"NOTRE CAP EST CLAIR : SORTIR L'AGRICULTURE DE LA MONDIALISATION" (François Ruffin)
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Monsieur le Ministre. Chers collègues. Je siège à la Commission des affaires économiques, où on a eu pas mal d'auditions concernant les Etats généraux de l'alimentation.
Un propos qui m'a particulièrement marqué, c'est celui du Président de la Confédération nationale de l'élevage, qui a réclamé devant nous un "nouveau contrat social entre les agriculteurs et la société". Je le cite : "Qu'attend-on de nous ? Vous voulez la compétition, le modèle néo-zéalandais ?
On le fera. Une agriculture familiale, de proximité, qui intègre le bien-être animal ? etc.
On le fera. Vous voulez tout à la fois ? C'est aux Français, et à vous les politiques, de fixer un cap." C'est interpellation m'a paru très juste.
Quel contrat social voulons-nous avec les agriculteurs ? Quel cap fixons-nous ? Quelle agriculture pour quelle alimentation ?
A cette question, je veux pour ma part répondre sans biaiser. Dans l'après-guerre, le contrat social était clair : il s'agissait de nourrir les Français, d'en revenir à l'autosuffisance alimentaire, et ensuite de diminuer les prix. D'où la révolution agricole, l'usage de la chimie, les élevages en batteries, aujourd'hui montrés du doigt mais qui ont constitué, pour nos grands-parents, un énorme défi.
La main d'oeuvre libérée par les champs était absorbée par l'essor industriel. C'est La Montagne que chantait Jean Ferrat : Ils quittent un à un le pays Pour s'en aller gagner leur vie Loin de la terre où ils sont nés. Dès les années 1970, le pari est rempli : l'autosuffisance est atteinte.
Même, les surstocks s'accumulent. On se lance dans l'export, à travers l'Europe puis le monde. Et les prix baissent.
Dans le budget des ménages, en un demi siècle, la part de l'alimentation est divisée par deux, passant de 35 % à 16 % aujourd'hui, reléguée derrière le budget logement. Où en sommes-nous, maintenant ? Le mouvement se poursuit, et je dirai qu'il tourne à vide, il tourne aujourd'hui sans but.
Après les Accords du Gatt, l'Uruguay Round, après l'Organisation mondiale du Commerce, voici venu le temps du Ceta. Et qu'importe la casse. En vingt ans, la moitié des exploitations a disparu !
Une division par deux ! Alors que, à l'inverse des années 1970, l'industrie ne réclame plus ces bras. J'ajouterai : en 2016, la moitié des agriculteurs ont gagné moins de 354 €.
La chute des cours conduit à la misère. Et enfin, pour le sordide : un agriculteur se suicide tous les deux jours. C'est le fait d'une évidente crise sociale.
Mais aussi, et elles sont liées, d'une crise existentielle. Le président de la Mutualité Sociale Agricole déclarait : "Il y a une interrogation dans les campagnes sur le sens de notre métier : on est là pour faire quoi ? Beaucoup de mes collègues me disent : Est-ce qu'on a vraiment besoin de nous ?
Est-ce qu'on sert vraiment à nourrir la population ?" Ce doute mine des hommes, autant que la pauvreté : à quoi sert-on ? A quoi servent-ils ?
Un sentiment de malaise gagne les campagnes, je dirai même presque d'absurde. Alors, aujourd'hui quel but propose-t-on aux agriculteurs ? Toujours plus d'exportations ?
En ouvrant les auditions, le président de ma Commission fixait ainsi cet objectif aux Etats généraux de l'alimentation: "Renforcer notre puissance agricole ". ous l'avez évoqué vous-même Monsieur le Ministre devant notre Commission. D'autres ont évoqué la "mission exportatrice de la France", comme jadis la mission civilisatrice, et sans doute que dans certains esprits les deux se confondent.
Et pour tous, ou presque, il faut rendre "l'agriculture française plus compétitive". C'est le premier mot d'ailleurs du programme budgétaire. Compétitivité.
Mais pour moi, me semble-t-il, c'est fini, c'est nourrir une illusion. Même en abaissant les normes environnementales. Même en baissant les cotisations.
Même en baissant les salaires. L'agriculture française ne sera plus compétitive. Pas compétitive avec les fermes-usines, avec les élevages géants, avec les ouvriers sous-payés, qu'ils soient du Brésil ou de Pologne.
Et je dirai : notre agriculture ne doit plus être compétitive. Est-ce que le but que l'on doit se fixer c'est d'être compétitif avec des ouvriers sous-payés ou des fermes géantes ? Est-ce ça le but qu'on se fixe.
C'est l'interrogation que je vous pose Monsieur le Ministre. Personne n'a vraiment envie de répondre oui. Et pourtant, c'est sans doute ce qu'il risque de se produire.
Pourquoi ? Parce que cette direction a pour elle, la force de l'inertie. Et je dirai : la force des lobbies.
Un second chemin s'ouvre à nous. Nous renonçons à la compétition, nous préférons la protection. Nous abandonnons les cours mondialisés, nous choisissons des prix régulés.
Et tout ça pour un contrat social clair : une agriculture qui assure d'abord notre autosuffisance, avec le souci de sauvegarder l'environnement, d'être attentive au bien-être animal, d'offrir une alimentation saine, de faire vivre dignement les producteurs. Il ne faut pas raconter d'histoire : cette ré-orientation ne sera pas facile. Nous ne prétendons pas que, en un tour de main, tous les agriculteurs passeront au bio, à l'agro-écologie, à la permaculture, comme par miracle.
Il y faudra du temps. Mais l'important, aujourd'hui, est d'offrir un cap : le nôtre est clair, nous devons changer de modèle. Casser la trajectoire du déclin.
Sortir l'agriculture de la mondialisation. Didier Goubil, élu à la Chambre d'agriculture du Finistère, président du pôle agriculture, défenseur du "modèle productiviste breton". Il me racontait les tourments de son père quand il s'est lancé dans l'élevage intensif, ses échecs, ses tentatives.
Et l'on comprend que le fils soit attaché, économiquement, mais aussi affectivement, à ce chemin. Je lui faisais remarquer, et je terminerai Madame la Présidente : "Ce qui me gêne, dans votre raisonnement, c'est que votre père et toute sa génération, ils ont imaginé un nouveau système, ils se sont adaptés à leur époque. Or, vous, ce que vous proposez, c'est juste de poursuivre comme avant, comme dans les années 70, mais en plus gros." "C'est vrai, c'est vrai, il me concéda.
Vous me faites réfléchir." J'espère vous faire réfléchir également Monsieur le Ministre.
François Ruffin