Aller au contenu
Pourquijevote
Tous les transcripts
interviewLe Média — Podcasts· 9 avril 2026 9 min

Garde à vue de Rima Hassan : Ce que ça cache vraiment

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

Salut Amine, je voulais revenir avec nous sur l'affaire Rima Hassan. Oui, mais pour comprendre ce qui lui arrive vraiment, on ne peut pas se contenter de parler d'elle. Il faut d'abord parler de la France, de ce qu'elle a été et de ce qu'elle refuse encore de regarder en face. Tu veux parler de l'histoire coloniale ? Voilà, la France est une république dont l'histoire est indissociable du colonialisme. Ce n'est pas une opinion, c'est un fait historique. Mais ce qui est plus intéressant et plus dérangeant, c'est de voir à quel point cette histoire a contaminé jusqu'à la gauche française. La gauche qui se réclame de l'émancipation, de l'universalisme, des droits des peuples.

Et qui pourtant a très souvent reproduit, parfois consciemment, parfois non, des réflexes profondément coloniaux. On l'a vu avec l'Algérie, avec l'Indochine ou encore avec la France-Afrique. Et ce réflexe colonial, il a une logique très précise. En Algérie, en Indochine, en Afrique subsaharienne, la violence des colonisateurs était toujours décrite comme administrative et nécessaire. C'est une simple gestion régalienne finalement. Tandis que la violence des colonisés était par définition terroriste, donc légitime à écraser. Ce prisme n'a pas disparu avec la décolonisation formelle. Il s'est simplement reformaté.

Et tu fais d'ailleurs, à ce moment-là, le lien direct avec la question palestinienne, toi. Tout à fait. Sur la question palestinienne en particulier, il existe ce qu'on pourrait appeler une solidarité coloniale, structurelle avec Israël. Pas forcément consciente, pas toujours assumée, mais réelle. Israël est perçue par une partie de l'establishment politique et médiatique français, comme un pays proche, occidental, moderne. C'est tout le branding de la seule démocratie du Proche-Orient. La Palestine, elle, reste plus lointaine, car arabe, et donc forcément dérangeante, car elle ressemble culturellement, socialement et physiquement au peuple que la France a colonisé et massacré.

C'est pour ça que même à gauche, le sujet est resté longtemps verrouillé. Le Parti socialiste a pratiqué pendant des décennies une forme d'effacement calculée, ni vraiment pro-palestinien, ni vraiment prêt à assumer une quelconque mesure pour s'opposer au régime colonial israélien. Et même la France insoumise, qui s'en est emparée avec bien plus de clarté, ne l'a fait que récemment. Le tournant du 7 octobre 2023 a accéléré les choses, mais il a aussi révélé à quel point ce sujet reste un tabou structurant dans le champ politique français. Ce tabou, il s'explique aussi par quelque chose de plus profond. La Palestine est un miroir.

Elle renvoie à l'histoire européenne du colonialisme, au massacre de masse commis en Afrique et en Asie. Et ce miroir, on préfère ne pas le regarder. Et là, à ce moment-là, dans ce contexte, Rima Hassan émerge comme figure politique ? C'est exactement ce qui rend son arrivée au Parlement européen si particulière. C'est un symbole puissant et pour certains un symbole insupportable. Parce que Rima Hassan n'incarne pas seulement la cause palestinienne, elle incarne l'anticolonialisme dans ce qu'il a de plus concret. Elle est née dans un camp de réfugiés en Syrie, elle est avocate, elle est française, elle a dédié sa vie à cette lutte. Pour elle, c'est un combat moral incorruptible.

Quand elle déclare sur Sud Radio que la légitimité de la lutte armée dans un contexte de colonisation est extrêmement claire, en droit international, ce qui est factuellement exact, comme le reconnaissent les Nations Unies, le CICR, la réaction médiatique française n'était pas un désaccord juridique. C'était un réflexe colonial, à savoir la négation que l'occupé puisse jamais avoir un droit à la résistance. Et visiblement, ça résonne auprès des gens, tout ça, parce qu'elle perce pas mal dans les sondages. Oui, c'est là que ça devient vraiment problématique pour le système politico-médiatique.

C'est qu'en juin dernier, l'IFOP la place à un moment même dans le baromètre des personnalités politiques les plus appréciées des Français. Ça veut dire que sa parole porte et qu'elle parle à une France bien plus large, ça dérange profondément. Elle devient un rappel constant par sa seule présence de la solidarité coloniale française avec israélienne, et donc, par conséquent, une anomalie à éliminer. L'éliminer, ça passe aussi justement par ces procédures juridiques ? Oui, c'est ce qu'il faut raconter, c'est ce qui s'est passé la semaine dernière, parce que c'est assez édifiant. Le 2 avril dernier, Rima Hassan est placée en garde à vue pour apologie du terrorisme commis en ligne.

Au motif d'un tweet, elle avait cité Kozo Okamoto, un révolutionnaire japonais impliqué dans un attentat à Tel Aviv en 1972, avec la mention « j'ai consacré ma jeunesse à la cause palestinienne ». Elle avait supprimé le tweet par volonté d'apaisement, mais, qu'importe, une enquête de flagrance est ouverte. Ce mécanisme juridique qui suppose un acte délictueux, en train de se commettre, a une fonction très précise. Il permet de contourner l'immunité parlementaire, sans avoir à en demander formellement la levée au Parlement européen. Et en tout, c'est 13 procédures qui sont engagées contre elle, et qui ont fait l'objet d'un classement sans suite.

Six autres sont encore en cours, et la grande majorité des poursuites contre Rima Hassan n'avaient donc pas de fondement juridique réel, mais elles ont eu lieu quand même. Les juristes ont un nom pour ce phénomène, c'est le « childing effect », l'effet dissuasif. L'objectif n'est pas la condamnation de la personne, c'est l'épuisement, et installer une forme de soupçon permanent. On va écouter un extrait de la conférence de presse de Rima Hassan, vendredi dernier.

4:24
Rima Hassan

On constate aujourd'hui que l'écrasante majorité de ces enquêtes, elles ont été classées sans suite. Et pendant deux ans, on m'a fait poireauter, alors qu'effectivement, je me suis rendue à toutes les auditions, à toutes les convocations pour m'expliquer, finalement, de mes positions, de mon engagement. Et pendant deux ans, on a laissé toutes ces affaires en suspens, comme ça, à des fins, je crois, d'utilisation par des préfets. Parce que finalement, il ne s'agit pas que de la question de ce voyage-là.

J'ai eu à maintes reprises des décisions d'annulation de mes conférences par des préfets qui aussi convoquaient cette question de Rima, les problématiques, c'est une figure problématique, puisqu'elle fait l'objet de plusieurs plaintes pour apologie du terrorisme. Donc, je pense que oui, ça a été véritablement orchestré et que je ne m'explique pas à ce stade comment se fait-il que j'ai été entendue en avril 2024 pour la première audition pour Apologie du terrorisme et que j'ai finalement qu'aujourd'hui des nouvelles sur les suites à donner de ces différentes convocations.

Et je veux quand même souligner que ça intervient à un moment qui est celui des présidentielles, c'est-à-dire que nous rentrons dans une temporalité où nous savons que la France insoumise va perpétuellement être une cible, puisque les chances de la France insoumise d'arriver au second tour ne font plus aucun doute et qu'il y a une volonté manifeste de diaboliser la France insoumise, de cibler finalement ses militants et ses militantes et aussi de faire payer à la France insoumise ses engagements sur la question palestinienne.

6:10
Présentateur

Des images qui ont été recueillies par nos journalistes André Manivit et Lisa Lap. Et comme on l'a entendu, du coup, ces procédures juridiques permettent d'installer l'image que Rima Hassan a toujours des ambiguïtés avec la justice et permet à des préfets d'abuser de leur pouvoir pour la censurer. Et alors le point d'orgue un peu de cette garde à vue, c'est cette histoire de drogue qui a saturé les médias. Et c'est là que la mécanique de la semaine dernière devient vraiment sordide.

Pendant qu'elle est en garde à vue, donc dans l'impossibilité de se défendre, des fuites policières, on rappelle que c'est illégal, circulent vers les rédactions, le Parisien titre immédiatement sur une drogue de synthèse, les chaînes d'info en boucle s'emballent et en font leur bandeau, des éditorialistes commentent pendant des heures la supposée double vie de l'eurodéputé et quand elle sort, la réalité est totalement différente. C'est du CBD légal qui a été acheté en Belgique, un test urinaire négatif a été présenté par l'avocat et aucune preuve de consommation.

Mais le mal est déjà fait, on lui a volé le temps pendant lequel elle ne pouvait pas répondre et dans cet intervalle, il y a eu la construction d'un récit médiatique et on le sait dans les médias, la première information, celle que l'on donne, on la retient et le démentit beaucoup moins. Tu parles de répression judiciaire, mais c'est pas que judiciaire. Non, et c'est même le plus important, il y a quelque chose de bien plus insidieux, c'est la logique du soupçon. Rima Hassan est arabe, racisée, palestinienne et cette combinaison dans le prisme de certains médias suffit à remettre en question sa loyauté envers la France. Regardez le vocabulaire qui est utilisé par certaines rédactions.

Le monde la décrit comme spontanée, impulsive et radicale. Le point se demande si elle n'est pas hors de contrôle. Ce lexique, l'impulsivité, le manque de contrôle, la double loyauté suspecte a une histoire dans la France coloniale et postcoloniale. Il s'est appliqué aux Algériens sous l'occupation. C'est le vieux trope de la cinquième colonne, de l'ennemi de l'intérieur, transposé aujourd'hui à Rima Hassan pour signifier une chose très simple. Elle n'est pas l'une des nôtres. La sociologie française a démontré comment certains corps racisés sont structurellement sommés de prouver leur loyauté républicaine et demeurent suspects par essence, quoi qu'ils fassent.

On en parle d'ailleurs dans un article qui est disponible sur le site du Média. C'est une forme de double peine en fait. Oui, et on peut regarder aussi le deux poids deux mesures. Quand un parlementaire français soutient les frappes au Sahel ou les bombardements israéliens à Gaza, personne ne le poursuit pour apologie de crime de guerre, alors même que des ONG documentent régulièrement les victimes civiles. Quand des responsables politiques défendent la vente d'armes à l'Arabie saoudite pendant la guerre au Yémen, personne ne crée à la complicité. L'objectif n'est pas du tout d'assainir l'espace public de toute prise de position sur un conflit armé.

C'est de faire taire ceux qui se rangent du côté du peuple palestinien parce qu'en faisant ça, ils exposent la réalité de ce que la République française préfère ne pas entendre sur sa propre histoire. Merci Amine pour cette carte blanche.