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interviewC à vous (sur YouTube)· 24 avril 2025 24 min

Affaire Bétharram : le témoignage d’Hélène Perlant, la fille de François Bayrou

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

des sports de Canal, atteint de la maladie de Charcot. Ce n'est pas une question d'accès aux soins palliatifs. Pierre Cousein était sous soins palliatifs depuis le début de sa maladie.

Il prenait des cachets régulièrement. Toutes les 2 heures, son téléphone sonnait pour lui rappeler ses médicaments. Il m'a dit que sa souffrance était d'abord psychique.

C'est pour ça qu'il préfère en finir. La France n'offre pas d'autre alternative à ces gens que de se suicider eux-mêmes s'ils en ont la force ou de s'exiler dans les pays comme la Belgique, la Suisse ou les Pays-Bas, où on respecte assez la vie pour laisser le choix de la quitter. L'an dernier, 106 Français sont allés mourir en paix en Belgique comme Pierre. - A.-E.Lemoine: A quoi tient la fin de l'omerta?

Au courage d'une victime qui en lançant en 2023 un appel à témoins ne pensait pas révéler l'un des plus grands scandales de violences physiques et sexuelles de l'histoire de l'Education nationale. L'affaire Notre-Dame de Bétharram: plus de 200 plaintes à ce jour, dont près de la moitié pour violences, attouchements, viols et violences en réunion commis par des prêtres et des professeurs de cet établissement privé catholique. Un silence devenu hurlement lorsqu'un lanceur d'alerte découvre les faits. - F.Bayrou: C'est un établissement qui a la réputation d'être strict, dont on disait: "Si tu n'es pas sage ou que tu ne travailles pas, on te scolarisera là-bas." Mes enfants y étaient scolarisés.

Je n'ai jamais été informé de quoi que ce soit de violent. - A.Esquerre: J'invite tous ceux qui n'ont pas saisi la justice à se manifester.

Un nombre colossal de victimes restent tapies dans l'ombre. - Son tympan a éclaté parce qu'il a été frappé par un surveillant. - Il nous masturbait et nous faisait des fellations. - C'était une caresse, une main dans mon pantalon... -4 ans de violences, mais on nous disait que c'était normal. - A.Esquerre: Il y a 15 mois, j'étais tout seul avec mon groupe Facebook.

Là, on a réussi à faire incarcérer un criminel de Bétharram. - A.-E.Lemoine: Bonsoir, A.Esquerre.

Ce lanceur d'alerte, c'est vous. Vous êtes porte-parole de l'association des victimes de Bétharram et vous publiez aujourd'hui le rapport de 2 ans d'enquêtes bouleversantes sur Bétharram, que vous surnommez "le goulag des Pyrénées". H.Perlant, vous êtes la fille de F.Bayrou et vous avez été victime de violences par un prêtre.

Merci d'être là. Quand je disais que la fin de l'omerta tient parfois au courage, il tient aussi au hasard d'une promenade. Il y a 2 ans, vous rencontrez un surveillant qui vous avait brutalisée lorsque vous étiez enfant.

Vous l'aviez déjà croisé, mais pour la première fois, vous ne baissez pas les yeux. "Je reste droit face à lui et à ces violences impunies sur mon corps d'enfant." Que vous avait-il fait subir? - A.Esquerre: Ce qui a été terrible, c'est que quand on croise son agresseur, on a un sentiment de honte.

Même adulte, on baisse le regard. On ne l'affronte pas. Toute ma vie, ça m'a poursuivi.

Quand je le vois, c'est une révélation pour moi. Je me dis qu'il faut vraiment agir et qu'il est temps. De le voir avec ce groupe d'enfants me fait particulièrement mal. - A.-E.Lemoine: Il était encore en poste. - A.Esquerre: Je me rappelle le passage à tabac que j'ai subi de sa part, d'une violence inouïe.

Retiré d'une étude, mis dans un petit bureau à côté. Tous mes camarades ont pu entendre la violence des coups. La pire des choses, c'est quand vous revenez dans la salle et que tout le monde regarde son livre de classe.

Vous êtes en train de pleurer. Personne ne vient vers vous. A aucun moment vous n'en parlez.

Vous avez honte. Je n'avais rien fait. Je m'étais peut-être retourné, allez savoir.

Je ne méritais pas cette disproportion. - A.-E.Lemoine: Toujours là, c'est lui qui a baissé les yeux. - A.Esquerre: Ce jour-là s'est allumé le feu.

Sous l'effet de la providence, j'ai souhaité agir. Comme un citoyen lambda, car je suis un homme ordinaire. - A.-E.Lemoine: Vous créez un groupe Facebook pour recueillir la parole de ceux qui auraient pu, comme vous, subir les violences.

Vous n'imaginez pas découvrir ce que vous appelez un continent de violences sexuelles et systémiques. - A.Esquerre: Je m'attendais à des violences physiques parce que je les avais vues.

Je savais ce que j'avais vécu. Par contre, je vais découvrir l'innommable. Tout un tas de punitions collectives dans les dortoirs que les internes vont me raconter.

Surtout, ces violences sexuelles, ces attouchements, ces violences par des personnes que je connaissais, par des prêtres, directeur et les surveillants laïques. - A.-E.Lemoine: Notamment celui qui vous avait agressé pour vous raconter comment il a violé...

Ce n'est pas vous qui le racontez, c'est Alexandre, 13 ans au moment des faits. Il est encore scout dans le Morbihan avec l'équipe éducative de Notre-Dame de Bétharram. Le surveillant qui vous avait brutalisé l'agresse sexuellement. - A.Esquerre: Et il reste 40 ans à Bétharram.

Il avait cette habitude, tous les soirs, d'avoir un enfant différent sous sa tente. C'était le chef et pour le louveteau, c'était comme un honneur d'aller sous sa tente. - A.-E.Lemoine: Il a dit au jeune Martin: "Cette fois-ci, c'est ton tour." - A.Esquerre: C'est ça.

La scène est décrite un peu crûment, mais je crois que c'est important aussi d'expliquer comment les choses se passent et le mode opératoire. - A.-E.Lemoine: Ce surveillant est aujourd'hui mis en examen pour viols et agressions sexuelles.

Il est présumé innocent. Il rencontre Alexandre quelques années plus tard et le menace: "Si tu parles, je dirais que tu étais consentant." C'est le piège dans lequel on essaye d'enfermer tous ceux qui voulaient dénoncer les actes? - A.Esquerre: Oui.

Chez le jeune garçon, on essaye toujours de dire: "Tu as eu une jouissance, donc tu étais consentant." Il n'y a pas de consentement à chercher quand on est mineur. Toujours la culpabilité.

Que fait ce jeune adulte? Il ne dit rien. Il vient dans mon bureau, sur mon lieu de travail, me raconter ce qu'il a subi.

C'était particulièrement dur, je peux vous le dire. - A.-E.Lemoine: Il n'avait jamais parlé avant. - A.Esquerre: Non, ni à sa femme ni à quiconque.

Il m'a donné des détails particulièrement précis. - A.-E.Lemoine: Il y a la violence, les agressions, le sadisme...

Quand on fait des piqûres avec des seringues remplies d'eau aux enfants, qui font un mal de chien, ou un surveillant qui prend le soin de retourner sa chevalière pour que les gifles fassent le plus mal possible...

Des violences qui venaient sans explication. C'est aussi une violence gratuite. - H.Perlant: Totalement gratuite. - A.-E.Lemoine: Vous en avez été victime, H.Perlant.

Vous étiez adolescente, élève de l'établissement pour filles géré par la congrégation de Bétharram. Un prêtre organise un camp d'été. Vous y participez.

Que se passe-t-il? - H.Perlant: Un soir...

Je ne sais pas. On se sent d'un seul coup agrippée, traînée par les cheveux, un déferlement d'une violence terrible et que l'on sent désinhibée. On sent qu'il y a quelque chose qui peut effroyablement aller par-delà toutes les violences que l'on a déjà rencontrées dans sa vie.

Par-delà toutes les violences qui ont un sens, du côté du sexuel ou de la mort. Quelque chose d'absolument abominable. On ne connaît pas ça.

Le corps entier se met en position de se préparer à mourir. On ne sait pas. En quelques minutes...

Ca dure probablement peu de temps. Le corps lâche. Ca dure un temps infini. - A.-E.Lemoine: Vous ne savez même pas par où il arrive. - H.Perlant: Non.

Je suis en train de plaisanter avec les camarades, on déballe nos sacs de couchage...

Il me laissera là, à l'écart, toute la nuit. Tout le monde me verra dans mon état. Ton livre dit bien la honte, l'humiliation.

Quand le corps lâche, c'est compliqué. La seule chose que j'entends, quand il retourne parmi les autres, sans gêne...

C'est aussi ça qui fait que le reste des spectateurs ne peuvent pas réagir. Il n'y a pas la moindre justification, comme si de rien n'était, comme si la victime devait savoir pourquoi elle était frappée. Elle ne dit rien, donc elle doit bien savoir.

Et comme si celui qui avait frappé avait le droit de savoir. C'est refermé sur du non-sens. Je me souviens de m'être retournée vers eux, de guetter un regard quelconque et de voir adultes, enfants, tout le monde avec des yeux vides qui ne renvoient même pas...

Je ne parle même pas d'une émotion, je me serais contentée de moins. Même pas de quoi faire une réalité de ce que l'on vient de vivre. Je me souviens penser me protéger en me disant qu'il ne m'a rien fait. "Je ne vais pas adhérer à cette honte.

Tu ne m'auras rien fait. Ca n'existe pas. Tu ne m'as pas cassée.

Je continuerai de sourire 2 fois plus..." - A.-E.Lemoine: Malgré les bosses...

Comme des oeufs sur le crâne. - H.Perlant: J'avais peur que ça se voit.

Rien sur le visage et le cou. C'est les parties couvertes par les vêtements de randonnées qui sont pleines d'ecchymoses. Je me souviens de me croire très forte à cacher ça, à revenir dans le groupe le lendemain avec le sourire et je crois que c'est moi qui gagne.

De lui infliger "tu ne m'as rien fait". Or, je suis tout simplement en train de rentrer dans cette logique du silence et de priver même les gens qui étaient là de la possibilité de me dire qu'on va m'aider. Puisque je vais si bien, que voulez-vous aider? - A.-E.Lemoine: Pourquoi vous ne parlez pas à vos parents? - H.Perlant: D'abord parce que je ne m'en parle pas à moi-même.

C'est ce que je voudrais dire...

Le sens de ce que je fais, pour moi, est vraiment tourné vers ça. C'est délivré. Je les ai tellement entendus dire...

Ce n'est pas tant à l'agresseur, qu'on en veut, c'est à ses parents qui n'ont pas vu, pas écouté ou pas compris. Quand on a vécu un mécanisme de déni vital comme ça, on se met dans une solution de survie qui fait qu'on va empêcher les autres de voir. C'est déjà une espèce de délivrance.

Déjà, enlever la rage que les parents n'aient pas vu...

Le principe du déni, c'est d'empêcher les autres de voir. Quelque chose de soi-même est en survie, ce débat contre le retentissement inouï des émotions qui pourraient survenir si on se disait...

Quoi? "Il a cherché à me tuer"? On ne peut pas se le dire.

On replie tout ça dans l'infra-langage. Je ne crois pas que les choses que l'on peut développer soient de faire parler les enfants. On est replié en deçà des mots et des mécanismes de survie.

Ce n'est pas la chose qu'on pourra aborder en disant "raconte-moi ta tristesse". On pourra compter un chagrin ordinaire, quelque chose qu'on comprend. Le langage ordinaire, c'est du sens.

On ne peut pas mettre en paroles quelque chose qui est à la fois si violent...

Au-delà de l'angoisse massive. Et ça n'a pas de sens et pas de réalité. Les témoins sont là et rien.

On est tout seul avec quelque chose d'extrêmement replié. Ils n'auraient pas pu le voir. Je ne pouvais pas en parler, puisque la survie, c'est que ça ne parle pas.

C'est comme ça qu'on s'en tient dans sa dignité. Il faut que ça ne parle pas. Au contraire, je surjoue que ça va très bien et que ce camp est magnifique. - A.-E.Lemoine: A.Esquerre, aucun parent ne savait?

Très peu? - A.Esquerre: Je ne sais pas si on peut dire qu'aucun parent ne savait.

En tout cas, ils voyaient que les choses n'allaient pas. Je regarde mon cas personnel, on me donnait un médicament, un décontractant intestinal, parce que j'étais angoissé d'aller à l'école. A aucun moment on ne m'a demandé ce qui se passait à Bétharram.

Enfant, on n'est pas questionné. J'invite tous les téléspectateurs à questionner les enfants régulièrement. "Qu'est-ce qui se passe?" Surtout si les résultats scolaires s'écroulent.

Il y a un problème et il faut le régler. Il faut parler. C'est très important. - A.-E.Lemoine: Votre père savait que vous aviez décidé de témoigner dans ce livre.

Il vous a fait confiance. Hier, il réagissait à votre récit. - F.Bayrou: En tant que père de famille, ça me poignarde le coeur.

Même si c'est une affaire très ancienne, que des dérives de cet ordre aient eu lieu, pour moi, c'est presque insupportable. Mes enfants sont comme la prunelle de mes yeux. Chacun d'entre eux, et elle en premier, puisque c'est l'aînée de mes enfants.

On parle de tas de choses et elle n'avait jamais parlé de ça. - A.-E.Lemoine: Comment réagissez-vous à ces mots? - H.Perlant: Je veux garder ma réaction pour moi.

Si cette réaction est authentique, je veux qu'elle soit privée et que ce soit entre nous deux. Je ne veux pas de réaction officielle. J'ai voulu faire savoir que j'étais sa fille pour une autre raison importante dans ce que j'ai trouvé être terriblement dur pendant les 18 mois de ce que je t'ai vu faire d'extraordinaire.

Jusqu'à ce que je sorte, et tu m'as soutenue pour le faire...

On était d'accord pour faire du beau avec ce qu'on voulait faire. Jusqu'à ce que j'ose sortir et en sachant les risques que je prenais, le contexte extrêmement dangereux dans lequel j'étais, toutes les victimes croyaient qu'il y avait une espèce de pseudo-élite qu'ils appelaient "les notables" qui avaient consenti à ce que les autres, les moins que rien, violés, battus, on s'en fiche, "les nôtres sont bien à l'abri"...

Je n'avais pas d'autres moyens pour leur dire que ce n'était pas possible. Je n'avais pas d'autres moyens pour que la société française regarde enfin en face ce qui est caché dans les fondations de l'éducation depuis...

Nous, on est là, mais depuis des générations. Pour pouvoir enfin aller le regarder collectivement, il faut que quelqu'un vous dise qu'on y est tous. Chiche!

La fille du Premier ministre, je sors, alors que ce nom avait été compliqué pour moi. Alain m'a aidée, parce que c'est vraiment difficile pour moi. Il faut m'accompagner dans cette idée que ce que je veux faire, c'est faire pivoter la réflexion, enlever les notables et les pas notables...

On y va, on regarde et on s'outille avec de nouveaux outils. - P.Cohen: Au-delà Des notables etc., la question de savoir qui savait, parmi les responsables publics, les décideurs, les élus de la région...

C'est une question importante, l'affaire dans l'affaire. A.Esquerre, vous estimez qu'il y a 2 couches de secrets et d'exactions: les violences physiques pour lesquelles beaucoup étaient au courant, l'établissement était réputé pour sa discipline de fer, et les violences sexuelles que vous avez découvertes en enquêtant et on peut se dire que c'est valable aussi pour les élus et responsables de l'époque? - H.Perlant: Bien sûr.

Je découvre ce continent de violences sexuelles qui avait lieu. J'étais loin d'imaginer...

Même si je suis un homme courageux qui porte un dossier extrêmement lourd, si j'avais su ça avant, je n'y serais pas allée. Je le dis. C'est très dur... - A.-E.Lemoine: C'est-à-dire? - A.Esquerre: Porter un dossier de ce type, c'est d'une violence inouïe.

Les victimes attendent énormément, aujourd'hui, de ma personne. Je m'y investis depuis 18 mois. J'ai un travail à côté, j'ai 38 heures par semaine que je dois à mon employeur.

Je porte ce dossier tous les soirs. J'écoute des violences inouïes, des cas d'inceste également. On est sur des tabous de société.

Les week-ends, je les passe également pour travailler auprès des victimes. Un dossier de ce type, il faut être très solide psychologiquement pour pouvoir l'affronter. Je tiens à remercier toutes ces victimes et Hélène, qui en est une parmi d'autres, qui accepte, sur les plateaux de télévision, qui accepte de livrer leurs traumas à visage découvert.

La honte change de camp. On est à un tournant, dans notre société. Nous changeons de paradigme et nous démontrons que toutes ces violences infligées aux enfants, notamment les châtiments corporels dans l'éducation, ça ne sert à rien.

Ca ne fait que briser des vies. C'est ce que je veux faire passer comme message. Il faut qu'on change de logiciel.

Avec Hélène, on est dans cette démarche. - A.-E.Lemoine: Les victimes ne vous demandent pas...

Non pas de trouver des responsables, mais d'expliquer la chaîne de responsabilité, le poids du silence? C'est aussi ce que vous demandent les victimes? Si on entend "tout le monde savait", n'était-ce pas la responsabilité de ceux qui avaient les moyens d'agir et qui savaient, d'alerter? - H.Perlant: Je veux intervenir sur "tout le monde savait".

Je suis dans une école où ce discours sur la discipline, la violence, on prenait ça pour du folklore. On n'a jamais...

Je ne connais que le lycée. Ce n'était pas du tout le collège. C'était ma découverte en lisant ton livre, que le collège était le lieu de la terreur.

Le lycée était le lieu du foutoir. Découvrir ça...

On pensait que c'était des blagues, on en riait. Ca n'existait pas, cette espèce de discipline. Le lycée...

Je suis professeure. Je n'ai jamais vu un lycée aussi indiscipliné, où il y avait autant de bazar. Des bazars mémorables.

Je n'ai pas entendu d'autres choses de tout ça n'y fait circuler d'autres choses de tout ça qu'une espèce de satire. - E.Tran Nguyen: Une plainte avait été déposée contre votre père pour non-dénonciation de crime et délit en février dernier.

Ca concerne un fait survenu en 87-88 où vous êtes en classe d'études. L'un de vos camarades est frappé par un surveillant. A ce moment-là, il est persuadé que vous avez vu et que vous en avez parlé à votre père.

Pourtant, ça n'a jamais été le cas. - H.Perlant: Non, bien sûr.

C'est comme ça que j'entre dans le livre, pour dire de commencer à réfléchir au silence, non pas comme une omerta, mais sur comment la société fabrique un silence structurel. J'entre avec cette plainte qui me concerne. D'abord, le vertige.

Je me souviens physiquement de ce moment dont je n'avais aucun souvenir. J'ai essayé de me demander après s'il y en avait eu d'autres. - E.Tran Nguyen: Ca vous est revenu en mémoire à ce moment-là? - H.Perlant: Quand je lis la plainte.

J'étais sur le point de dire "mais n'importe quoi", et ça m'est revenu et je me suis dit: "J'y vais. Je vais aller leur montrer pourquoi et comment, que l'on soit victime ou témoin, on ne parle pas." C'est comme ça que j'entre dans ce livre, en proposant à l'un d'eux cette séquence, ce que j'ai ressenti quand on l'a frappé.

Je n'ai pas vu la fin de la scène. Je me suis mise en défense de mon corps. L'effroi et le trauma qu'il a vus dans mes yeux, ce n'était pas l'effroi de ce qu'il vivait, c'était me retrouver en train de revivre exactement ces sensations corporelles et mettre en position de PLS. - P.Lescure: Quand vous évoquez tout ce que ça représente, cette enquête...

Vous devez ressentir très fort aussi que l'affaire de Bétharram provoque de telles réactions dans d'autres établissement que d'un seul coup, d'autres élèves prennent la parole et racontent ce qu'ils avaient vécu. - Il m'a déchiré mon pyjama, enlevé mon pyjama. C'est assez fou.

Je me suis retrouvé nu. Il a allumé les douches froides et a continué à me frapper. Il m'a attrapé violemment les parties... - Votre professeur arrive doucement derrière vous et vous met un coup de pied, un coup de poing, une claque... - Il m'a foutu à terre et m'a roué de coups de pied.

Il m'a percé le tympan. - Les bonnes soeurs nous martyrisaient. Une couverture quand il y en avait une, un seau hygiénique dans le fond, un matelas pourri, une cuvette et un seau d'eau. - P.Lescure: L'objectif commence à être atteint, quand vous appelez à une société qui doit voir et parler, inciter à parler...

Vous en avez les effets. - A.Esquerre: Oui.

J'en suis très fier. Je suis encore sous le coup de l'émotion quand je vois ce que j'ai déclenché, ce MeToo scolaire dans ces établissements catholiques. Un Etat dans l'Etat.

Des établissements scolaires en roue libre, avec des chefs d'établissement en toute-puissance. Ca fait mal. C'est dans les écoles de la République.

L'Etat, la nation doit changer de regard sur toutes ces victimes en accueillant cette parole et surtout, en faisant preuve de sympathie, d'empathie, d'écoute. C'est fondamental. Au-delà de réparations financières qui sont parfois distribuées par l'Eglise, on doit accompagner les victimes sur des thérapies alternatives pour soigner au mieux ces troubles.

Les victimes veulent s'investir dans l'avenir en sensibilisant les enfants et en écoutant les autres victimes. - A.-E.Lemoine: Ou encore en créant un nouvel observatoire des violences sexuelles commises au sein des internats, dont vous espérez prendre la tête, ou la création d'un corps d'inspection lié au contrôle des internats et des équipes éducatives d'encadrement.

Autant de mesures pour lesquelles vous plaidez. A la fin de ce livre, vous écrivez: "Je vous en conjure, vous qui allez le refermer, ne regardez plus ailleurs. Le silence de Bétharram est celui de toute une nation..." Merci beaucoup à tous les deux. "Le Silence de Bétharram.