Aurélie Catallo : "Augmenter le rendement agricole se fait au détriment de la biodiversité et des ressources naturelles"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il est 6h20, le marché de Rungis accueille ce matin un événement baptisé le Grand Réveil Alimentaire. C'est le gouvernement qui en est à l'initiative. Le but est de faire le point sur toutes les productions agricoles filière par filière afin d'améliorer la souveraineté alimentaire de la France. La ministre de l'Agriculture, Annie Gennevar, trouve que nous sommes trop dépendants d'autres pays. Bonjour Aurélie Catalot. Bonjour. Vous avez été invitée à participer à cet événement. Vous travaillez à l'IDRI, c'est l'Institut du Développement Durable et des Relations Internationales. Vous dirigez le volet France du programme Agriculture et Alimentation.
Alors à propos de notre souveraineté alimentaire, la ministre dit qu'il y a le feu dans la maison. C'est à ce point-là ? C'est grave ?
On peut se préoccuper bien sûr de l'avenir des filières agricoles et alimentaires françaises. On sait qu'un des indicateurs qui compte beaucoup aux yeux des ministres de l'Agriculture, c'est-à-dire notre balance commerciale, a tendance à se détériorer. Et même cette balance commerciale, donc ce que nous exportons en valeur vers les produits européens sur notre marché commun est maintenant négative. Ça veut dire que la France n'est plus un grand pays agricole ?
La France reste une grande puissance agricole à échelle européenne et à échelle internationale, mais sa puissance agricole, elle repose surtout sur l'exportation de quelques produits, ce qui masque aussi derrière notre besoin d'en importer d'autres des produits, mais aussi d'importer des intrants nécessaires à la fabrication de ces produits.
Est-ce que c'est un problème de répartition ? Imaginons si du jour au lendemain, on arrête d'exporter, on n'exporte plus rien. Est-ce que tout ce qui est produit en France suffit à nourrir la population ?
Pas en l'état actuel de la production, puisqu'il faudrait que vous mangiez énormément de blé, par exemple, et pas beaucoup de fruits et légumes, ce qui ne correspond pas exactement aux recommandations nutritionnelles. La France a le potentiel de nourrir la France, ça c'est déjà une bonne nouvelle, mais pour y parvenir, ça supposerait de réorganiser notre production agricole, et de produire certaines choses en plus, par exemple plus de fruits et légumes frais, et de produire certaines choses en moins, comme par exemple le blé, c'était l'exemple que j'ai donné.
Quels sont les produits que nous importons le plus ? Vous dites les fruits et légumes, il y a quoi d'autre ?
Sur les fruits et légumes tempérés, notamment ceux qui peuvent pousser en France, on n'est pas autosuffisant, loin de là. Ce qu'on va importer aussi, ce sont les protéines végétales qui sont nécessaires à l'alimentation des animaux d'élevage, donc typiquement le soja. Ce qu'on importe aussi pas mal, c'est le poulet, dont la consommation ces dernières années a explosé en France, elle a pris quasiment 10% en une seule année, entre 2023 et 2024.
On importe du poulet alors qu'on en exporte pourtant ? C'est difficilement compréhensible, ça semble paradoxal quand même.
On exporte un petit peu de poulet, on n'en exporte pas énormément, et on exporte un certain type de poulet, qui est le poulet entier congelé, essentiellement à destination des marchés orientaux, Moyen-Orient. Mais ce qu'on importe correspond à des volumes bien supérieurs à ce qu'on exporte. Mais il y a tout un tas de situations comme ça, qui de l'extérieur sont étonnantes. Par exemple, la France est très largement autosuffisante en blé dur, c'est le type de blé qui sert à faire des pâtes. On n'en importe quasiment pas, mais par contre on importe énormément. Plus des deux tiers de nos pâtes sont importées. Et ça, ce que ça révèle, c'est qu'en fait nous n'avons pas les usines de fabrication.
Et donc il y a plein d'éléments, de paramètres à prendre en considération quand on voit des chiffres, pour comprendre la réalité de notre souveraineté alimentaire.
Alors ce que veut le gouvernement, lui, c'est produire davantage, si j'ai bien compris. Il y a déjà des objectifs chiffrés ou justement ce sera à l'issue de toutes ces conférences dont le coup d'envoi est donné ce matin à Rungis ? Il va y avoir un bilan, que ça va durer plusieurs semaines, plusieurs mois, il y a un bilan qui va être fait des besoins de la France, de l'état de la production aujourd'hui, pour après, là ce sera pour du plus long terme, d'ici dix ans, augmenter la production. Est-ce qu'il n'y a pas d'objectif chiffré pour le moment ?
Alors il y a eu un petit document qui a été mis à disposition du ministère et je n'arrive pas à savoir si les chiffres qui sont dedans sont des exemples ou des objectifs prédéterminés. En tout cas, dans ce document-là, on voit que tous les types de production sont indiqués en hausse, en besoin de hausse entre plus 5 et plus 25%. Si c'est vraiment ça qui ressort du processus de conférence souveraineté alimentaire, on est en dehors des clous de la réalité biophysique de ce qui serait faisable en France.
C'est-à-dire que ce n'est pas faisable techniquement ? Il faudrait, parce que pour produire plus, il faut plus de bêtes, plus de terre, plus de bras, plus de main-d'œuvre ?
C'est ça. En fait, il y a deux grandes options pour produire plus. Soit on augmente la surface agricole utile française, ce qui n'est pas possible. Pourquoi ? Parce qu'on ne va pas déforester, ce n'est pas bon du tout pour la biodiversité et on ne va pas empêcher les villes d'exister. Donc on fait avec les surfaces agricoles constantes. On ne va pas agrandir le territoire français non plus. Et donc la deuxième grande option, c'est d'augmenter les rendements en production végétale ou d'augmenter la quantité produite par animaux d'élevage. Donc ça, parfois, on a des tout petits gains marginaux qui sont encore possibles pour le faire.
Mais ce n'est pas du tout le cas partout, parce que la fertilité des sols a déjà pris un coup dans l'aile ces dernières années, parce qu'on est dans un contexte de changement climatique. Et même dans le cas où c'est possible, ces quelques points ou dixièmes de points de rendement en plus se font nécessairement au détriment de la biodiversité et des ressources naturelles. Donc ce n'est pas forcément un objectif à avoir en soi. Si on arrive déjà à stabiliser les volumes de production dans un contexte de changement climatique, ce serait une grande performance. Donc ça veut dire que c'est voué à l'échec ?
Alors ça veut dire que si le résultat, c'est une longue liste de doléances de toutes les filières qui veulent produire plus, c'est voué à l'échec. Par contre, on peut tout à fait envisager de manière consensuelle de produire certaines choses de plus, comme par exemple les légumineuses, comme par exemple éventuellement un peu de poulet en plus. Mais dans ce cas-là, il faut se poser la question de quelles sont les productions végétales et les productions animales qu'on va faire en moins pour laisser de la place à celles-ci.
Et puis il faut se poser la question aussi de savoir ce que l'on mange, ce qu'on a envie de manger, ce dont on a besoin aussi. Ça aussi, ça fait partie du débat ou pas ?
Alors pour l'instant, telle que l'équation est posée par le ministère de l'Agriculture, non, j'ai l'impression qu'on regarde vraiment uniquement comment augmenter les volumes de production et on ne se pose ni la question de nos exportations, est-ce qu'on cherche à les maintenir ou pas, ni la question des régimes alimentaires. Et vous avez raison, c'est vraiment une lacune importante dans le cadrage de cet exercice. Ça n'a pas de sens de se poser la question de ce qu'on se produit si on ne regarde pas, en parallèle, les niveaux de demande et qu'on se pose la question de leur durabilité ou pas.
Alors ce matin, à l'événement qui est organisé à Rungis, il n'y aura aucun syndicat agricole et notamment le plus puissant d'entre eux, la FNSEA, qui refuse de participer, qui dénonce une opération de communication. Pourtant, à première vue, ils devraient être contents d'une stratégie qui consiste à produire plus. Pourquoi ils ne veulent pas y aller ?
Alors je ne suis pas exactement dans les petits papiers de la FNSEA. Je pense que pour la FNSEA, il y a un enjeu à faire de la place vraiment aux représentants du monde agricole et faire un peu moins de place aux représentants des industries agroalimentaires ou de la grande distribution dans cet exercice. Donc voilà, c'est une considération politique. Mais globalement, oui, en général, pour la FNSEA, se poser la question de est-ce qu'on peut produire plus en France, c'est quelque chose qui les intéresse. Néanmoins, eux-mêmes, en interne, ont des difficultés à faire les arbitrages sur si on produit quelque chose en plus, qu'est-ce qu'on produit en moins ?
Et est-ce que renforcer la souveraineté alimentaire, c'est compatible avec un modèle très ouvert, avec les accords de libre-échange, par exemple comme le Mercosur ?
Non, c'est difficile de voir la compatibilité. On peut avoir une bonne souveraineté alimentaire et rester un pays ouvert aux échanges, notamment sur le marché commun. Mais plus on va libéraliser le commerce de produits agricoles et alimentaires, plus on va quand même mettre en concurrence la production française avec des importations qui nous viennent d'ailleurs. Et donc plus on va avoir du mal à justifier le respect de normes, notamment environnementales, chez nous.
Le grand réveil alimentaire, c'est le nom de cette opération qui est lancée ce matin par le gouvernement et notamment par la ministre de l'Agriculture, Annie Gennevard, au marché de Rungis pour restaurer la souveraineté alimentaire de la France, dit-elle. Merci Aurélie Catalot, experte donc agriculture et alimentation au sein de l'IDRI, l'Institut de Développement Durable et des Relations Internationales.
Philippe Fait