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interviewLe Média (sur YouTube)· 21 février 2018 9 min

MIGRANTS MINEURS : L'HYPOCRISIE DE L'ÉTAT

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Le conseil d'état a refusé de suspendre la très controversée circulaire Collomb, une circulaire qui organise le tri des exilé.e.s dans les hébergements d'urgence.

Une trentaine d'associations avaient saisi le conseil d'Etat la semaine dernière. Catherine, ce soir, à la veille de la présentation de la loi immigration en conseil des ministres, tu t'intéresses aux mineur.e.s isolé.e.s, et à un centre unique qui vient d'ouvrir à Pantin il a été créé par médecins sans frontières, MSF.

Après ce constat, les mineur.e.s exilé.e.s ne bénéficient pas de ce à quoi ils/elles pourraient avoir droit, ce à quoi ils/elles peuvent prétendre, au regard des lois françaises et des directives internationales ou européennes.

Exactement. Effectivement c'est le sujet qui est la meilleure illustration de la non recevabilité du projet de gouvernement, en tout cas en l'état, et de l'hypocrisie qui l'entoure, car enfin que nous dit Gérard Collomb, ministre de l'intérieur, qui porte la réforme, éléments de langage repris en coeur par la majorité à quelques voix près? Et bien qu'il faut se doter de tous les moyens pour identifier et renvoyer les immigré.e.s économiques, les dubliné.e.s, les débouté.e.s et autres, pour mieux accueillir les vrai.e.s réfugié.e.s.

Pour cela on annonce notamment qu'on va réduire les délais afin de répondre au plus vite à ceux qui sont dans leur bon droit. Eh bien non! Non parce que ce qui se pratique en France aujourd'hui est bien en amont de l'examen des situations des migrant.e.s, et c'est aussi vrai pour les mineur.e.s.

On parle là pourtant de la population la plus vulnérable, tu l'as dit tout à l'heure. On a à priori cette population qui bénéficie de la plus grande des protections qui en droit existe. On parle de mineur.e.s, d'enfants parfois 12 ans, de jeunes pour la plupart puisqu'ils/elles sont majoritairement âgé.e.s de 16 ou 17 ans.

Alors commençons par voir, et bien justement, de qui on parle, de quelles vies on parle, de quels parcours de vie on parle. On a quitté la Guinée, après nous sommes venu.e.s au Mali, on a pris des bus, nous sommes venu.e.s au Burkina, après le Burkina nous sommes descendus vers le Niger, on a pris des 4x4 nous sommes venus vers la Libye… Alors justement voyons, Aude, ce grand gamin qu'on vient de voir, il dessine, ça veut dire qu'on s'est occupé de lui, il s'exprime, il est pris en compte.

Vous avez vu Libye inscrit dans son parcours. Et bien en Libye, ce jeune guinéen a été maltraité, battu jour et nuit, car il n'avait pas l'argent que lui réclamaient divers passeurs et aussi parce qu’il s'était interposé au viol d'une jeune femme. Il en garde des séquelles aux jambes.

Vous l'avez vu, sa route était loin d'être terminée avant qu'il ne rejoigne la France, il sera grâce à MSF donc opéré au genou. Avec ce centre unique à Pantin justement, qu'est ce qu'il a de particulier, en quoi il est unique? Parce qu'il regroupe tout simplement, et c'est une initiative qui est vraiment une première, de 9 heures à 17 heures chaque jour, tous les services dont ont besoin ces mineur.e.s comme le jeune guinéen.

Nous avons vu le médical, c'est à dire la vocation initiale de Médecins Sans Frontières, mais aussi la santé mentale, le soutien psychologique, administratif, juridique, le tout avec des traducteurs/trices, c'est quand même mieux. Les démarches que doivent effectuer ces mineur.e.s pour obtenir la reconnaissance de leur minorité, et donc la protection et leurs droits, sont si complexes et si éclatées dans de très nombreux services, eux-mêmes situés géographiquement en de multiples endroits, qu’ils/elles ne sont pas très aidé.e.s, on va dire, par l'administration française.

MSF a donc tout simplement fédéré, regroupé dans un lieu unique, l'ensemble des associations qui fournissent ces services et ces aides indispensables. C'est aussi un lieu où ils/elles retrouvent simplement de la dignité, des moments d'existence, à savoir jouer au baby, se parler, se rencontrer, lire, avec une bibliothèque en plusieurs langues, jouer, échanger, y avoir un déjeuner complet, se détendre...

Leurs périples en fait les ont meurtri.e.s, et en France, ici à Paris, l'errance s'est encore poursuivie jour et nuit.

Mélanie Kerloc'h est psychologue clinicienne, elle travaille dans ce centre, elle nous en parle. Le fait d'entrer dans la rue et la perspective de ne pas pouvoir en sortir est quelque chose qui est extrêmement angoissant pour ceux/celles qu'on a pu recevoir jusqu'à présent. L'absence d'accueil est quelque chose qui est je dirais difficile, mais ce qui est extrêmement douloureux, c'est de se retrouver dans cette situation d' immense précarité, c'est à dire vivre à la rue, ne pas avoir de quoi s'acheter à manger, ne pas pouvoir acheter un ticket de métro, être condamné.e à errer.

Ils/Elles parlent des jours qu'ils/elles passent dehors à rien faire, la manière dont les gens les regardent, et l'absence de projection dans le futur. Et ce pour ce futur possible justement, et bien il faut avant toute chose que soit reconnue leur minorité. Ils/Elles doivent être évalué.e.s, c'est comme ça qu'on dit, et c'est là qu'intervient en fait ce qui ressemble bien à une machine à refouler.

L'évaluation des mineur.e.s est très complexe, si complexe qu'aujourd'hui leurs droits finissent très souvent par ne pas être reconnus du tout.

On va faire le parcours Aude, le parcours d'un.e de ces mineur.e.s pour bien comprendre.

Première étape: leur accorder le droit à être évalué.e.s, pas l'évaluation encore... le droit à être évalué.e.s, par un questionnaire donc, 2h, 2h seulement, on tente de savoir si oui ou non ils/elles ont moins de 18 ans...

Les associations humanitaires dressent toutes le même constat : tout est bon pour considérer qu'ils/elles ne “font pas mineur.e”, par leur taille, ils/elles sont trop grand.e.s, leurs mains sont trop grandes, ou trop larges, leurs habits sont trop beaux… Rappelons qu'ils/elles ont entre 16 et 17 ans pour la majorité.

On peut donc faire 1m90 ou 1m60 à cet âge… MSF parle de « délit de faciès ». Ils/Elles auront alors dans ce cas un « refus de guichet ». C'est le terme.

Dans le cas contraire, deuxième étape: ils/elles vont entrer dans le dispositif réellement d'évaluation, cette fois à Paris, ce dispositif est géré par la Croix Rouge. Dès lors ils/elles sont mis.es à l'abri, enfin, fini la rue.

Ils/Elles vont dans des hôtels, pour 5 jours, hôtels payés par l'état, sauf que le délai d'évaluation n'est pas de 5 jours mais s'étale sur plusieurs semaines, jusqu'à six semaines en moyenne...

Et alors là c'est le département qui paye, qui va payer. Et c'est donc de l'argent, et donc on va accélérer la procédure pour moins payer, on bâcle et on évalue donc le plus vite possible. On aboutit au rejet de leur minorité.

On les appelle alors des “débouté.es de minorité”. 85% des mineur.e.s sont débouté.e.s ainsi à Paris... 60 % en province… Alors là j'entends qu'on va me rétorquer: “mais c'est tout simplement qu'ils/elles ne sont pas mineur.e.s”.

Et bien non, parce que, c'est la troisième étape qui est très importante: quand ils sont aidé.e.s, comme dans ce centre, accompagné.e.s, quand ils/elles savent donc tout simplement qu'ils/elles ont le droit de faire appel de cette évaluation.

Alors ils/elles vont devant un tribunal pour enfants... et là, c'est quand même énorme, la moitié d'entre eux/elles voient leur minorité reconnue... 50 % des dossiers d'évaluation sont donc bâclés parce que cassés devant le tribunal.

On écoute ce qu'en pense Corine Torre, c’est elle qui a imaginé en fait cette structure de Pantin et qui la dirige. Le droit de la protection de l'enfance est de considérer, de traiter un.e mineur.e au bénéfice du doute et pas à charge.

Le/La traiter au bénéfice du doute...

Un.e mineur.e qui arrive sur le territoire, comme ça se passe à la frontière franco italienne, c'est totalement illégal de le/la renvoyer.

Pourquoi? Parce que justement, dans le respect de ses droits, on doit l'écouter, on doit le/la mettre à l'abri, et faire en sorte de tout faire pour prouver sa minorité. Or aujourd'hui, nous sommes dans un dispositif qui est complètement inversé, on fait tout ce que l'on peut pour prouver qu'il/elle n'est pas mineur.e.

Alors Catherine, on précise qu’il n’y avait pas de faute d'orthographe à cheffe, avec 2 f e, Corinne Torre tient à cette féminisation. Absolument. Alors 2 ou 3 chiffres pour mesurer l'ampleur de ce phénomène, on va dire "mineur".

En 2017 sur 25. 000 mineur.e.s arrivé.e.s, chiffre qui est en augmentation par rapport à l'année précédente, donc sur 25000, 14000 sont pris.es en charge par l'aide médicale à l'enfance, par la France donc.

Cela signifie en clair que 10 000 d'entre eux/elles sont abandonné.e.s, ne seront jamais reconnu.e.s, parce qu'ils/elles ne sont pas informé.e.s, pas aidé.es.

Ceux/Celles qui sont passé.e.s, que vous voyez ici, par le centre MSF de Pantin, et bien ont de la chance.

En fin de journée, vous les voyez, ils/elles repartent avec leurs adresses pour les soirées, les repas, et les nuits. Et à Paris, comme partout dans ce pays, la solidarité des familles fait qu'ils/elles sont logé.e.s, recueilli.e.s.

Et là encore ce sont les citoyen.ne.s qui font de la France encore une belle terre d'accueil.

Heureusement qu'ils/elles sont là, merci.