est d’être dans l’ombre. C’est ce que j’appelle des vampires.

Ils n’aiment pas la lumière, ils n’aiment pas qu’on sache ce qu’ils font. Et là, c’est l’essence même de leur activité en fait. Infiltrer, manipuler l’opinion, manipuler les médias avec de fausses informations, sans qu’on sache qui il y a derrière.

Il y a non seulement des sites d’informations générales qui avaient été pollués par ces papiers, par ces articles, par ces commandes, mais aussi des blogs ou des forums de grands médias comme le Huffington Post, comme Médiapart. Ce qui m’a aussi surpris, c'était un peu la fréquence des articles et sur des sujets très récurrents, comme Linky. Ca pouvait être aussi en faveur des pesticides, ou en tout cas contre les institutions ou bien les personnes qui dénonçaient les méfaits des pesticides.

Et donc en tout, combien de temps vous avez travaillé pour eux ? Six ans. Et vous avez écrit combien d’articles ?

J’en ai comptés 595. Pourquoi ils font ça ? Eux, ils défendent des intérêts.

Et je pense qu’ils défendent des intérêts de classe. C’est-à-dire qu’ils défendent les intérêts de grandes entreprises du CAC 40, ils défendent les intérêts de personnages puissants, et je pense qu’ils font ça parce qu’ils ont compris que l’opinion avait basculé. Qu’il y a tout un certain nombre de sujets sur lesquels l’opinion ne les suit plus.

En gros, leur projet libéral, si on reprend des exemples sur lesquels a travaillé directement Julien, ils savent que le glyphosate, que les pesticides, les gens n’en veulent plus. Ils savent que les compteurs Linky, il y a une énorme résistance dessus, que les gens n'en voulaient pas et il faut qu’ils regagnent cette bataille. Le système est tellement gros que personne ne peut y croire.

Et beaucoup de gens d’ailleurs sur les réseaux sociaux réagissent en disant : “Mais ce n’est pas possible cette histoire” et c’est ce que s’est dit Julien pendant longtemps. Il s’est dit : “Ca ne peut pas marcher, le pot aux roses va être découvert”. Sauf que plus c’est gros, plus ça passe.

Et ça marche, ça marche, ça marche. Et il y a un effet démultiplicateur parce que quand on sort, un, deux, trois, dix articles sur le même sujet qui vont dans le même sens pour faire l’apologie de tel régime ou pour faire l’apologie ou vanter les mérites de tel grand groupe, il y a un effet démultiplicateur qui fait que ça fonctionne à la fin. Ce qu’il faut comprendre aussi et c’est ce qu’on voit quand on s’aperçoit qu’Olivia Grégoire qui est aujourd’hui porte-parole du gouvernement a co-dirigé IStrat, que Sylvain Fort, qui a été la plume d’Emmanuel Macron, est passé chez Avisa Partners, c’est qu’en fait, c’est une agence de lobbying, alors ils disent “d’intelligence numérique”, on aime beaucoup euphémiser dans ces milieux-là pour ne pas montrer exactement ce qu’on fait mais c’est une agence de lobbying mais qui ne fait pas du lobby sur le gouvernement ou sur nos dirigeants.

En fait, c’est le même monde. Il y a des lobbies, les lobbies font partie du gouvernement comme le gouvernement place des gens dans ces agences de lobbying. Il ne faut pas imaginer que c’est une pression énorme de l’extérieur sur le gouvernement, sur les dirigeants, sur nos élites.

C’est une pression sur l’opinion, sur les gens et sur ce qu’ils pensent. J’ai continué à écrire parce que c’était une source de revenus importante pour moi et le deuxième déclic, c’est venu avec Sylvain Pach, qui enquêtait sur EDF et les méthodes de communication et bah du coup là, en acceptant de témoigner dans Complément d’enquête, je savais que l’agence ne ferait plus du tout appel à moi. Derrière une apparence journalistique, ils font la promotion du géant français ou dénigrent ses concurrents.

L’auteur de ces textes en a eu assez, il a accepté de tout nous dévoiler, anonymement. Ces grands groupes, ils jouent sur une double précarisation, il y a la précarisation des journalistes, du métier, avec des gens qui sont amenés, qui sont souvent un peu contraints de se laisser aller à de telles pratiques parce que c’est une manière de manger pour eux. Même si au début, et ça aussi c’est expliqué dans l’article, Julien, il ne se rend pas forcément compte pour qui il travaille, de ce qu’il fait.

Il s’en aperçoit petit à petit, il est lui aussi manipulé, je veux dire, de toute façon ses interlocuteurs travaillent sous de fausses identités, mais il y a cette précarisation qui oblige les jeunes et les pigistes à travailler comme ça et puis la précarisation de la presse qui fait qu’il y a besoin de contenus en permanence, que ça prend beaucoup de temps et de moyens à produire des contenus de qualité et que quand une agence arrive comme ça et vous fournit du contenu qui est certifié authentique, exact et bien documenté, ben vous le prenez. Donc il y a une espèce de précarisation, une double précarisation économique et en face on a quoi ? Des groupes qui ont des moyens quasi illimités.

Et donc, c’est très facile pour eux de profiter de ces problèmes-là pour manipuler l’opinion et ils ne s’en privent pas. Il y a de bons journalistes partout, je pense dans tous les médias, vraiment, mais ils sont soumis structurellement à ces dictatures du temps et de l’argent qui fait qu’en bout de chaîne on atterrit à des histoires comme celles-là, qui sont complètement dingues. Évidemment, il y a un vrai souci démocratique derrière.

On est en train de parler de la suppression de la redevance mais si on n’est pas en mesure de garantir des moyens à des organes de presse par des aides ou à l’audiovisuel public, vers quoi on va ? Le monde médiatique ce sera Avisa. Voilà, on aura l’opinion d’Avisa et de ses très riches clients