David Lisnard (Président des maires de France) | Le Grand Entretien | Who's Who
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La finalité d'une politique publique, ce n'est pas de s'occuper de la vie des gens, c'est de permettre aux individus d'être propriétaires de leur vie. Moi, c'est tout ce qui me motive. La dignité, c'est la liberté.
David Lysnard, maire de Cannes et président de l'Association des maires de France, je voulais vous souhaiter une bonne année. J'adore votre carte de vœux.
Merci.
Voilà, sur un malentendu, on ne sait jamais, ça peut marcher. Ça veut dire quoi ?
D'abord, c'est un hommage à Michel Blanc, avec cette superbe photo à Cannes. Et puis, ça veut dire que c'est de l'autodérision. J'engage une démarche nationale, ambitieuse.
On peut le faire avec le sourire, c'est ça ?
Oui, voilà.
Cannes, élue pour la quatrième fois consécutive, je lis, meilleure destination du monde pour les festivals et les événements, c'est ce qui participe aujourd'hui au rayonnement de la France ?
Oui. Le palais des festivals et des congrès de Cannes est devenu le premier de France en chiffre d'affaires. Ça génère plus d'un milliard de retombées économiques, plus de 12 000 emplois, directs, indirects, induits. C'est toute une filière qui est mise en place avec d'abord des socioprofessionnels, les hôteliers, des gens de l'accueil, enfin voilà. Et c'est un savoir-faire qui est reconnu au plan international, puisque c'est depuis le Moyen-Orient à Dubaï que sont décernés ces Oscars du professionnalisme événementiel et du tourisme. Et c'est une fierté, c'est un travail, c'est une rigueur.
Et puis pour nous à Cannes, non seulement ce sont des retombées d'emplois, de rayonnement, mais c'est aussi la fidélité à une identité de Cannes. Notre ville de Cannes, c'est un village mondial, comme je le dis souvent. C'est un village de pêcheurs au départ et c'est une ville qui rayonne, c'est la ville française la plus connue au monde avec Paris. C'est grâce aussi à sa capacité d'accueillir le monde sur des grands événements, notamment des grands événements de créateurs ou d'entrepreneurs, du MIPIM au Festival de Cannes, à l'IPEM, etc.
C'est aussi un enjeu important, c'est l'excellence. Vous êtes aujourd'hui patron des maires de France, qui subit un peu une crise avec de nombreuses démissions. Comment on peut freiner ces démissions ? Et pourquoi ? Et c'est quoi le nerf de la guerre ?
On a fait des grandes enquêtes avec le CEVIPOF pour comprendre pourquoi il y avait de plus en plus de démissions. Il faut savoir qu'au moment où on se parle, il y a plus de 40 maires qui démissionnent chaque mois. C'est le double de la décennie précédente où il y avait déjà une augmentation. Et c'est pour ça que quand les gens disent « Ah, ils se plaignent, mais ils gardent bien leur place », ben non, de moins en moins. Le premier motif de démission, c'est la difficulté croissante à agir.
C'est-à-dire que la première cause de cette crise civique qui risque d'être une crise démocratique, c'est la bureaucratisation, la recentralisation et le fait qu'on a, en tant que maires et élus locaux, de plus en plus d'obligations qui nous sont transférées par l'État, mais de moins en moins de pouvoir d'agir.
Donc c'est de la frustration aussi ?
C'est-à-dire qu'à un moment donné, un maire, c'est un praticien. C'est pour ça que ça ressemble beaucoup à ce que j'ai vécu en entreprise, dans le commerce. On prend des décisions. On ne peut pas procrastiner. On ne peut pas dire « en même temps, on fait ou on ne fait pas ». Mais si parallèlement, on vous enlève tous les pouvoirs, qu'en plus, il y a de la violence, vous êtes victime de violence de plus en plus, l'indemnité moyenne d'un maire, c'est 1 100 euros par mois. Dans des communes rurales qui sont formidables, parce que la mairie, c'est moderne, ce n'est pas anarchaïsme. C'est une force civique fantastique. Il y a 498 000 élus locaux et qui font un boulot formidable.
Donc il faut redonner du pouvoir d'action, redonner de la démocratie, et vous verrez qu'il y aura des vocations.
Mais c'est une crise, justement, de démocratie.
Oui. Moi, je pense qu'on est dans une crise de la démocratie, de toute façon, en général. Des démocraties qui sont attaquées de l'extérieur par des empires illibéraux, etc. De la démocratie qui est attaquée de l'intérieur par tout ce qui délite, le contrat social, le wokisme, le séparatisme islamiste et compagnie. Mais avant tout, par la faiblesse civique. Le civisme, c'est magnifique. C'est l'exercice de la responsabilité dans l'espace public. Donc c'est la liberté. Et aujourd'hui, la crise de la démocratie, je termine là-dessus, c'est la conséquence de l'impuissance publique. Dans la démocratie, il y a démos, le peuple, il y a kratos, le pouvoir.
Moi, je rendais compte à des mandants qui sont les habitants. Si je n'ai plus le pouvoir d'exécuter le mandat que j'ai reçu, on est dans une crise grave. Et c'est ça, la crise de la démocratie.
On va revenir sur les savoir-faire nombreux à Cannes, mais un petit peu partout en France. On a l'impression qu'ils sont assez peu valorisés, alors que c'est ce qui fait aujourd'hui le rayonnement de la France.
Pas complètement, parce qu'il y a eu Notre-Dame de Paris. Deux ans avant, on avait rénové à une petite échelle, mais la plus grande église de Cannes. On avait fait venir des spécialistes des vitraux, etc. Les gens adorent, si vous voulez. Il y a un gros attachement à des métiers d'art. Au génie français, on a des... Dans la robotique, on a des génies. Dans l'IA, on a des génies. À l'étranger, tout le monde se les arrache. Les Français qui vont à l'étranger cartonnent. Qu'ils soient surdiplômés, grandes écoles, ou qu'ils soient autodidactes avec l'esprit entrepreneur. Où vous avez raison, c'est qu'on a un gros problème de valorisation du mérite, du travail, de l'effort et de la performance.
Paradoxalement, je trouve que dans la population, il n'y a pas ce problème-là. On l'a très bien vu sur les JO. Pendant les JO, il y a eu une vraie communion nationale autour de la performance. Les millions de spectateurs à la télé ou dans les tribunes ne demandaient pas à ce qu'on mette un boulet au pied du plus performant parce que c'était inégal par rapport à celui qui arrivait derrière au 100 mètres. Au contraire, on admirait ceux qui, par leur talent, leur capacité physique, par leur concentration, par leurs efforts, par leur travail, sont devenus des champions.
Donc je crois qu'en réalité, il y a une grande différence entre un microcosme politico-médiatique très consanguin, très entre-soi, et l'immense majorité de la population française qui, dans la diversité, est plutôt unie autour du mérite, de l'effort et d'une fierté, d'une fierté d'être un pays qui a su inventer des choses, d'avoir des grands juristes, d'avoir des grands artisans, d'avoir des grands industriels.
Est-ce qu'on a une crise aujourd'hui concernant la réussite ? Est-ce que l'éducation des enfants au plus jeune âge, plutôt que de leur dire « attention, vous allez tomber », c'est plutôt de parler de réussite, même si on tombe ?
Tout dépend de ce qu'on appelle réussite, déjà. La réussite d'une vie, ce n'est pas forcément matériel. C'est d'être bien avec soi-même, c'est d'être bien avec les autres, d'être bien avec les gens que l'on aime. Ça, c'est la base de la réussite d'une vie. Ensuite, il y a la réussite matérielle, où là, votre question, je pense, pose plutôt là-dessus. Donc le matériel, c'est d'avoir un projet de vie qui fait qu'on a l'impression de faire quelque chose d'utile. Quand on parle avec les jeunes, ils ont envie de réussir. Moi, je pense que ça n'a pas du tout décliné.
En revanche, dans l'éducation nationale, parfois dans la doxa étatique et étatiste, il y a une espèce de conformisme, de niaiserie égalitariste qui pose problème. Oui, bien sûr. Ce qui est beau dans la vie, c'est la différence. Et de voir des domaines d'excellence avec des formes d'intelligence très différentes. Il y a des intelligences inductives qui partent de la matière et vont vers le concept. Il y a des intelligences déductives qui partent de l'idée et qui vont vers la matière. Toutes ces intelligences sont à leur place. La clé, je pense, de l'instruction publique, c'est de donner confiance aux gamins et de dire que chacun peut avoir sa place s'il bosse et il trouve sa voie.
C'est l'intérêt collectif et c'est l'émancipation individuelle qui se rejoigne.
La France cherche sa voie finalement pour parler de son quotidien. Un homme, une femme, 2027. Vous avez annoncé votre candidature. L'enjeu pour vous, c'est quoi ? C'est quoi les grandes thématiques ?
L'enjeu, c'est de faire en sorte que la France rayonne et soit prospère. Et deux, que mes enfants, et j'espère futurs petits enfants, puissent avoir un espoir français. C'est-à-dire de vivre dans un pays non seulement sûr, mais libre. Et donc pour cela, je développe un projet avec Nouvelle Énergie, des principes d'abord très forts, des objectifs ensuite que l'on quantifie, et on est en train de travailler sur le comment. C'est comment libérer la société, comment diriger l'État, comment rétablir l'ordre, comment recréer l'unité nationale.
À partir de ces quatre objectifs, à travers les objectifs à dix ans, de dire on doit être dans les cinq premiers pays les plus performants en termes d'instruction publique et plus les cancres au classement pink, etc. Et comment on fait ? Quelle stratégie ? Comment on libère l'école ? Comment on supprime la sectorisation qui crée des ghettos ? On est en train de sacrifier tous les gamins issus de l'immigration et les plus pauvres. Il ne faut pas y répondre avec plus d'égalitarisme, mais il faut répondre avec plus de liberté de choix des parents, des enseignants et des chefs d'établissement.
Comment on refait de l'excellence dans une instruction publique avec un tronc commun autour de ce qui caractérise la culture française ? Comment on redevient un pays sûr avec une politique pénale qui apporte des réponses immédiates, rapides, graduées, parce qu'il faut respecter l'État de droit, mais que lorsqu'on transgresse, tout de suite on soit sanctionné. Autrement, la transgression en arrive au meurtre. Et c'est ce que l'on voit malheureusement tous les jours. Et c'est insupportable.
Ce qui m'intéresse, c'est de faire porter cette voie-là, que je crois être du bon sens, et c'est une rupture totale avec le social-étatisme qui, depuis 40 ans, n'a envisagé que l'action publique, qu'en dépenses supplémentaires publiques. Ce qui fait qu'on dépense plus d'argent qu'ailleurs, qu'on prélève plus, et qu'on a un service public en déliquescence parce qu'on ne cherche pas la performance, parce qu'on ne crée pas de la responsabilité individuelle, parce qu'on ne donne pas du sens aux missions.
Vous avez écrit un livre, « Les leçons de Pompidou » à l'occasion du 50e anniversaire de sa disparition. Alors je lis ce que vous avez écrit, en tout cas ce qu'il a dit, « Ce qui compte, c'est que mon mandat soit pour la France une période de sécurité, de rénovation, de bonheur et de dignité. » C'est un petit peu votre campagne finalement.
Oui, alors il faut aussi le remettre en circonstance. Il dit ça parce qu'il succède à De Gaulle. Il doit être, il sera fidèle au gaullisme toute sa vie et à une vision de la force de la France, de la puissance de la France qui détermine sa capacité de rayonnement. Comme je dis toujours, la production doit précéder la consommation. La création doit précéder la redistribution. Il faut remettre les choses en ordre. Lui, mettez les choses en ordre Pompidou.
Mais c'est des mots qui résonnent chez vous.
C'est des mots qui résonnent beaucoup. La finalité d'une politique publique, ce n'est pas de s'occuper de la vie des gens. C'est de permettre aux individus d'être propriétaires de leur vie. Moi, c'est tout ce qui me motive. La dignité, c'est la liberté. Donc c'est de veiller à ce que l'action publique garantisse la justice. La justice sociale, la justice éducative, la justice sécuritaire et régalienne. Le reste, c'est à nous de faire notre vie. Moi, je n'ai pas besoin d'avoir un chef de l'État qui me dit que je dois manger 5 fruits, 3 légumes. Je n'ai pas besoin de ça.
En revanche, je demande à ce qu'il s'occupe bien des services de l'État, de la police et compagnie, parce que ça, c'est ce que nous, en tant qu'individus souverains, on transfère à l'État. C'est la protection du groupe. C'est la projection du groupe. Pompidou, qui avait des principes forts, simples, à la fois puissants et de bon sens, s'inscrit dans cette philosophie et que je fais mienne.
Vous êtes un homme de terrain depuis des années, d'abord avec l'AMF, mais surtout à Cannes et un petit peu partout en France. Quelles sont les remontées ? Qu'est-ce que finalement les Français ressentent aujourd'hui ?
Je parcours tout le pays et sans protocole. L'AMF, c'est un mandat bénévole. Je vais voir à chaque fois non seulement les maires et les élus locaux, il y en a 500 000, mais aussi les chefs d'entreprise, les salariés, les fonctionnaires, qui m'alimentent beaucoup aussi. On ne peut pas dire les Français. Chacun a sa vie, a sa sensibilité, mais il me semble qu'il y a quand même des traits communs. C'est cette aspiration à retrouver du bon sens et de l'ordre, mais pas un ordre autoritariste. Et c'est là où il faut faire très attention.
C'est-à-dire que si les démocrates, les républicains ne rétablissent pas un ordre juste, comme disait le Seigneur Royal, ça va ouvrir la voie à toutes les extrêmes et à toutes les aventures. Ce qui, moi, me frappe, c'est la maturité de la société française qui sait très bien qu'au XXIe siècle, il faut absolument retrouver de la rentabilité de l'investissement. Il faut que, quand on investit, ça rapporte. Il faut absolument que le travail soit mieux valorisé et rémunéré. Et une caste qui est technoconformiste, qui est au pouvoir depuis 40 ans, qui est toujours dans l'infantilisation. Je pense que les gens ne sont pas matures, qu'il faut faire leur bien malgré eux. Et ça, ça se ressent.
Vous voyez, l'histoire des ZFU.
Des zones à faible émission.
C'est à juste titre ressenti comme une très grande violence parce que des personnes ont très bien compris qu'un véhicule ne doit plus polluer, ne doit plus être carboné. Mais il y a des échéances.
Mais pas au droit du monde.
Mais qu'on nous foute la paix jusqu'à ces échéances-là. Mais priver quelqu'un qui a un revenu modeste de pouvoir aller voir son médecin en centre-ville, on les a mis à cause d'une politique de techno dans des déserts médicaux, on les empêche d'aller dans l'oasis médical que représente le centre-ville. Mais c'est d'une violence. Ce qu'appellent, je crois, des jeunes, des retraités, etc., c'est de retrouver du sens de la fierté du pays. Un pays qui doit être ouvert sur le monde, qui ne doit pas être fossilisé. Et donc que le travail, que l'effort, que le respect de la discipline soit mieux respecté que l'oisiveté, que le parasitisme. Et c'est tellement évident, quoi.
Enfin, c'est d'une telle évidence, en réalité. Ça, c'est ce qui peut rassembler au-delà des appartenances partisanes, au-delà des religions, des croyances, des couleurs, le pot. C'est d'avoir une élévation. Une élévation individuelle, une élévation collective.
Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter pour 2025 ?
Vous savez, ce qu'on peut souhaiter, c'est très intime. Moi, le plus important, c'est la santé de mes gosses. Mais de pouvoir faire entendre une parole, quand je parle de retraite par capitalisation, lorsque je parle de suppression du principe de précaution, quand je parle d'économie écologique de marché, quand je parle de suppression de la sectorisation scolaire, de ne pas être balayé envers de main, qu'on se dise « Eh tiens, peut-être qu'il n'a pas tort, peut-être qu'il a raison de ce que je fais avec les autres. » Ouais, débattons, dialoguons et confrontons les idées. Je pense qu'on est à un de ces moments de l'histoire. Il y a des temps longs. Il y a eu la renaissance.
L'IA générative, on le voit bien, la compétition entre les États-Unis et la Chine va tout bouleverser dans nos vies. C'est une révolution anthropologique. Et je pense qu'on est aussi dans un cycle plus court. Il y a eu 58. On est dans un de ces temps-là. Il y avait eu 1848 et qu'il y a eu une révolution. 58, il y avait De Gaulle. Il n'y a plus De Gaulle aujourd'hui. En 58, il fallait en finir avec l'origine des partis. Aujourd'hui, il faut virer la caste des technos et des politiciens qui ne sont plus adaptés. À qui je ne confierais pas un magasin, une entreprise, etc. Donc, je ne leur confie pas le pays.
À un moment donné, tu dis la démocratie, c'est aussi d'essayer de prendre le pouvoir pour faire changer ça. Et c'est ce que je fais.
Merci beaucoup, David. Merci à vous.
Merci une fois.
David Lisnard