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interviewFrançois Ruffin· 27 avril 2017 8 min

"LES ÉLITES FRANÇAISES ONT FAIT LE DEUIL DE NOTRE INDUSTRIE" (Envoyé Spécial)

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

François Ruffin, notre invité, merci d'être avec nous. - C'est le gros bordel derrière vous. - Oui c'est normal il y a Emmanuel Macron qui est en train de partir.

De quitter le site de Whirlpool, c'est pour ça qu'effectivement il a beaucoup de mouvement autour du container d'Envoyé Spécial. Vous, ce n’est pas la première fois que vous venez ici, pour le coup vous êtes venu très souvent. - Il y a des merguez à un prix très compétitif : 1 euro, ça me fait mes déjeuners le midi. - Ce n’est pas que pour ça que vous venez, on va en reparler.

Pour ceux qui ne vous connaissent pas, parce qu’il y en a encore qui ne vous connaissent pas bien, vous avez grandi ici à Amiens, vous êtes un enfant du pays comme on dit, vous y avez fondé un journal satirique, on a aussi beaucoup entendu parler de votre documentaire « Merci Patron ! » où vous dénoncez les fermetures d’usines, et ce qui est important, là aujourd’hui, politiquement, c’est que vous vous présentez aux législatives dans la première circonscription de la Somme, on y est, c’est ici la première circonscription de la Somme. C’est d’ailleurs sur ce parking que vous avez lancé votre campagne.

Comment vous vous expliquez que, à part Emmanuel Macron et Marine Le Pen, aujourd'hui, j'allais dire seulement aujourd'hui, on a vu aucun candidat à la présidentielle sur le site des Whirlpool d’Amiens ? - Je pense que les élites françaises elles ont fait le deuil de l’industrie depuis un paquet d’années Depuis le milieu des années 80, on s’est dit dans le sommet des politiques : « l’industrie c’est dépassé, maintenant il faut aller vers les services », donc on a laissé se délocaliser, lentement, et dans de plus en plus d’indifférence, les entreprises en se disant que finalement, on n'y pouvait pas grand-chose. Donc l’espèce de fatalité ressentie par les ouvriers eux-mêmes, il y a une adhésion de la classe politique à cette fatalité.

La semaine dernière, Whirlpool a décidé d’augmenter ses dividendes de 10% pour les actionnaires aux Etats Unis, pendant que dans le même temps ils ferment leur usine d’Amiens. La question c’est : « Quand il y a une injustice qui est aussi criante, comment se fait-il que les dirigeants politiques ne tapent pas du poing sur la table et comme ça se fai alors qu’ils sont seulement candidats, ils ne se positionnent pas sur des dossiers où l’injustice apparait de cette manière-là ? » - Ce qui est dit ici, en tout état de cause, repreneur ou éviter une délocalisation, ça c'est Marine Le Pen qui le dit, est ce que c’est plus que des promesses de campagne d’après vous ? - Je crois que, en tout cas pour ce qui est d’Emmanuel Macron, c’est plus sur la taille de la serpillière, c'est à dire... - La taille de la serpillère ? - Oui.

On considère que le naufrage a lieu, de toute façon il aura toujours lieu, on ne peut pas grand-chose contre le naufrage, mais on va augmenter la taille de la serpillière qu’on passe derrière. C’est-à-dire, qu’il y aura plus de sous dans l'enveloppe pour le plan social, il y aura plus de reclassement, il y aura plus de formation, c’est juste la taille de la serpillère et la couleur de la serpillière. Et pas, qu’est-ce qu’on fait pour lutter contre les causes de tout ça ?

Vous êtes au milieu d'une région où il y a eu Goodyear juste avant, il y a six mois il y a eu Bigard, y a eu Abélia, il y a eu Parisot sièges de France, même les chips Flodor ont quittées la Picardie… S'il ne nous reste même plus les patates... - Marine Le Pen, est-ce que vous comprenez que les ouvriers d'ici, de Whirlpool, d’ici puissent être séduits par son discours ? - Quand il y a un phénomène politique qui est aussi massif, vous ne pouvez pas faire autre chose dans un premier temps que de le comprendre, ensuite, vous pouvez le combattre.

Mais dans un premier temps en tout cas il faut le comprendre. Le fait que Marine Le Pen... - Comment vous le comprenez ?

Expliquez-nous. - Il y a dans son programme une dose de protectionnisme affichée, assumée, et moi je suis protectionniste aussi. Mais, à savoir : « contre qui on doit se protéger ? ».

Moi je pense qu’il faut se protéger des actionnaires qui recherchent des dividendes, par exemple dans le programme de Marine Le Pen, il n'y a à aucun endroit, le mot « actionnaire » ni « dividende », l’adversaire n’est pas pointé de côté-là. La deuxième raison : s’est appliquée à citer régulièrement le nom de Whirlpool, à la fois à la télévision, dans ses discours, dans ses communiqués, ça ne peut pas faire autre chose que de produire un attachement. Quand on voit qu’il y a un intérêt pour un dossier et pour l'instant c’est malheureusement elle qui a montré le plus d’intérêt pour le dossier Whirlpool. - Vous pensez aujourd’hui que le phénomène de la délocalisation peut être stoppé ? - Oui.

Oui, oui, oui, oui. Ca veut dire que contre le laisser faire économique, il faut qu’il y ait du politique qui existe. - Comment ? - Par exemple une taxe kilométrique : une taxe kilométrique sur chaque produit qui est transporté, on fait relever le cout du transport. - En gros un lave-linge, un sèche linge qui va arriver de Pologne ou de Roumanie, il y aura une taxe kilométrique ? - Exactement, pour décourager le fait d’éloigner les centres de production des centres de consommation.

Si vous voulez rapprocher la production et relocaliser, il faut que le cout du transport soit relevé - Franchement François Ruffin, quand vous voyez, dans notre documentaire, qu’un ouvrier polonais qui travaille chez Whirlpool, donc pour le coup c'est vraiment les mêmes que les ouvriers d’ici. Mais qu’il est payé 3 fois moins qu’un ouvrier d’Amiens, on se dit que les jeux sont faits. - C’est pour ça que je suis pour des taxes aux frontières, je suis pour des quotas d’importation. - C’est là votre protectionnisme à vous. - Oui, mais simplement je dis toujours : « De qui il faut se protéger ? », il ne faut pas se protéger contre les salariés polonais, il faut se protéger contre les actionnaires, qui en l'occurence aujourd'hui sont américains.

C'est le fonds Vanguard Group. C'est aussi le principal actionnaire de Monsanto, d'Exxon Mobil... - Il faut se battre contre les multinationales, c’est ce que vous dites ? - Evidemment il faut se battre contre les multinationales et il faut que les politiques remontrent leur puissance plutôt que de faire des aveux d’impuissance, de dire que les lois ne peuvent rien changer et ainsi de suite. - Vous dites que l’Etat français est beaucoup trop gentil avec Whirlpool. - Il n’est pas trop gentil, il n’a rien fait !

Mais qu'on me dise quand est-ce que l'Etat français...

Emmanul Macron, qui est sans doute le futur président de la République, il n’a pas eu un mot pendant 3 mois pour dire du mal de Whirlpool. Qui connait Jeff Fettig, le PDG de Whirlpool ? Qui connaît Vanguard Group ?

Il faut désigner les adversaires. Vous savez c'est ce que je dis toujours : si les salariés de Whirlpool, ils sortaient de leur usine, et qu'ils avaient à la sortie le château de leur PDG jeff Fettig. Il faut voir ces 2 énormes baraqes, accès direct à la plage, terrains de tennis en extérieur, piscine intérieure, 80 chambres, 17 salles de bain ...

S'ils sortaient de là et qu’ils disaient : « C’est à ça que sert mon fric ? » Oui, ça susciterait de la révolte. Le problème politique que nous avons aujourd’hui, c’est la distance entre le capital et le travail.

Les travailleurs ne voient pas où va l’argent. - Vous, vous appelez au boycott des produits Whirlpool ? - Non, je n'appelle pas au boycott parce que le boycott est un geste individuel et je pense qu’il ne marche pas.

On a pas acquis les congés payés, on n'a pas acquis les 40 heures, on n’a pas mis fin au travail des enfants par le boycott. On a amélioré la condition des salariés par une chose qui s’appelle la loi. Ce sont des règles communes qu’on se fixe et qu’on respecte.

Il faut faire respecter à Whirlpool, à Monsanto, à Exxon Mobil, à Total, à Bernard Arnaud …C’est pas que les étrangers les Français ne sont pas mieux. Il faut leur faire respecter des règles communes, d'abord qu’il n’aillent pas planquer leur argent dans des paradis fiscaux et ensuite qu’on les contraignent à produire au plus près des sites de consommation. - Une question, si vous pouvez y répondre maintenant : pour qui allez-vous voter au second tour de la présidentielle ? - C’est un peu comme quand vous allez aux toilettes : vous aimez bien fermer la porte.

C’est le principe de l’isoloir, c'est qu'il y a un rideau parce que ce n’est quand même pas la première fois que je vais avoir à faire un geste dont je ne suis pas fier au deuxième tour d’une élection. Mais néanmoins, quand bien même je glisserais un bulletin Macron dans l’urne, qui n’a pas besoin de ma voix pour être élu, parce que je pense qu'il le sera. Mais je serai un opposant ferme à Emmanuel Macron dès le 8 mai au matin d’ailleurs je le suis déjà avant son élection. - Vous serez face lui. - Je ne pense pas qu’il apportera grand-chose de positif aux gens de ma région. - Merci à vous François Ruffin, merci infiniment d’avoir répondu à nos questions sur le container d'Envoyé Spécial, juste devant l'usine Whirlpool.

Et vous êtes applaudi !