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interviewtradutoresceticos· 11 juin 2026 53 min

Mourir pour la France (1/2) 1914-1918

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Présentateur

Été 1914, la Grande Guerre éclate. Elle embrase la France, puis l'Europe et le monde dans un déluge de fer et de feu sans précédent. Pendant quatre ans, ce conflit a mobilisé des millions d'hommes sur les champs de bataille. Parmi eux, des soldats venus de toutes les colonies françaises, même des plus lointaines. Du Sénégal, de Madagascar, d'Indochine, des indigènes comme on les appelait à l'époque. Jusqu'en 1918, pour vaincre l'Allemagne et ses alliés, la France s'est servie de ces colonies comme viviers à soldats. Ils sont nombreux à avoir participé à des batailles historiques et décisives. Sur la Somme, à Reims, à Verdun.

Aujourd'hui, les historiens apportent un éclairage nouveau sur ces combattants trop longtemps oubliés. Il y a eu massacre. Ça, ça n'est pas discutable. Il fallait les faire monter sur un plateau. Ils se sont fait hachèmenus par des mitrailleuses. Au nom des intérêts de la France, beaucoup sont morts pour ce pays qu'ils ne connaissaient pas.

1:34
Invité

Environ un million de personnes sont venues prêter main forte à l'effort de guerre.

1:39
Présentateur

Leur combat en première ligne à des milliers de kilomètres de leur terre natale nous invite un siècle plus tard à réfléchir au sens des mots engagement et sacrifice.

1:48
Invité

Ce n'est pas de la chair à canon. Simplement, ce sont des unités extrêmement engagées. Ce sont des unités d'élite et elles veulent le prouver.

2:09
Présentateur

4 août 1914. 44 divisions allemandes envahissent la Belgique. Leur objectif ? Prendre de vitesse les armées françaises et foncer vers Paris conformément au plan Schlieffen. De son côté, le commandement français applique le plan 17. Son but ? Percer les lignes allemandes pour reprendre l'Alsace et la Lorraine. Les deux belligérants sont persuadés que la guerre sera courte. En France, tous les hommes de 21 à 50 ans ont été mobilisés. Ils sont partis au front la fleur au fusil, sous les ouras de la population. Mais dès les premières batailles, la guerre dévore les hommes. Les pertes sont énormes. Le 22 août 1914 reste la journée la plus meurtrière de la Grande Guerre.

27 000 poilus sont tués sur une ligne de front qui s'étend sur presque 400 kilomètres. En quelques semaines, le conflit révèle l'impréparation de l'armée française et surtout le manque crucial de soldats. Pour espérer la victoire, le commandement doit vite lever de nouvelles troupes. Ces hommes, la France va les puiser dans son empire colonial. Ils seront presque un million à servir sous les drapeaux entre 1914 et 1918. Au début de la guerre, les possessions françaises outre-mer se répartissent sur tous les continents. Les colonies, c'est un très vaste ensemble, un ensemble d'à peu près 10 millions de kilomètres carrés. Il y a les vieilles colonies, Guadeloupe, Martinique, Guyane.

Ensuite, la partie très importante de la colonisation, c'est l'Afrique du Nord, que l'on sépare généralement de l'Afrique de l'Ouest et de l'Afrique équatoriale. Il y a naturellement Madagascar, la Réunion. Et puis pour l'Asie, il y a l'Indochine avec la Cochinchine et dans le Pacifique, quelques îles. En particulier, la Nouvelle-Calédonienne.

4:56
Invité

Ce qui est intéressant d'ailleurs sur ce planisphère de avant 1914, c'est de voir cette obsession démographique. 80 millions d'habitants est dit la légende, plus du double de la France. C'est toujours très important. Et là, au centre, c'est une petite France qui figure pour bien montrer finalement la taille de la France par rapport à son empire et de l'apport des populations. À l'époque, la France, c'est 39 millions d'habitants. L'Allemagne, c'est 65 millions. Donc là, on comprend bien effectivement la différence d'effectifs aussi qui pourrait exister entre les deux.

5:25
Présentateur

Et c'est la raison pour laquelle les colonies vont être importantes dans ce cadre-là, puisque le rapport de force humain étant défavorable pour la France, eh bien, elle va avoir besoin du recours aux colonies. Et ce que l'on va résumer sous ce vocable de force noire, mais ce terme de force noire est très largement réducteur parce qu'on va au-delà des troupes africaines. Depuis la fin du 19e siècle, les soldats des colonies sont répartis dans deux grandes armées. L'armée coloniale d'une part et l'armée d'Afrique de l'autre. L'armée coloniale est composée de ce qu'on appelle des indigènes, des autochtones.

Ils sont recrutés dans tout l'Empire français et encadrés par des officiers, tous blancs. Quant à l'armée d'Afrique, ces troupes proviennent exclusivement d'Afrique du Nord. Parmi elles, des spahis et des chasseurs, des corps de cavalerie prestigieux, et des oaves, des unités d'infanterie légère. Quand la guerre éclate, on donne à toutes ces armées le nom de troupes coloniales. Parmi elles, des fantassins sont restés célèbres, les fameux tirailleurs sénégalais.

6:42
Invité

Au fur et à mesure de l'actualisation, on va créer des tirailleurs soudanais, des tirailleurs haoussa, des tirailleurs gabonais, des tirailleurs congolais. Et à la fin, le commandement, par un besoin de rationalité, va dire qu'on va approyer un seul nom, et on va prendre le nom de sénégalais, puisque c'est en 1857, à Saint-Louis du Sénégal, qu'est créé le premier bataillon. Donc sénégalais est un terme générique qui lui aussi, d'ailleurs, va entraîner beaucoup de confusion, y compris encore aujourd'hui. Sénégalais, en fait, est un terme qui désigne toutes les recrues qui sont levées en Afrique subsaharienne et jusqu'au Congo et au Gabon.

7:17
Présentateur

Ces tirailleurs sénégalais, un homme rêve de les faire entrer dans l'histoire nationale. Le général Charles Mangin. Lors de ses expéditions au Soudan et au Congo, cet officier colonial a été frappé de l'intérêt des soldats africains pour la guerre. Son rêve, la constitution d'une armée de fantassins basée en Algérie. Une véritable force noire, comme le titre du livre qu'il publie en 1910. Mangin est convaincu de l'aptitude au combat de ses hommes. Le recrutement massif de soldats indigènes, comme il le demande dès 1911 au gouvernement et à l'état-major, finit par trouver une oreille attentive. Dès les premiers jours de la guerre, le besoin en nouveaux combattants est une priorité absolue.

Le rêve de Mangin va pouvoir se réaliser. Charles Mangin se fait reconnaître très très vite comme un grand spécialiste des Noirs parce qu'il sait manifestement leur parler et lui dit dans de nombreux écrits que ce qu'il aime en fait chez les Noirs, c'est leur caractère guerrier, leur capacité de ne pas avoir peur devant le feu, leur capacité d'aller au combat sans souci. Et ce qui est très important, c'est qu'en réalité, il propose tout simplement de construire une armée jusqu'au grade de capitaine, c'est-à-dire de ne pas leur permettre de devenir les chefs et de maintenir en fait les Blancs comme chefs de cette force noire.

Ce projet de force noire, en fait, va rencontrer un écho favorable en France tout simplement parce qu'entre 1908 et 1914, le grand projet en France, c'est la conquête du Maroc et on a besoin des hommes. Pour le Maroc, il faudra 100 000 hommes et des guerriers face aux Marocains.

9:08
Invité

C'est aussi une réserve possible pour aller combattre en Europe. C'est une réserve possible. Et alors, donc, il y a quand même cette idée qui est là et qui avance prudemment par Mangin parce que Mangin, c'est très bien que ça peut faire trembler aussi certains officiers supérieurs et généraux au sein de l'État-major que de dire que des soldats africains vont combattre en Europe. Et finalement, l'aspect un peu novateur de Mangin, c'est aussi dans le chiffre qu'il avance, la possibilité de recruter 500 000 hommes. 500 000, 20 000, tirailleurs sénégalais possiblement utilisables tout de suite dès l'entrée en guerre. C'est ça le plan Mangin.

9:47
Présentateur

Septembre 1914, des tirailleurs africains sont envoyés en renfort sur le sol métropolitain. Majoritairement algériens, sénégalais et malgaches, ils sont recrutés de manière arbitraire. Chaque région sous domination française est contrainte de fournir à l'armée des quotas de sujets coloniaux. Leur nombre est décidé par les administrateurs et les chefs locaux. L'injustice s'installe. Si parmi eux, certains soldats ont déjà une formation militaire, la majorité ne reçoit que quelques semaines d'instructions. Pourtant, après un voyage long et éprouvant et à peine débarqué, ces hommes se retrouvent au combat. Sur le front de l'Isère, ils sont plus de 10 000 à se battre en première ligne.

Comme leurs camarades français, ils sont exposés quotidiennement au ravage de l'artillerie allemande.

10:58
Invité

La réaction de ces troupes dites indigènes, c'est d'abord la stupéfaction devant le feu allemand. Tout d'un coup, sous les tonnerres, l'orage d'acier de la Funger, sous l'un coup, des bombardements, des bombardements qu'on n'imaginait pas possibles. Avec des calibres de plus en plus grands, des distances de tir, des canons de tir à 20, 30, 40 km en tirant de plus en plus loin. Donc on a un peu le sentiment que les soldats ne sont à l'abri nulle part, que même un trou ne les protège pas. Les dégâts terribles, les explosions dans les arbres, par exemple, les obus dans les arbres sont extrêmement destructeurs parce que ça fait des dizaines d'éclats qui se répartissent absolument partout.

Il va falloir que les troupes venues des colonies s'y habituent et ça va être très difficile, très dur.

11:45
Présentateur

Malgré l'apreté des combats, certaines unités de soldats des colonies se comportent de manière héroïque. Pendant la bataille de la Marne, une compagnie d'Algériens et de Sénégalais s'illustre par un brillant fait d'armes. Elle parvient à garder le château de Montement à 70 km au sud-est de Reims et à faire reculer les Allemands. Mais les soldats indigènes souffrent gravement du froid, de l'enlisement dans l'eau et la boue. Très vite, les maladies pulmonaires explosent. De plus, ils ne sont pas habitués au port de chaussures rigides qui les handicapent lourdement lors des assauts. Dans leur rang, les rigueurs de l'hiver font autant de dégâts que les canons allemands.

Après 4 mois de guerre, les pertes sont éloquentes. Presque la moitié des effectifs venus des colonies est hors combat.

12:57
Invité

On voit, dès le début des premiers mois de la guerre, ce problème que vont poser les tirailleurs en termes de formation, en termes de recrutement. C'était souvent les chefs locaux qui désignaient les types dont on n'était pas très content. Les médecins se plaignent. Par exemple, les médecins qui font les parties des commissions de recrutement disent que c'est possible. On nous envoie des boiteux, des aveugles, des tuberculeux, des scrofuls. On ne peut rien en faire. Évidemment, l'Afrique se protège de toutes les façons possibles. Donc là, je crois que les premiers mois vont être extrêmement importants dans la perception que le commandement va avoir de la réalité et l'emploi de ces hommes.

Donc, il ne faut pas oublier non plus qu'ils ont un encadrement extrêmement important.

13:38
Présentateur

Cet encadrement est assuré par des officiers et des sous-officiers blancs. Ce sont eux qui donnent les ordres. Dans un bataillon, ils sont à peu près 200 pour 800 soldats indigènes. Ça pose la question de la langue, la question des cadres. Comment va-t-on parler à ces hommes qui ne maîtrisent pas un français absolu puisque les Africains parlent ce qu'on appelle le moyadi ?

14:05
Invité

Oui, alors comment fait-on lorsqu'il faut donner des ordres à ces hommes qui, en fait, sont très peu nombreux à parler, à lire et, bien entendu, à écrire le français ? Donc, l'idée, c'est de trouver finalement une forme simplifiée de français qu'on appelle le français tirailleur qui va donner des résultats qui sont très contestés et qui sont contestés par les officiers eux-mêmes. C'est-à-dire qu'ils vont se rendre compte que finalement, parler ce français au rabais, c'est contre-productif. Il vaut mieux faire de l'enseignement du français aux troupes. On va se rendre compte que le français tirailleur n'est pas forcément la bonne solution.

14:35
Présentateur

Alors, on peut peut-être essayer un petit essai de français tirailleur pour montrer les limites dont vous venez de parler. Donc, la première leçon sur ce petit opuscule, c'est la question du garde-à-vous. Donc, je lis le garde-à-vous. Quand tirailleur, il y a faire garde-à-vous, lui, il y a lever pied droit, il y a mettre talon droit côté talon gauche, il y a ouvrir point de pied un peu, il y a mettre bras précorps, il y a ouvrir main complet, il y a rester raide, il y a mirer devant. Cette manière de parler se répand très vite chez les civils. Des dessins et des cartes postales reproduisent ce jargon infantilisant.

En associant le symbole du tirailleur noir à celle d'un slogan, une célèbre réclame a achevé de banaliser l'utilisation de ce langage baptisé petit nègre à l'époque. Au début de l'année 1915, après six mois de combat, la ligne de front se fige encore un peu plus. La guerre de position se transforme en guerre d'usure. Un seul mot d'ordre prime désormais tenir. Tenir et reprendre maître après maître du territoire à l'ennemi. Chaque camp est enterré dans ses tranchées. Quand les soldats ne meurent pas sous les pilonnages incessants de l'artillerie, quand leurs pieds ne gèlent pas, ils s'épuisent dans des assauts meurtriers menés au quotidien.

La plupart des attaques françaises échouent, brisées par la puissance de feu allemande. Le carnage est tel qu'on réclame de nouvelles recrues à l'Afrique. L'engagement forcé des colonisés est à l'ordre du jour. Place dorénavant à l'impôt du sang. Le 9 octobre 1915, un décret rend obligatoire la mobilisation des Africains qui est tout à fait caractéristique de la façon dont le système colonial a fonctionné avec les colonies. C'est-à-dire qu'on rend obligatoire quelque chose sans s'être jamais préoccupé de savoir s'il y avait une volonté locale d'application possible. Finalement,

17:10
Invité

sur place, qu'est-ce que ça signifie concrètement ? Quand on parle d'impôt du sang pour les tireurs sénégalais, on a complètement raison d'utiliser cette expression parce que le recrutement se passe exactement comme le paiement de l'impôt. C'est-à-dire que le commandant supérieur des troupes donne finalement une directive. On veut avoir tant de soldats sous les drapeaux. À vous maintenant de répartir les recrues. Donc ça fonctionne exactement de cette façon-là avec toutes les mesures de coercition qui n'ont fait que se renforcer au cours de la guerre.

Les dispositions de police qui étaient déléguées aux chefs coutumiers, notamment en Afrique occidentale française, pour les forcer à les contraindre. L'impôt du sang, évidemment, aujourd'hui, ça paraît un mot terrible et cette phrase du général Messimi, ministre de la guerre, qui dit « L'Afrique nous a coûté des flots d'or et de sang, cet or et ce sang doit nous le rendre aux centubes ».

Je crois que là aussi, il faut se remettre encore dans le contexte de l'époque, dans ce contexte colonial où on pense que la civilisation apporte des bienfaits, c'est la mission civilisatrice, et qu'en échange de ces bienfaits que le colonisateur a apportés, l'Africain doit rendre, doit quelque part payer ses bienfaits et il les paye de sa personne, de son sang. Une dernière petite chose, il ne faut pas non plus oublier, on a des foyers d'insurrection en 1915, pendant à peu près un an. C'est une véritable guerre anticoloniale qui va éclater ici.

On disait que c'était les populations les plus anarchiques et les moins civilisées, en quelques semaines, elles vont mobiliser un espace de 100 000 km², 1 000 villages, 1 million de personnes. Le plus gros soulèvement que l'Afrique coloniale n'ait jamais connu à cette époque-là. Une débauche de moyens militaires pour assurer la répression, une forte concentration, 20 000 hommes pour mettre fin à ce que j'appellerais la guerre dans la guerre. Et voilà dans quel contexte intervient le décret du 9 octobre 1915.

18:51
Présentateur

Malgré ces révoltes, en quelques semaines, 50 000 nouvelles recrues sont incorporées sous la contrainte, puis envoyées directement en France. Pour les instruire, l'état-major français fait bâtir de gigantesques camps. En hiver, ils accueillent aussi les soldats coloniaux qui reviennent du front pour les soustraire aux rigueurs du climat. Des spahis marocains sont cantonnés à Arles. Des tirailleurs algériens arrivent à Bordeaux et à Toulon. Fréjus et Saint-Raphaël deviennent un immense centre capable d'accueillir des dizaines de milliers d'hommes. De novembre à avril, toute une population s'y installe.

Des communautés algériennes, marocaines ou sénégalaises y recréent l'ambiance de leur pays d'origine. Elles oublient l'isolement et la fureur des tranchées tandis que les nouvelles recrues s'entraînent au combat.

20:03
Invité

C'est vrai qu'on s'aperçoit qu'il y a un temps de formation extrêmement important, en partie au combat d'infanterie. Il y a beaucoup de films où on les voit s'exercer au fusil, en avant, en arrière. L'idée, c'est que l'ordre passe, qu'on obéisse aux ordres et que les troupes ne se débandent pas. Parce que dans le cas des tirailleurs sénégalais, il y a quand même eu pas mal de cas signés dans le rapport de commandement où tout d'un coup, l'officier ou le cadre blanc ayant été tué ou blessé, les troupes reculent, se débandent. Parce que tout d'un coup, l'armature, le Saturne n'est plus là.

Donc il va y avoir un véritable travail d'aclimatation aux conditions du champ de bataille, aux armes employées et surtout à la compréhension des ordres. Donc c'est à tout ça qu'on va former les tirailleurs.

20:48
Présentateur

Dans ces camps, les officiers instructeurs veillent aussi au respect des traditions des soldats indigènes. Ils pratiquent librement leur religion. Le refus de manger de la viande de porc est accepté et quand ils le peuvent, les musulmans cuisent leur nourriture sur leurs propres bras zéro. Les Africains animistes découvrent le vin rouge et la bière. Tous prennent goût au tabac, distribués à volonté pour maintenir le moral.

21:26
Invité

L'armée a toujours pris un soin extrême de ses hommes puisque, qu'on le veuille ou non, le soldat est un gage de victoire et de combat. Donc un officier n'a aucun intérêt à ce que sa troupe soit mal nourrie, soit mal vêtue, soit malade. Donc il y a énormément de règlements qui sont édités sur la dotation en chandail, en caleçon, la dotation en riz, la dotation en vin. On respecte l'islam. Et donc, il y a énormément de manuels qui mettent en avant le fait qu'il fallait respecter les rites. Par exemple, la ration de pinard, de vin rouge à l'époque, pour les tirailleurs musulmans est remplacée par une dotation plus importante en noix de cola puisqu'on prétend que c'est un excitant.

Par exemple, les tirailleurs sont dotés du tricot dit du modèle de chasseur alpin dont ne sont pas dotés les poilus. Donc ça prouve quand même un véritable souci du commandement de maintenir en état ces troupes de façon à ce qu'elles soient opérationnelles.

22:20
Présentateur

L'état-major se sert aussi des campagnes d'hivernage pour vanter les mérites de l'armée française qui sait si bien intégrer toutes les forces de son empire. Le dimanche, sur les terrains d'entraînement, les coutumes aussi distrayantes qu'exotiques des indigènes sont mises en scène dans un registre très paternaliste. Des spectacles organisés pour les habitants mettent en avant leur joie de vivre, leur côté joueur et bon enfant. Mais, au-delà des clichés et des rires de façade, le rapprochement entre les indigènes et les métropolitains inquiète. En France et dans les colonies.

23:13
Invité

C'est quelque chose qu'on retrouve fréquemment dans un certain nombre de coloniens en disant finalement que c'était une mauvaise idée d'engager ces Africains en Europe parce que l'homme blanc descend son piédestal. D'abord, les Africains voient souffrir un homme blanc comme eux donc ils s'aperçoivent qu'il est comme eux, il saigne comme eux, il souffre comme eux, il a peur comme eux, il peut fuir sous les bombes allemandes. Donc, le prestige colonial va s'effriter. Une fois de retour au pays, seront-ils encore contrôlables ? Et ça, c'est une entienne qu'on retrouve très fréquemment et qu'on retrouvera jusqu'au bout de l'histoire coloniale.

Et puis, cette idée de piédestal est aussi intéressante lorsqu'on considère qu'en Afrique, notamment en Afrique subsaharienne, le service des administrateurs coloniaux européens était court. C'est-à-dire, c'était déroulement de deux ans en moyenne. Et donc, finalement, on ne voyait pas, les Africains ne voyaient pas tous les jours des blancs mourir. Et puis, il y avait des mythes qui émergeaient, des rumeurs. La rumeur, c'est extrêmement important pour comprendre la circulation de l'information dans ces sociétés-là. L'idée que le blanc, il n'est pas immortel, mais enfin, les balles peuvent ricocher sur lui, ne l'atteignent pas, etc.

Bon, là, effectivement, sur place, on voit la brutalité de la guerre. On parle même de brutalisation de la guerre parce qu'on n'est pas dans n'importe quel conflit. Ce n'est pas la guerre de 1870, c'est la première guerre mondiale. Une boucherie qui est inédite. Et là, on voit les Français métropolitains comme les autres à nu, en quelque sorte, devant cette guerre industrielle, brutale.

24:52
Présentateur

En 1915, comme ces Français qu'ils croyaient immortels, des milliers de soldats coloniaux sont blessés ou gravement mutilés. Peu à peu, la France se transforme en un gigantesque hôpital. Des châteaux et des hôtels sont réquisitionnés pour devenir des centres de soins et des maisons de convalescence. Les infirmières y apprennent à guérir des maladies inconnues provenant des gaz utilisés par les Allemands. Elles découvrent les terribles souffrances causées par les grenades et les obus à balles. Jour après jour, elles tissent des liens avec ces soldats venus d'ailleurs. Beaucoup d'entre elles sont surprises par ces hommes dont elles ne connaissent ni le langage ni les traditions.

Elles sont touchées par leur isolement. Ils sont seuls et loin de leur famille. Si la compassion est de mise avec les blessés, il est hors de question pour l'état-major de trop choyer ces combattants avant qu'ils ne repartent au front. Les officiers craignent ces rapprochements avec les infirmières. La presse populaire aussi. En cette année 1915, les caricatures le prouvent. Le métissage n'est pas à l'ordre du jour. C'est tout l'avenir de la colonisation qui est en jeu.

26:23
Invité

À Menton, où il y a un hôpital, il faut oublier que beaucoup de tirailleurs souffrent de pathologies pulmonaires ou de blessures de guerre. Il semblerait qu'il y ait un certain nombre d'aventures et le médecin colonel qui dirige l'hôpital interdit définitivement la présence de femmes européennes, françaises, dans l'hôpital et les fait remplacer par des infirmiers européens. On voit bien à ce moment-là qu'effectivement, c'est dans ce rapport entre l'homme noir et la femme blanche ou l'homme indo-chinois et la femme blanche ou le malgache et la femme blanche qu'on sent réellement là les contradictions absolues et les blocages absolus du rapport colonial.

26:55
Présentateur

Pour éviter les débordements, très peu de permissions sont accordées pendant les périodes d'hivernage. Les hommes sont cantonnés dans leur quartier. Les rares moments de détente des indigènes ont lieu entre eux dans les foyers musulmans ou les cafés morts, des organismes contrôlés par les militaires. L'armée, qui est toujours très pragmatique dans tout son mode de fonctionnement avec ces hommes, a bien conscience que des jeunes hommes de 20 ans, il faut se préoccuper de leur vie sexuelle parce que sinon, le risque, c'est qu'ils aillent en dehors de la caserne et ça, c'est un des premiers risques, c'est la désertion. Le deuxième risque, c'est la maladie vénérienne qui fait très peur.

Donc, au sein des troupes, il y a très généralement une organisation qui est mise sur pied par les officiers. On appelle ça un bordel militaire de campagne, un BMC. Et donc, il y a des BMC dans l'ensemble des garnisons. Alors, naturellement, la question va se poser tout particulièrement avec les tirailleurs parce que les tirailleurs, dans le temps avant 14, il y avait cette particularité que les tirailleurs vivaient avec leurs femmes, avec leurs épouses, les madames tirailleurs, les fameuses madames tirailleurs et au cours de la Première Guerre mondiale, les femmes, mesdames tirailleurs, n'ont pas suivi en métropole. Juillet 1915, la guerre s'intensifie encore.

Elles mobilisent de plus en plus d'hommes dans les colonies pour faire face à la forte pénurie de main-d'oeuvre qui frappe tout le pays. Si l'Afrique noire fournit surtout des combattants, Madagascar, la Tunisie, l'Algérie et l'Indochine procurent aussi des travailleurs. Ils sont affectés dans les mines et les usines métallurgiques. D'autres entretiennent les routes à proximité des champs de bataille. La réquisition, l'acheminement et surtout l'emploi en France de tous ces travailleurs posent des problèmes d'organisation que le ministère de la guerre règle selon des principes ouvertement racistes.

29:12
Invité

L'affectation, elle est faite en partie sur les capacités qu'on leur prête. C'est vrai que là, on a tous les clichés, les stéréotypes coloniaux qui sont aussi très liés souvent à cette hiérarchie des races. L'Indochinois est petit, malin, grommet malin, il arrive à se refiler, il est laborieux, c'est les masses laborieux, dès qu'on parle de l'Asie, c'est la fourmilière asiatique. Donc, on s'imagine que si on met 1000 anamides sur un champ, il va être défriché extrêmement vite. C'est comme ça, d'ailleurs, qu'on dit que ce sont des paysans qu'on a recrutés au Tonquin, donc ça va être de très bons maraîchers, on va les affecter de l'agriculture.

Aussi, on dit que ce sont des hommes très soigneux, très délicats, donc on va les affecter à l'aviation, en particulier à l'époque où les carcasses d'avions sont en bois avec des toiles laquées, donc on va recruter des laqueurs au Vietnam pour venir laquer les aéroplanes. Tout ça est totalement décrit dans des manuels, mais c'est toujours lié à des stéréotypes en disant l'Indochinois est doux, il n'est pas très guerrier, mais il est doux, et par conséquent, il fera un meilleur infirmier que le bambarin un peu costaud, mais qui a des grosses mains et qui sera incapable de faire un pansement.

30:22
Présentateur

Pour soutenir l'effort de guerre, la France n'hésite pas à aller chercher des travailleurs loin, très loin, hors de ces colonies, jusqu'aux provinces les plus reculées de Chine où 40 000 paysans analfabètes sont recrutés puis entassés dans des bateaux direction la métropole. À peine arrivés, ils sont utilisés pour des travaux pénibles de terrassement et de construction de barraquement pour les troupes. Pour organiser l'affectation de toutes ces petites mains, un service des travailleurs coloniaux est créé. Ils veillent à la répartition des groupes selon les besoins du grand chantier qu'est devenue la France en guerre. Car à l'arrière des armées, les besoins augmentent aussi.

Il faut des bras pour assurer le ravitaillement, la logistique, le nettoyage des tranchées. Ceux qui effectuent ces tâches ne s'attirent pas toujours l'estime des soldats français qui les considèrent comme des planqués, des embusqués. Pourtant, eux aussi risquent leur vie à chaque instant sous le feu de l'ennemi.

31:29
Invité

Pour un homme en ligne, il faut 10 autres combattants qui derrière approvisionnent le front en armes, en munitions, en ravitaillement, en entretien des lignes, en aménagement du champ de bataille quand il y aura des grands mouvements. Et ces hommes fréquentent tous les jours dans les villages, dans les villes, dans les usines, les français. Et en général, les témoignages qu'on a, c'est de la compassion de la part des français. Finalement, vous êtes venus de si loin. Pourquoi êtes-vous venus de si loin pour combattre ?

32:02
Présentateur

En février 1916, l'Allemagne engage toutes ses forces pour anéantir la France et gagner la guerre. Elle lance une offensive pour prendre Verdun, un des verrous qui commande la route vers l'ouest, la route vers Paris. Le 21 février, un déluge d'obus s'abat sur les lignes françaises situées autour des citadelles qui défendent la ville. Quatre jours plus tard, le fort de Douaumont tombe.

32:34
Invité

L'idée, c'est d'arriver en employant des moyens tout à fait massifs à apporter un coup donc pratiquement irrémédiable à l'armée française. Il parle de signer l'armée française. Il parle de signer de l'armée française, tout à fait. Et du côté français, il est hors de question de reculer à Verdun également. Ils sont en situation de défensive. Il faudra défendre jusqu'au bout cette place forte, entre guillemets. Donc les troupes coloniales vont jouer un rôle extrêmement important lors de cette bataille-là qui va coûter, alors d'après les estimations, un demi-million de vies humaines à part égale entre les Français et les Allemands.

Donc c'est véritablement une bataille qui va coûter extrêmement cher en vie humaine. Une bataille qui est très longue et donc qui va voir passer, et c'est ça qui est tout à fait intéressant, à peu près les deux tiers, voire plus, presque trois quarts même de l'armée française, 1,5 million d'hommes.

33:23
Présentateur

Fin février, le général Pétain prend le commandement sur le front de Verdun. Les forts de Vaud et de Douaumont sont au cœur de tous les combats. Les soldats des colonies s'illustrent par leur bravoure et leur combativité. À l'arrière, des milliers d'indigènes transportent sans relâche du matériel et des munitions. Pour mener les assauts, les divisions d'infanterie françaises sont quotidiennement renforcées par des tirailleurs du Maghreb et d'Afrique noire. Le 24 octobre 1916, après neuf mois d'affrontements, le fort de Douaumont est repris par les poilus et des unités de soldats indigènes.

34:22
Invité

Alors, l'appris du fort de Douaumont, elle est menée par le régiment d'infanterie coloniale du Maroc par un bataillon sénégalais qui se couvrira de gloire qui sera cité, qui est le 43ème bataillon de tirailleurs sénégalais. Le bataillon Somalie, donc recruté à Djibouti avec des Malgaches et des Comoriens et des Djiboutiens aujourd'hui. Également, d'autres bataillons sénégalais, des bataillons indochinois, deux bataillons indochinois, plus des bataillons d'État. Donc, ça va être le premier des grands faits d'armes des troupes indigènes au sein des troupes coloniques.

34:48
Présentateur

Et puis, la gloire aussi rejaillit sur les tirailleurs eux-mêmes puisque du côté des troupes blanches, il y a une reconnaissance de la capacité des troupes dites de couleurs toutes confondues à aller participer avec les Blancs au combat. Et on assiste aussi à ce moment-là à une mixité de plus en plus grande au sein des troupes.

35:12
Invité

Oui, c'est-à-dire que précisément dans un bataillon, on va trouver dans une compagnie entre 30 et 40 % d'effectifs dits indigènes vers des fusions entre unités. On va créer des unités de marche où justement, là, vraiment, l'amalgame va être totale.

35:27
Présentateur

Et donc, on assiste à des échanges beaucoup plus grands qui vont avoir pour conséquence, en fait, de créer des liens beaucoup plus étroits entre les Blancs et les Noirs. Malgré la victoire de Verdun, les Français n'ont repris qu'une dizaine de kilomètres aux Allemands. L'État-major ordonne alors une vraie reprise de la guerre de mouvement. En avril 1917, le général Nivelle et le général Mangin élabortent une opération ambitieuse dans l'Aisne. Cette attaque doit être décisive. Pour l'emporter, les deux généraux n'hésitent pas à envoyer 35 bataillons de soldats des colonies en première ligne.

Le président de la République, Raymond Poincaré, vient en personne passer les troupes en revue avant l'assaut. Mais l'offensive du Chemin des Dames se solde par un échec. Attaquant dans le brouillard et sous la pluie avec une artillerie mal coordonnée, sur les 16 000 tirailleurs du Maghreb et de l'Afrique noire partis à l'assaut, près de la moitié est massacré. La tragédie du Chemin des Dames vaut une mise à pied à Mangin et le terrible surnom de Boucher des Noirs. Il y a eu massacre. Ça, ça n'est pas discutable. Il fallait les faire monter sur un plateau. Ils se sont fait hachés menus par des mitrailleuses. Donc, il y a bien eu massacre.

Ce qui pose question aux historiens, c'est est-ce que le haut commandement, Nivelle, puis Mangin, ont sciemment voulu mettre des Noirs en avant des Blancs, c'est-à-dire avec l'idée d'économiser le sang blanc.

37:34
Invité

On parle d'unité mixte. Il ne s'agit pas d'unité totalement africaine. Donc, je crois qu'il ne faut pas oublier qu'un tiers au moins des unités sont composés de Français, d'Européens. Donc, je crois que l'idée de Cheracano où on mettra en avant le soldat africain me paraît difficile. Que les tirailleurs étaient employés dans des conditions totalement anormales. Effectivement, l'assaut de ce plateau. Mais je pense que ce n'est pas du tout lié à la volonté de les faire tuer à la place d'autres. C'est simplement la disposition des troupes sur le terrain qui a conduit à ça.

Mais il y a une des explications qui pourrait permettre de comprendre pourquoi tout cela a été si meurtrier pour les tirs à Sénégalais, c'est aussi qu'ils étaient utilisés dans l'infanterie majoritairement. Ils n'étaient pas beaucoup utilisés dans l'artillerie, etc. à l'arrière, dans les services, c'est-à-dire dans des endroits où ils auraient été non pas préservés, mais en tout cas moins sujets effectivement aux plus grandes rigueurs de la guerre. C'est vrai aussi des conscrits corse, c'est vrai aussi des conscrits bretons ou mariégeois qui expliquent effectivement les chiffres colossaux des pires sur les monuments morts de la France agricole, par exemple.

38:36
Présentateur

Malgré ces sacrifices, la situation militaire de la France à l'été 1917 reste précaire. Sur le front, les soldats sont épuisés. À l'arrière, les bras manquent. Les pertes subies à Verdun, au Chemin des Dames et dans la Somme, poussent le ministère de la guerre à élargir encore le recrutement de soldats dans les colonies. Désormais, les nouvelles recrues parcourent plus de 15 000 kilomètres pour rejoindre le front. Ils sont Tahitiens ou Kanak. La France saigne ses colonies. Le 16 novembre, Raymond Poincaré appelle Georges Clémenceau à la présidence du Conseil. L'objectif de Clémenceau est clair. Il faut tenir sur les différents fronts. Tenir jusqu'à l'arrivée massive des soldats américains.

41:07
Invité

À terme, entre tous les combattants. C'est le fameux mot qu'on attribue à Blaise Diagne. En versant le même sang, vous gagnerez les mêmes droits. C'est-à-dire, au bout du compte, la citoyenneté française. Et qu'est-ce que ça veut dire la citoyenneté française ? Ça veut dire ne plus être astreint au travail forcé.

41:22
Présentateur

Blaise Diagne est un personnage extrêmement important et imposant. C'est un homme qui parle bien. C'est un homme qui sait s'exprimer. Il écrit magnifiquement bien. Donc, c'est vraiment quelqu'un qui maîtrise en fait tous les instruments de la domination du blanc. Et en fait, il sait l'utiliser pour montrer que peut-être les Noirs pourraient récupérer cette domination à leur profit.

41:46
Invité

Tout d'un coup, ce qui, pour les chefs, était un handicap peut devenir une chance. C'est-à-dire que, tout d'un coup, pour les chefs, peut-être l'idée de se dire quelque chose va nous échapper. Nous allons envoyer nos fils. D'autant plus que Diagne s'est entouré dans la délégation de beaucoup de fils de chef. Je crois qu'il y a cette idée de ne pas rater la victoire. C'est quand même un événement qui est tout à fait important et qui va susciter aussi des attentes, des espoirs. 1918, c'est l'année des grands efforts et l'année des grands espoirs.

42:12
Présentateur

L'espoir suscité par ce nouveau recrutement massif est de courte durée. Sur le front, la situation est préoccupante. mars 1918, les Allemands multiplient les attaques en Picardie, dans les Flandres, en Champagne. Pour le général Ludendorff qui commande les troupes allemandes, il est impératif d'écraser la France avant que les Etats-Unis ne déploient suffisamment d'hommes en Europe pour vaincre l'Allemagne. En juin, ces divisions sont aux portes de Paris. La capitale ne cesse d'être bombardée par le canon La Grosse Bertha. Les Français fuient par milliers. L'Allemagne est sur le point de remporter la guerre. Mais des combats acharnés permettent de stopper cette progression.

Tous les soldats des colonies y participent. Des affrontements sanglants ont lieu à Reims et autour de la capitale des rois de France. Les tirailleurs s'y battent avec une telle fougue qu'ils terrorisent les Allemands. Le tirailleur, c'est ce fameux coupe-coupe qui va devenir l'emblème du tirailleur, l'emblème surtout pour les Allemands qui ont très peur en fait de ce tirailleur toujours imaginé comme un grand gaillard immense et qui se sert de ce sabre d'abati pour décapiter, pour couper des mains et des oreilles.

43:51
Invité

C'est vrai que le coupe-coupe il a une véritable histoire. Très vite, les cartes postales, il y en a ici des dizaines qui peuvent en témoigner, vont montrer le tirailleur toujours, soit avec cette tchéchia qui l'emblématise, cette tchéchia rouge, ou ce coupe-coupe. Et la propagande va mettre en avant finalement quelque chose d'assez curieux, c'est que le coupe-coupe qui emblématise finalement le sauvage, c'est un coupe-coupe qui est mis au service de la civilisation.

C'est-à-dire qu'on voit ce tirailleur qui court derrière un Allemand qui lui est un barbare, qui a cloué des enfants sur les portes des granges dans les Flandres et en Ardennes en 1914, et bien c'est tout d'un coup la réussite de la mission civilisatrice via le tirailleur. Il y a une carte postale très célèbre qui représente un tirailleur qui garde un camp de prisonniers et il y a un père français avec son petit enfant qui vient voir les prisonniers et le tirailleur dit à ce père français qu'il vient voir les sauvages. C'est-à-dire qu'il y a l'ancien sauvage qui est devenu un bon soldat grâce à la France et l'ancien civilisé, l'Allemand, qui est devenu un barbare.

44:50
Présentateur

A partir d'août 1918, les troupes alliées mènent à leur tour une gigantesque campagne sur tout le front. L'armée américaine, forte de presque un million d'hommes, remporte de nombreuses batailles. En octobre, l'imprenable ligne Hindenburg est enfin percée. Le système de défense allemand s'effondre. Plusieurs dizaines de régiments de soldats noirs, maghrébins et indochinois sont en première ligne. L'ennemi recule. Des colonnes de prisonniers allemands sillonnent la congresse. de la campagne française. La France, ses colonies et ses alliés ont fini par mettre l'Allemagne à genoux. Le 11 novembre 1918, l'armistice est signé, mettant fin à quatre années de chaos.

Dans l'euphorie de la victoire, la France célèbre ses courageux combattants des colonies. Georges Clemenceau reconnaît officiellement leur bravoure. Des milliers de médailles militaires et des centaines de croix de guerre sont distribuées. Les drapeaux des régiments les plus valeureux sont décorés de la Légion d'honneur.

46:43
Invité

Les unités composées de tirayeurs algériens, de tirayeurs marocains, de tirayeurs tunisiens et de cavaliers, les spays, vont être parmi les unités les plus décorées de l'armée française à la fin de la Grande Guerre. Avec des pertes extrêmement importantes, le quatrième régiment de tirayeurs tunisiens va être anéanti et re-complété trois fois. Le premier régiment de tirayeurs algériens va être quatre fois anéanti, quatre fois re-complété. Ce n'est pas de la chair à canon. Simplement, ce sont des unités extrêmement engagées, ce sont des unités d'élite et elles veulent le prouver.

Donc c'est vrai qu'on va vraiment là, dans le cas des Maghrébins, voir une utilisation du soldat, du combattant, de l'assaillant, de l'homme qui attaque, du guerrier, en fait du guerrier.

47:27
Présentateur

Cette grande guerre, celle que tous espèrent être la der des der, aura coûté la vie à presque 9 millions de soldats. Elle laisse derrière elle une Europe en lambeaux, meurtrie et démunie. C'est aussi la première fois dans son histoire que l'État français a sollicité autant ces lointaines colonies pour défendre la mère patrie. De 1914 à 1918, 600 000 soldats indigènes ont été mobilisés sous les drapeaux. 70 000 d'entre eux ont payé de leur vie l'impôt du sang. Pour les travailleurs coloniaux, les rapports officiels évoquent 340 à 400 000 hommes réquisitionnés. Combien sont morts ? On ne le sait toujours pas.

Les médailles et les récompenses militaires n'ont pas suffi à consoler les populations indigènes de ces pertes. Le ressentiment s'est encore aggravé quand la question des promesses a été abordée. Notamment, celle qui concernait l'égalité et la citoyenneté des combattants.

48:36
Invité

Ces promesses-là, la question c'est est-ce qu'elles ont été tenues ? Pour le cas des tirs sénégalais, la citoyenneté, on le sait, n'a pas été accordée à tous les anciens combattants qui ont combattu. Un décret en 1918 précise qu'il faut être titulaire de la médaille militaire et de la croix de guerre pour prétendre à la citoyenneté française. Il y a un plan qui va être important, c'est que les pensions qui ont trait à la carte du combattant ou les pensions de reversion des veuves seront versées. Le taux n'est pas le même, mais ce qu'on appelle la retraite du feu, les pensions du feu seront versées.

49:04
Présentateur

On retrouve un principe de hiérarchisation qui va se remettre en place aussitôt la guerre terminée, c'est-à-dire qu'on va d'abord donner la priorité aux Français qui, eux aussi, ont été sacrifiés dans la guerre et qui estiment devoir être servis avant les Africains, avant les Indochinois. Et donc, du coup, dans les colonies, très vite, on va voir apparaître des élites intellectuelles qui vont commencer à discuter la présence coloniale française. C'est bien cette sortie de guerre qui est une sortie de guerre ratée qui va alimenter le nationalisme et la volonté d'indépendance. 14 juillet 1919. Des cérémonies grandioses sont organisées à Paris.

De nombreuses unités des colonies défilent sur les Champs-Elysées. Les discours louent les efforts de tous au triomphe de la France. Si à l'été 1919, toute une nation célèbre la reconnaissance des courageux combattants d'outre-mer, ces troupes ne seront pas accueillies avec autant de ferveur en Allemagne. En effet, selon les conventions d'armistice, l'armée française doit occuper la Rénanie. Une grande partie des hommes choisis par l'état-major est originaire d'Afrique.

50:39
Invité

Évidemment, comme on est pressé de démobiliser les soldats européens, c'est ceux qu'on va renvoyer dans leur foyer les plus vite parce qu'il y a aussi des besoins de l'agriculture, des besoins de l'industrie et ce sont des troupes nord-africaines, des troupes malgaches et des troupes africaines que l'on va envoyer de l'autre côté du Rhin. Et donc, les Allemands vont monter une campagne qui s'appelle « Schwartz-Schworn » de la honte noire dans laquelle ils vont montrer que finalement, la France fait volontairement occuper l'Allemagne par ses indigènes afin de salir la race allemande.

Et on va fabriquer des faux films, c'est-à-dire que les Allemands vont jusqu'à tourner des faux films avec des figurants africains qui violent des femmes allemandes et donc les Allemands disent mais finalement les plus immoraux ils l'ont toujours été, ce sont ces Français qui n'hésitent pas à utiliser leur noir, le terme est encore plus péjoratif dans la bouche allemande, pour occuper notre territoire. On va éditer des médailles en bronze dans lesquelles on voit un énorme sexe censé être un sexe africain noir coiffé d'un casque adriant sur lequel est attachée une femme blanche.

Mais les Français vont faire une chose terrible et c'est qu'ils vont retirer les troupes noires, ce qui va évidemment dans l'esprit allemand accréditer l'idée qu'il n'y a pas de fumée sans feu.

51:46
Présentateur

Dans un livre qui paraît en 1924, un homme reprend cette théorie pour entretenir cette haine raciale naissante. Mein Kampf d'Adolf Hitler devient la Bible de tout un peuple. Le mythe de la honte noire s'ancre profondément dans tous les esprits. En juin 1940, quand les troupes allemandes envahiront la France, elles exécuteront sommairement des centaines de soldats français noirs. de la honte noire.

52:22
Locuteur

Sous-titrage Société Radio-Canada