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interviewLe Figaro· 17 août 2025 14 min

Ukraine: la prise de parole de Macron à l'issue de sa visioconférence avec les dirigeants européens

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Emmanuel Macron

Et quand en 2019, je disais que notre organisation de traités de l'Atlantique Nord était morte d'un point de vue cérébral, je parlais d'une situation où les Etats-Unis d'Amérique avaient unilatéralement décidé de sortir d'un traité qui nous couvrait contre les missiles intermédiaires en disant que les Russes ne les respectaient plus. Le fait est que notre Europe aujourd'hui n'a plus de cadre qui la protège, parce que le cadre qui a été construit pendant la guerre froide n'existe plus. A travers le conflit ukrainien, nous sommes en train de redéfinir les règles de notre sécurité collective. Nous devons en être.

Et donc nous y allons demain pour défendre évidemment l'Ukraine, mais pour défendre nos intérêts, à nous, Européens, que nous assumons. Et moi, je vous le dis très clairement, je veux aussi défendre l'idée que les prochains sommets, il ne faut pas simplement qu'il y ait l'Ukraine autour de la table. Il faut qu'il y ait les Européens autour de la table, avec la Russie, avec les Etats-Unis, parce qu'on parle de la sécurité des Européens. Vous serez prêt à discuter avec Vladimir Poutine ? Je l'ai déjà fait, je l'ai reçu au téléphone il y a quelques semaines.

Vous savez que je l'ai toujours fait et que je n'ai jamais considéré qu'on pouvait arriver à la fin d'un conflit en cessant de discuter, y compris avec les gens avec lesquels on n'est pas d'accord. Encore faut-il qu'il puisse y avoir des avancées. Donc moi, j'ai toujours montré ma disponibilité, mais avec des principes clairs et en essayant de faire ce que je disais.

1:06
Invité

Monsieur le Président, le prix Nobel de la paix, Dmitry Mbratov, journaliste russe anti-guerre, il a demandé à M. Trump d'inclure la question des prisonniers politiques à l'ordre de jour des discussions avec Vladimir Poutine, d'échange des prisonniers politiques entre l'Ukraine et la Russie. Et comme l'ont déjà fait Yulia Navalny, le veuve d'Alexei Navalny et les militants de Memorial, qu'est-ce que vous en pensez ? Et soutiendrez-vous cette initiative peut-être demain à Washington ?

1:46
Emmanuel Macron

Alors je pense que demain, ce ne sera pas la question principale qui sera discutée pour être transparent avec vous, parce qu'elle va se concentrer sans doute sur les sujets de garantie de sécurité et de territoire. Mais je pense que ce qui est soulevé par nos prix Nobel et ce qui est soulevé par beaucoup de dissidents, d'opposants, de femmes et d'hommes d'un courage extraordinaire qui ont parfois perdu la plus proche, qui ont perdu pour certains autres leur liberté et qui se battent pour la sécurité, la dignité, la liberté dans leur pays, nous devons le défendre.

Et si nous devons cheminer vers la fin des hostilités, puis un traité de paix, la question du réengagement passera en effet par le traitement de ces prisonniers. Donc ce sera sur ce chemin. Mais je veux ici redire en tout cas notre attachement, notre soutien, notre grande estime pour toutes les combattantes et les combattants de la liberté en Russie. Leur cause est immense et ils le font avec un courage insigne et aujourd'hui les violences qu'ils subissent, les privations de liberté, le durcissement du système est encore plus fort que ce qu'on avait connu durant le système soviétique. Et donc je veux saluer leur courage à titre personnel et dire que je soutiens leur cause à titre politique.

3:05
Invité

Est-ce que vous êtes convaincu par la proposition d'un traité de réassurance du style article 5 de l'OTAN, mais sans que l'Ukraine rentre dans l'OTAN ? Est-ce que cette proposition pourrait être selon vous la bonne ?

3:17
Emmanuel Macron

La question c'est celle de la substance. Et pour être très clair avec vous, ça a déjà existé ce qu'on se dit là. C'est-à-dire qu'on avait déjà, plusieurs pays avaient collectivement dit il y a de cela 30 ans aux Ukrainiens. Quand l'Ukraine s'était départie du nucléaire, parce que ça a existé, il y a eu ce débat, c'est ce fameux accord de Budapest en 1994. D'abord la Russie avait signé qu'elle n'agresserait jamais l'Ukraine. Tout ça pour vous dire ce que vaut une signature de la Russie. On a déjà la preuve, ils l'avaient déjà signé. Mais plusieurs pays ensuite se sont engagés à protéger l'Ukraine si elle était attaquée. Nous ne l'avons pas fait.

Aujourd'hui même, dans le contexte qu'on évoque, est-ce que nous avons engagé des troupes ? Non. Donc je crois qu'un article théorique n'est pas suffisant. La question c'est la substance, c'est tout le travail que nous avons fait depuis février dernier. C'est pour ça qu'en février dernier, j'ai voulu réunir quelques collègues européens et non-européens, le président Zelensky à Paris, puis que nous avons poursuivi avec les Britanniques et qu'on a bâti cette coalition des volontaires. C'est pour mettre de la substance. Qu'est-ce que c'est que la garantie de sécurité ?

Et donc nous, ce qu'on doit faire, ce n'est pas des grands mots ou des théories, parce qu'on sait à quoi on sera confrontés le jour d'après, si on reste dans la même situation. C'est d'abord de dire que la première des garanties de sécurité pour l'Ukraine, c'est une armée ukrainienne forte. Écoutez, regardez, là aussi, par rapport à toute l'intoxication du débat ambiant. Il y a trois ans et demi que cette guerre a commencé. Il y a trois ans et demi, le président Poutine nous expliquait qu'il allait terrasser les Ukrainiens en trois semaines de ce qu'il appelait lui-même une opération spéciale. Trois ans et demi après, il n'a toujours pas réussi à prendre tout le Donbass.

Ils ne sont pas si forts que beaucoup le croient ou veulent le croire. Ce n'est pas vrai. Les Ukrainiens sont vaillants, braves. Ils ont été très intelligents sur le plan tactique, sur le terrain. Nous les avons beaucoup aidés. Mais c'est eux qui se sont battus. Et donc, si on veut que cette paix soit durable, il faut qu'il y ait une armée ukrainienne solide, robuste. C'est-à-dire aux côtés d'une Russie qui a plus d'un million de combattants aujourd'hui. Et d'ailleurs, dans les discussions, il faudra savoir à combien on demandera à la Russie de réduire son armée, nous et les Américains, parce que c'est une source de désordre dans le monde colossal.

Eh bien, on a besoin d'avoir un format crédible d'armée ukrainienne, premier point. Et de dire, nous, Européens-Américains, comment on les forme, comment on les équipe, comment on finance cet effort dans la durée. C'est légitime, c'est la meilleure défense. Et c'est l'avant-poste de notre défense collective, si la Russie voulait réavancer.

La deuxième chose, c'est nous de dire, et c'est pour ça que ce n'est pas la masse qui compte, c'est la signature stratégique, comment on met ce qu'on appelle des forces de réassurance, c'est-à-dire quelques milliers d'hommes sur le terrain en Ukraine, dans la zone de paix, pour garantir qu'il y a une présence de quelques alliés, qui disent notre destin est lié. Ce qu'on a pu connaître par le passé. Ces forces-là n'ont pas vocation ni à tenir une ligne de front, ni à être engagés sur un conflit chaud, mais à signer une solidarité d'un point de vue stratégique. Ça, c'est le deuxième pilier. Donc c'est ça dont il faut qu'on discute avec les Américains. Qui est prêt à faire quoi ?

La planification, nous l'avons finalisée en juillet dernier. Ça a été coordonné par les chefs d'état-major britanniques et français. Ça a été présenté, j'étais à ce moment-là, à la fin de cette visite d'État et du sommet avec les Britanniques. Nous l'avons à Northwood présenté à tous les collègues. C'est un travail qui est très sérieux, qui est construit. Donc on va aller le montrer à nos collègues américains. On va leur dire, voilà, et nous, on est prêts à faire ceci, cela. Qu'êtes-vous prêts à faire ? C'est ça la garantie de sécurité, la seule qui existe. Je crois que les Ukrainiens, sinon, ne peuvent pas accepter simplement des engagements théoriques. C'est ça la clé.

6:52
Invité

Est-ce que vous avez parlé avec Donald Trump, justement, aujourd'hui, avant la réunion de demain ?

6:56
Emmanuel Macron

Non, je n'exclus pas dans les prochaines heures de le faire. Je vais voir, mais après, il faut qu'il y ait aussi une solennité de ces échanges. Je vais demain à Washington, c'est pour pouvoir échanger, exprimer, rentrer dans le détail. Et donc, c'est demain que j'aurai cette discussion.

7:21
Invité

Globalement, il y avait de grands progrès avec la Russie. Est-ce que vous avez l'impression qu'il y a un budget qui s'installe ?

7:26
Emmanuel Macron

Non, d'abord, je ne veux pas ici avoir des qualifications ou des mots tels que cela. Je ne prétends pas être au courant de tout, parce que je ne suis pas dans ces discussions. Donc, par définition, il est très probable que je ne sois pas au courant de tout. Je suis au courant de la même chose que l'ensemble de mes partenaires européens et du président ukrainien. Et nous voyons la difficulté de la tâche. Et je crois qu'il faut aujourd'hui être lucide. Est-ce que je pense que le président Poutine veut la paix ? La réponse est non. Si vous voulez mon intime conviction, non. Est-ce que je pense que le président Trump veut la paix ? Oui. Je ne pense pas que le président Poutine veuille la paix.

Je pense qu'il veut la capitulation de l'Ukraine. C'est ça qu'il a proposé. Donc, maintenant, on va voir. Demain, on aura une discussion. Elle sera robuste. Et elle permettra au président Trump de réengager, sur la base de ce qu'il a lui-même dit et souhaité, le rendez-vous élargi, où les Ukrainiens et les Européens pourront être là pour porter leur vue. C'est une bonne chose. Et donc, on verra à ce moment-là. Mais c'est aussi pour ça que je pense que si on veut vraiment la paix, il faut que les armes cessent. Et qu'on appelle ça cesser le feu, armistice ou autre. Il faudra un moment qu'on arrive à ce que tout cela permette de sauver des vies.

Et c'est la volonté réaffirmée par le président Trump.

8:42
Invité

Très concrètement, quelles seraient pour vous des concessions, notamment territoriales de la part de l'Ukraine, qui seraient conformes aux droits internationaux ? Parce que vous dites d'un côté qu'il faut respecter le droit international sur les territoires. Et de l'autre, si on veut la paix, de fait, la Russie espère que l'Ukraine serait concession.

8:59
Emmanuel Macron

Qu'est-ce que ça peut être très concrètement ? D'abord, vous avez raison, mais ce que je dis est possible. Si on veut respecter le droit international, on ne stipule pas pour un pays des pertes territoriales pour lui. Ensuite, un pays peut tout à fait, dans le cadre d'un armistice, d'un cesse-le-feu, d'un traité de paix, reconnaître des territoires qu'il aurait perdu, qui sont gelés. Il ne reconnaît pas qu'ils sont sous une autre vingté, mais il reconnaît qu'il les a militairement perdus. Ça, ce n'est pas non conforme aux droits internationaux. Mais c'est une très grosse concession. Et comme je vous l'ai dit, il ne m'appartient pas de la faire.

Par contre, aucun pays, après trois ans et demi d'un tel conflit, tant de vies humaines sacrifiées, ne peut accepter des pertes territoriales, même de fait, s'il n'a pas la garantie qu'il sera protégé sur le reste de son territoire. Et voyez, je conclurai là-dessus, nous, Français, beaucoup, je sais, dans le débat public, parfois disent pourquoi on en fait tant sur l'Ukraine. On en fait autant sur l'Ukraine parce qu'il s'agit de l'Europe. Et on en fait tant sur l'Ukraine parce qu'il s'agit de notre voisinage.

Et donc, si nous, nous sommes faibles, qu'on accepte qu'une puissance révisionniste, c'est-à-dire qui revoit les traités internationaux et les frontières internationalement reconnues, avance, conquiert des territoires, on ne peut pas être en paix. Et ça a déjà existé. Et on l'a déjà vu par le passé. Et vous savez quoi ? Je dirais tout à l'heure à Borme et Mimosa, célébrer les 81 ans de la libération de Borme. Mais il faut avoir oublié cette histoire. Les mêmes nous expliquaient à l'époque que c'était très loin, la Pologne ou la Tchéquie, et que ça n'avancerait pas plus loin et qu'il n'y aurait pas de problème pour la France parce que tout ça était très loin. L'Europe, c'est un tour.

Quand vous avez des grandes puissances qui plus est, qui sont dans une course en avant militaire, qui sont dotées de l'arme nucléaire, qui commencent à vouloir mordre, rien ne les arrêtera. Et donc nous devons, si nous voulons être libres, si nous voulons être indépendants, nous devons être craints. Si nous voulons être craints, nous devons être forts. Et c'est la cohérence entre ce que je vous dis aujourd'hui et ce que nous sommes en train de conduire pour le pays. C'est-à-dire que ce qui se passe en Ukraine aujourd'hui, c'est un réveil collectif.

L'Europe n'est plus une terre de paix, pas par notre faute, pas par une guerre civile des Européens, parce que nous avons à côté de nous, aujourd'hui, une puissance militaire qui ne veut pas la paix en Europe et qui cherche d'ailleurs son affaiblissement politique. Et donc nous, Européens, nous devons accepter ce sursaut. Il est difficile pour tout le monde, mais c'est de restaurer des capacités de puissance. La France les a, pour partie, pour ce qui la concerne, parce que nous avons un format d'armée complet, parce que nous avons l'arme de dissuasion.

Mais on doit réinvestir sur cette sécurité et donc faire des nouveaux choix, accepter que l'ordre du monde nous impose de revoir nos priorités pour nous-mêmes. Et on doit porter ces choix au niveau européen pour défendre l'Europe et la France, nos intérêts, notre sécurité, notre liberté. Parce que si nous sommes faibles aujourd'hui, alors nous paierons très cher demain, croyez-moi, très cher demain, l'effacement géopolitique de l'Europe et l'insécurité qui règnera. Moi, je veux une Europe puissance, militaire, technologique, économique, diplomatique, et je veux une Europe forte, puissante, qui est respectée parce qu'elle est forte et qui peut donc continuer à être libre.

C'est ça que nous allons faire demain. à Washington. C'est ça que nous allons porter et dire aussi que ce pilier européen de l'OTAN, que nous défendons, nous, Français, depuis tant d'années, est désormais une réalité et que nous sommes prêts à prendre nos responsabilités quand on parle de ces garanties de sécurité collective. Voilà. Nous ne sommes pas passifs, nous sommes actifs et nous voulons prendre ces responsabilités et nous voulons décider pour nous-mêmes. C'est ça, l'autonomie stratégique. C'est de décider pour nous-mêmes ce qui va nous toucher. On ne prétend pas décider ce qui va toucher les autres, mais pour nous, on veut décider. C'est tout.

12:45
Invité

Avec même soldats français qui iront en Ukraine.

12:47
Emmanuel Macron

Mais ce n'est pas ça la discussion aujourd'hui. La discussion, c'est déjà de savoir comment on a la paix et ensuite, qui est prêt à financer comment, une armée ukrainienne qui sera au bon niveau. Premier élément. Et la deuxième ensuite, c'est d'avoir quelques milliers de soldats entre plusieurs pays. Donc ce n'est pas massivement un déploiement. Il ne faut pas commencer à faire peur aux Français. Mais surtout, ça n'a pas de sens. Si le premier pilier... Aujourd'hui, quelle est l'armée européenne la plus importante ? C'est l'armée ukrainienne. C'est la plus grande armée d'Europe. Ils sont quasiment à un million de combattants. Nous en sommes tous très loin.

Nous, on a une armée qui est beaucoup mieux équipée, qui a la capacité nucléaire. Très bien. Mais notre vocation n'est pas de nous substituer à une armée ukrainienne. C'est de la bâtir. C'est ça, la première garantie de sécurité. Ce sera donc ça, le premier sujet. Et après, c'est les forces de réassurance. Mais les forces de réassurance, je vous l'ai dit, c'est une signature stratégique. Et donc, ce n'est pas du tout le nombre qui compte. Mais c'est de dire, on est là, à Odessa, à Kiev, pour dire là, patouche, en quelque sorte. Et avoir des garanties stables. Parce que c'est aussi nos frontières. Voilà.

Merci à vous, en tout cas, d'être là et d'avoir conscience que ce moment est un moment grave pour l'Europe. La France, aux côtés des Ukrainiens. Mais ça nous touche aussi très directement. Merci beaucoup. Merci. Merci. Bon courage.