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speechyoutube.com· 12 avril 2019 33 min

Discours de Bruno Le Maire - Conférence Ifri 40 ans

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Bruno Le Maire

Monsieur le recteur de l'Académie de Paris, cher Gilles Pécou, Monsieur le fondateur et président de l'IFRI, cher Thierry de Montbrial, Mesdames et Messieurs, chers amis, Il y a deux ans, Monsieur le recteur, vous l'avez rappelé, dans ce même lieu chargé d'histoire de la Sorbonne, le président de la République, Emmanuel Macron, livrait sa vision de l'avenir de l'Europe. Cette vision n'a jamais été aussi nécessaire, elle n'a jamais été aussi menacée non plus. Et je me réjouis que vous ayez pris avec l'IFRI l'initiative de ce colloque sur l'avenir de l'Europe à l'occasion des 40 ans de l'IFRI.

Et je voudrais dire au début de mon intervention à Thierry de Montbrial, qui a fondé l'IFRI en 1979, je crois, toute notre reconnaissance et toute notre admiration. Vous avez créé, cher Thierry de Montbrial, l'un des think tanks internationaux les plus influents d'Europe et peut-être les plus influents du monde. Et je considère que la puissance française s'affirme d'abord et avant tout par nos idées. Vous êtes l'illustration même de ce qu'en matière internationale, nos idées peuvent être défendues quand nous sommes capables de mettre en place des instituts comme l'IFRI.

Depuis 40 ans, vous apportez de la raison, des informations, des analyses sur ces sujets étrangers et diplomatiques qui sont si sensibles. Nous sommes tous fiers de l'IFRI. Et je tenais à vous le dire, cher Thierry de Montbrial. Revenons sur la situation du monde il y a 40 ans, au printemps 1979, parce qu'il est intéressant de voir d'où nous venons et où nous sommes parvenus. Il y a 40 ans, nous étions en pleine guerre froide. Les Etats-Unis étaient un allié indéfectible des Européens.

La Chine était un lointain pays qui, appauvri par 30 années de maoïsme, même s'il y avait encore ici quelques maoïstes forcenés à la Sorbonne pour croire encore dans le maoïsme, la Chine venait tout juste de commencer son ouverture économique. Quant à l'Europe, elle avait l'avenir devant elle. Elle ne cessait de s'élargir, de se consolider, de s'enrichir. Les choses étaient simples et elles semblaient acquises pour l'éternité. En 1989, cette sensation de puissance et de stabilité a été décuplée par la chute du mur de Berlin.

Nous pensions qu'une fois pour toutes, le modèle de la démocratie libérale l'avait emporté dans le monde et que les années qui allaient venir, les décennies qui allaient venir, seraient des décennies de paix et de démocratie. Nous avons eu à la place les guerres et la montée de l'autoritarisme. Nous voyons aujourd'hui que l'optimisme a changé de camp. Nous voyons aujourd'hui une Chine qui affirme sans cesse davantage sa puissance à une vitesse absolument stupéfiante.

Je n'oublie pas les propos du président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, aux côtés de la chancelière Angela Merkel, du président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et du président de la République française Emmanuel Macron, il y a quelques jours à Paris, avec une pointe d'ironie ou de provocation. Il disait, mesdames et messieurs les occidentaux, réalisez que nous avons réussi à construire en 40 ans ce qu'il vous a fallu trois siècles pour réaliser. La Chine affirme donc sa puissance avec un concept très simple, celui des nouvelles routes de la soie, à la fois séduisant, tentant, mais aussi menaçant pour certains aspects de souveraineté de l'Union européenne.

De l'autre, l'indéfectible allié américain, qui pour certains représente le pilier absolu de la sécurité et de la protection de l'Europe, est devenu au mieux indifférent, au pire menaçant. On le voit encore récemment avec les propos du président Donald Trump sur les nécessaires rétorsions dans l'affaire entre Boeing et Airbus. Quant à l'Europe, pour la première fois de son histoire, elle sait que son projet politique est mortel, qu'il peut disparaître. Et à tous ceux qui me disent que je peindrais le tableau en noir, c'est les mêmes qui nous disaient que le Brexit n'arrivera jamais.

Le Brexit s'est produit, et pour la première fois dans l'histoire de la construction européenne, un État souverainement a décidé de quitter la construction européenne. Certes, ce sont les Britanniques, certes, c'est une île, mais nous aurions tort de ne pas prendre au sérieux cette rupture historique dans la construction européenne. Et je souhaite, en tout état de cause, comme le président de la République l'a rappelé, que ce Brexit se produise désormais rapidement. Les Britanniques ont fait un choix. Ce choix est souverain, ce choix doit être respecté, mais il ne doit certainement pas empêcher l'Union européenne d'avancer.

Il ne doit certainement pas empêcher les 27 États de l'Union européenne de se ressaisir pour bâtir la puissance politique, économique, souveraine que doit être le continent européen. Car j'estime qu'aujourd'hui, plus que jamais, face aux nouvelles routes de la soie, face à l'America first de Donald Trump, la première question que doivent se poser les peuples européens, c'est que voulons-nous faire ensemble ? Quel est notre projet politique ? Car si notre projet politique se résume à un marché unique, une monnaie et des disputes entre nous, nous n'irons pas très loin. On n'a jamais fait rêver des peuples avec un marché. Il faut une ambition plus grande. Il faut une ambition plus lointaine.

Il faut une ambition plus solidaire. Je l'ai appelé, avec cet esprit de provocation auquel je suis attaché, le nouvel empire. Parce que oui, je crois, qu'entre l'empire chinois et l'empire américain, l'Europe doit se construire comme un empire. Alors pas un empire de domination, pas un empire de conquête, bien entendu, mais un empire, pour reprendre les mots d'Alexis de Tocqueville, un empire paisible. Un empire parce que nous aurons des frontières et que je ne connais aucune construction politique possible sans frontières, claires et défendues. Un empire qui réaffirme sa vocation de respect du droit, qui réaffirme son attachement au modèle démocratique qu'il a créé il y a quelques siècles.

Un empire qui affirme également son attachement à sa culture, parce que ce qui rassemble les Etats européens, au-delà de nos différences de mémoire, d'histoire, de géographie, c'est une culture commune. Un empire, enfin, qui est capable de bâtir sa propre souveraineté. J'entends certains dans la campagne européenne dire que la souveraineté européenne, ça n'existe pas. Eh bien qu'ils rendent leur passeport, car ils auraient dû observer sur leur passeport français que leur passeport est aussi européen.

Et tous ceux qui, aujourd'hui, nient la souveraineté européenne, nient 50 années de construction européenne et nient ceux qui font la singularité de notre projet politique et donc sa force, c'est que nous sommes tous, nous, ici, citoyens français et citoyens européens. Citoyens européens et citoyens français. Et que cette double souveraineté, qui n'existe nulle part ailleurs au monde, est notre force. Oui, nous avons décidé de déléguer à l'Europe certains pans de notre politique. La politique commerciale, c'est de la souveraineté strictement européenne. C'est la Commission européenne qui décide sur la base du mandat qui est donné par les États européens.

Mais pour tout ce qui est de la protection sociale, en revanche, c'est de la souveraineté nationale. C'est nous qui décidons quel modèle social nous mettons en place, quel est notre régime de retraite, quel est notre régime d'indemnisation chômage. Ayons la force d'affirmer ce que nous sommes et notre singularité. N'essayons pas d'aller trouver en Chine, en Inde, aux États-Unis, au Canada ou en Amérique du Sud, le modèle politique qui est le nôtre. Nous sommes à nous-mêmes notre propre origine. Nous sommes à nous-mêmes notre propre creuset. Nous avons créé une souveraineté à la fois nationale et européenne. Elle est singulière, et c'est pour ça qu'elle est forte.

Comment peut-on construire ensuite cet empire paisible que je propose comme direction pour l'Union européenne ? Et comment est-ce que la France peut éviter de se retrouver dans un splendide isolement qui me plaît comme gaulliste, mais qui risque de ne pas nous mener très loin dans les années qui viennent si nous y cédons ? Nous avons besoin de partenaires. Et nous avons besoin de comprendre à quel point le Brexit transforme la géographie de puissance en Europe et doit nous amener à repenser complètement nos alliances traditionnelles au sein de l'Union européenne. Le couple franco-allemand, je ne serai pas long dessus, reste le cœur nucléaire de la construction européenne.

On peut toujours gloser sur ses déchirements, sur ses difficultés. Vous connaissez mon attachement à ce couple franco-allemand, mon attachement au peuple allemand, à la langue allemande, à la culture allemande. Je considère que l'Europe est un perpétuel dépassement du conflit séculaire entre la France et l'Allemagne. Et que c'est parce que l'Europe est un perpétuel déplacement de ce conflit séculaire que l'Allemagne et la France resteront toujours ensemble au cœur de cette construction européenne. Ce n'est pas une affaire économique. Ce n'est pas uniquement notre imbrication commerciale. Ce n'est pas uniquement parce que nous avons créé des champions industriels.

Ce n'est pas uniquement parce que nous faisons tous le voyage vers Berlin et que nos amis allemands font le voyage vers Paris. Ce n'est pas uniquement parce qu'il y a un conseil des ministres franco-allemands qui se réunit régulièrement. c'est plus que cela. C'est que l'Europe est la réponse de paix au siècle de conflits entre la guerre, entre l'Allemagne et la France. C'est cela qui fait du couple franco-allemand, pas simplement le moteur, la nécessité vitale du projet politique européen. Tout projet politique a une nécessité vitale. La nécessité vitale du projet européen, c'est la relation entre la France et l'Allemagne. Mais elle ne suffit plus.

Il y a 15 ans, je pouvais, comme jeune conseiller ou même il y a 10 ans, comme ministre de l'Agriculture, me dire j'ai un accord avec Berlin, je le propose à nos partenaires et tout le monde sera d'accord. Cela ne marche plus comme cela. Il faut convaincre et les accords franco-allemands qui étaient il y a encore quelques années un point d'aboutissement ne sont plus désormais que des points de départ. Une fois que nous avons ce point de départ, nous pouvons construire et il est indispensable. Mais nous ne pouvons plus considérer que c'est un point d'aboutissement.

Cela a été le cas, par exemple, sur la réforme de la zone euro, j'y reviendrai, où l'accord de Meseberg entre la chancelière allemande et le président de la République est le point de départ indispensable, mais ce n'est que le point de départ et ensuite il faut aller convaincre nos partenaires. La deuxième remarque que je tiens à faire sur les alliances, c'est la nécessité qu'il y a à nous tourner davantage vers les pays de l'Est. Nous avons une relation forte, intime, fraternelle avec l'Espagne, le Portugal, l'Italie, chacun le sait. Et quels que soient les gouvernements en place, rien n'empêchera la France et l'Italie d'être deux peuples fraternels.

Mais les pays de l'Est, les pays de l'ex-bloc soviétique, ont eu pendant trop d'années le sentiment d'être négligés, méprisés par les Européens de l'Ouest. Nous n'avons pas la même histoire. Nous avons connu le colonialisme, ils ne l'ont pas connu. Ils ont connu la domination soviétique, nous ne l'avons pas connu. Certains Etats ont moins d'ancienneté que la nôtre. Nous, nous avons des siècles d'États-nations derrière nous. Nos peuples grandissent, notre démographie prospère. Certains de ces Etats à l'Est voient leur population partir et ont le sentiment que c'est leur culture, leur identité, leur existence même qui est menacée.

Nous devons donc porter une attention particulière aux pays de l'Est, les ramener et aller de plus en plus vers nous, les convaincre, échanger, discuter, tous les pays de l'Est et en particulier la Pologne qui deviendra à mes yeux un des Etats absolument clés dans la construction européenne de demain. Une fois ces partenariats noués, quelles sont les priorités pour construire cet empire paisible et sur quoi est-ce qu'il faut mettre tous nos efforts pour ne pas nous disperser ? La première souveraineté que nous devons construire, c'est d'abord une souveraineté monétaire.

L'euro est le plus bel accomplissement politique des 20 dernières années en Europe parce que l'euro, c'est concret, parce que l'euro, c'est de la solidité, de la stabilité, parce que l'euro, vous l'avez dans vos comptes en banque, dans vos poches, dans vos portefeuilles et qu'une monnaie est toujours non seulement un instrument de protection mais un instrument d'échange entre les peuples. Mais la zone euro est inachevée et face aux risques de nouvelles crises financières ou économiques, l'euro, aujourd'hui, ne s'est pas doté de tous les instruments pour résister et faire face. Nous n'avons pas tiré toutes les leçons de la crise financière de 2008.

Nous ne sommes pas allés au bout des transformations. Nous n'avons pas eu le courage et l'audace de réaliser totalement ce que devrait être l'union économique et monétaire. et il est de la responsabilité historique des 19 États membres de la zone euro désormais de s'atteler à achever cette zone euro, de la consolider et de lui donner les instruments pour faire face à n'importe quelle crise financière ou économique qui pourrait survenir. Et je le dis à mes partenaires et amis ministres des Finances de la zone euro, nous ne pouvons plus attendre.

Les délais, les reports, parce qu'il y a telle situation politique à tel endroit, parce qu'il manque une voix de majorité dans tel Sénat ou dans telle Assemblée, parce qu'on a des hésitations, parce que l'opinion publique est réticente, toutes ces réticences ne tiennent pas une seconde face au risque de voir la zone euro disparaître, faute de transformation en profondeur. Le budget de la zone euro est une nécessité absolue. Et avec mon partenaire allemand Olaf Scholz, nous sommes déterminés à ce que les instruments de ce budget européen de la zone euro soient réalisés pour juin prochain, comme nous l'ont demandé Angela Merkel et Emmanuel Macron.

L'union bancaire est indispensable, parce que nous ne pouvons pas construire une zone monétaire unique avec des systèmes bancaires tous différents les uns des autres, qui nous affaiblissent un seul chiffre. La part de marché des banques américaines est passée en quelques années de 43% à 47% en Europe, parce que nous rajoutons des règles nationales, parce que nous chargeons la barque sur nos banques, nous laissons le marché européen aux banques américaines, alors que nous aurions tout pour avoir des banques européennes qui réussissent. Pourquoi ? Parce que nous n'avons pas réalisé l'union bancaire entre États membres de la zone euro. Tout est sur la table.

Tous les sujets tactiques ont été réglés. Ce n'est qu'une question de volonté politique. Enfin, achever la zone euro, c'est affirmer que l'euro peut être demain une monnaie de référence au même titre que le dollar ou que la monnaie chinoise. Eh bien, je souhaite que nous fixions comme objectif de faire de l'euro l'une des trois grandes monnaies de référence de la planète avec le dollar et avec la monnaie chinoise. La deuxième priorité, c'est de construire une souveraineté commerciale. Chacun voit bien aujourd'hui le risque de conflits commerciaux entre la Chine et les Etats-Unis. Construire une souveraineté commerciale, c'est refuser les sanctions extraterritoriales.

Aucun État ne peut être le gendarme commercial de la planète. Aucun État n'en a le droit. Aucun État n'en a la puissance. Et c'est l'honneur de l'Union Européenne d'être capable de dire non à des sanctions extraterritoriales que nous jugeons injustifiées. C'est pour cette raison qu'avec nos partenaires britanniques et allemands, nous avons mis en place un véhicule commercial indépendant, le SPV, qui a vocation à nous permettre de continuer à faire du commerce avec l'Iran malgré les sanctions extraterritoriales mises par les Etats-Unis contre cet État.

Et c'est à nous Européens de décider souverainement si oui ou non nous estimons qu'il est bon ou pas bon de continuer à faire du commerce avec l'Iran. Mais ce n'est pas aux Etats-Unis d'Amérique de nous dire avec qui, nous Européens, nous avons le droit de faire du commerce. Affirmer sa souveraineté commerciale, c'est aussi être capable de répondre lorsqu'on nous frappe avec des augmentations de tarifs commerciaux et de barrières douanières injustifiées.

Quand le président américain décide de mettre des tarifs sur l'acier ou sur l'aluminium qui pénalisent nos industries, nos ouvriers, car mesurer bien que ces tarifs sur l'acier et sur l'aluminium, c'est des emplois qui sont menacés dans le nord de la France. C'est des industries qui sont affaiblies. C'est des entreprises qui peuvent fermer. Ce n'est pas uniquement de grandes déclarations ou de grandes propositions qui sont faites, c'est des emplois directs menacés sur notre continent et dans notre pays.

Eh bien, je suis fier que l'Union européenne avec la Commission ait eu le courage de riposter et de dire que s'il y avait des tarifs américains sur l'acier et l'aluminium, l'Europe riposterait et que l'Europe était capable de riposter de manière unie et solide. Il en ira de même dans le conflit qui dure depuis trop de temps entre Boeing et Airbus. J'ai entendu les remarques du président américain et les menaces qu'il fait désormais peser sur un certain nombre de produits et sur les sanctions commerciales qu'il pourrait prendre en riposte à ce conflit entre Boeing et Airbus. Je veux dire que cet affrontement est absurde.

Un affrontement entre Boeing et Airbus serait absurde tout simplement parce que nos deux industries sont totalement imbriquées, que nous dépendons les uns des autres pour un certain nombre de composants critiques pour cette industrie aéronautique et qu'une guerre commerciale entre Boeing et Airbus ne fera que le jeu de Comac, le constructeur aéronautique chinois. Une guerre commerciale sur la question aéronautique entre les Etats-Unis et la Chine et autres Etats-Unis et l'Europe, je le redis, n'a aucun sens. L'Europe peut riposter. L'Europe a les moyens de riposter. Et si l'Europe n'a d'autre choix que de riposter, elle ripostera.

Mais je crois infiniment préférable qu'avec nos alliés américains, nous trouvions la voie d'un compromis et que nous puissions trouver une solution à l'amiable qui solderait une bonne fois pour toutes ce conflit commercial porté à l'OMC entre Boeing et Airbus. Je serai dans quelques heures à Washington, je rencontrerai Bob Lighthizer qui est le représentant américain sur ces sujets-là, j'aurai l'occasion d'en parler avec lui et je plaiderai pour que nous trouvions la voie d'un accord à l'amiable entre les Etats-Unis et l'Europe sur cette question de la rivalité commerciale entre Boeing et Airbus car des sanctions ne feront que des perdants.

Enfin, pour bâtir cette souveraineté, il est indispensable que nous fassions de la souveraineté technologique la priorité absolue de l'Europe dans les années qui viennent. car de cette souveraineté technologique dépend désormais notre souveraineté politique. Prenez l'exemple de la voiture autonome et quittons un peu le champ des concepts pour bien montrer à quel point derrière les concepts politiques il y a des réalités de la vie quotidienne. Demain, une voiture, ce sera un système de guidage autonome et une batterie électrique. Eh bien, si l'Europe ne produit ni l'un ni l'autre, c'est la fin de son industrie automobile.

Nous ne produirons que de la carrosserie qui sera très élégante parce qu'elle sera européenne, italienne, française ou allemande, mais la valeur n'est pas dans la carrosserie. Nous aurons laissé les deux tiers de la valeur de l'industrie automobile à la Chine et aux Etats-Unis si nous ne sommes pas capables d'avoir nos propres systèmes de guidage autonome et nos propres batteries électriques.

C'est pour cela que nous avons décidé avec Peter Altmaier, le ministre de l'économie allemand, de mettre en place une filière de la batterie électrique pour que demain, dès 2022, nous puissions avoir nos propres batteries électriques et que nous ne soyons pas dépendants de la production de batteries électriques en Corée du Sud ou en Chine. Tous ceux qui, matin, midi et soir, proclament la souveraineté politique et disent qu'il faut que la France soit souveraine, c'est les mêmes qui nous lient les mains avec la Chine parce qu'ils n'affirment pas la souveraineté européenne et l'innovation technologique européenne en rassemblant les forces européennes.

C'est les mêmes qui crient matin, midi et soir souveraineté nationale mais qui abandonnent l'intelligence artificielle à Shenzhen, à la Chine ou aux Etats-Unis parce qu'ils refusent de rassembler les forces européennes pour qu'il y ait demain une industrie d'intelligence artificielle au niveau européen. Alors, assez avec les illusions que vendent certains nationalistes à nos concitoyens, il n'y aura pas de souveraineté politique sans souveraineté technologique et il n'y aura pas de souveraineté technologique sans affirmation de l'Europe dans les nouvelles technologies.

Enfin, pour innover, il faut payer car tout cela coûte cher et que si nous n'avons pas été capables de mettre en place un géant du numérique en Europe et qu'il n'y a pas de Google, de Facebook ou d'Amazon européen, c'est parce que nous n'avons pas été capables de rassembler nos forces technologiques mais c'est surtout parce que nous n'avons pas été capables de payer. Il faut une union des marchés de capitaux. Il faut que l'Europe se dote de moyens de capital risque beaucoup plus importants. Regardez les chiffres, ils sont sans appel.

En 2018, 100 milliards d'euros d'opérations de capital risque aux Etats-Unis, c'est-à-dire 100 milliards d'euros de fusion, d'acquisition, de rassemblement, de construction industrielle. 80 milliards d'euros en Chine et 20 milliards d'euros en Europe. Ne cherchez pas ailleurs les raisons pour lesquelles l'Europe n'est pas capable encore aujourd'hui de réaliser de nouveaux géants industriels dans les nouvelles technologies capables de faire la concurrence à l'Europe, à la Chine et aux Etats-Unis.

D'ailleurs, l'Europe devrait se rappeler qu'elle a toujours été puissante quand elle avait des moyens de financement puissants et que les grands Etats, les grandes nations ont construit leur puissance sur la stabilité et de la puissance financière. Les banquiers fuguères ont fait la fortune du Saint-Empire romain germanique. François Ier a été puissant parce qu'il avait les financements nécessaires. Eh bien, nous devons, nous, Européens, aujourd'hui, penser la puissance en lien avec son financement. Enfin, si nous voulons réussir cet empire technologique, il faut innover, il faut financer, il faut aussi être capable de protéger. Protéger, c'est un mot qui heurte en Europe.

Je le vois bien à chaque fois que je participe à une réunion du Conseil des ministres des Finances européens, l'impression que protéger est un mot tabou. Il ne faut surtout pas protéger. Parce que derrière protéger, on entend protectionnisme, repli sur soi. Eh bien, moi, j'affirme haut et fort que la première responsabilité d'un homme ou d'une femme politique, c'est de protéger. Protéger ses compatriotes, protéger ses concitoyens. Que protéger ne veut pas dire de repli sur soi.

Vous voyez bien que je plaide au contraire pour que nous rassemblions nos forces, pour que nous investissions dans l'intelligence artificielle, dans les batteries électriques, dans le stockage de l'énergie renouvelable, pour que nous forchions les portes de la connaissance. Mais on ne va pas faire tous ces investissements dans les nouvelles technologies pour ensuite nous faire piller ces technologies. Si nous investissons et si nous avons ces technologies, il faut être capable de les protéger ensuite. Ce qui s'est passé avec le fabricant de robots KUKA en Allemagne, racheté par la Chine il y a quelques années, devrait nous servir de leçon.

Nous n'avons pas vocation à être les ateliers de production du monde extérieur. Nous n'avons pas vocation à financer des inventions et des technologies pour les remettre ensuite entre les mains de nos rivaux économiques. Donc, oui, nous devons protéger, protéger nos concitoyens, protéger nos frontières, protéger nos technologies, protéger nos investissements, parce que c'est ce que font la Chine, c'est ce que font les Etats-Unis et que si nous ne comprenons pas que la protection est la première des demandes de nos compatriotes, notamment les plus fragiles, notamment les plus faibles, eh bien, nous verrons monter, grandir comme une vague irrésistible les extrêmes et les populistes en Europe.

Je voudrais terminer en vous disant que tout ce projet politique auquel je crois profondément se joue maintenant, pas demain, pas dans quelques mois, maintenant. Chaque jour qui passe écrit l'histoire. Et c'est vous qui l'écrivez. C'est nous qui l'écrivons. Ce sont les citoyens, les responsables politiques qui écrivent en ce moment l'histoire. Qu'allons-nous faire sur le Brexit ? Quel délai allons-nous donner à la Grande-Bretagne ? Quelles propositions ferons-nous à la sortie des élections européennes ? Qu'est-ce que donneront ces élections européennes ? Mais ne regardez pas ailleurs, ne détournez pas votre regard. C'est aujourd'hui que se joue la construction européenne, pas demain.

C'est aujourd'hui que se décide l'avenir de notre continent entre empire paisible ou vassalisation, dislocation et disparition. Car c'est bien ça qui se joue dans les mois et les années qui viennent. l'affirmation d'une puissance économique, culturelle, financière, souveraine et indépendante ou la dislocation, la vassalisation et au bout du compte la disparition. Et pour moi, au-delà des enjeux économiques, des enjeux financiers, industriels, dont je vous ai longuement parlé, ce qui disparaîtrait avec le projet politique européen, c'est notre culture. Et je termine par là. Il y a une culture européenne d'une singularité exceptionnelle.

Il y a une mémoire européenne d'une profondeur exceptionnelle. Parce que nous n'avons pas la même histoire. La Pologne n'a pas l'histoire de la France et la France n'a pas l'histoire de la République tchèque. Nos États et nos nations ne se sont pas construites de la même façon. Nos frontières n'ont cessé de bouger en laissant, comme sur le sable, la mer, des traces différentes de l'Est à l'Ouest et du Nord au Sud. Nous avons mis des limites par moments, comme l'empereur Adrien avec son mur. Nous avons détruit ensuite ces limites et nous avons recomposé les frontières des États. Nous nous sommes affrontés. Nous nous sommes réconciliés.

nous avons livré la guerre et puis nous avons cherché la paix. Nous avons porté notre savoir au-delà de la Méditerranée, au-delà de l'océan Atlantique. Nous avons bâti des colonies, nous avons réalisé des comptoirs et puis nous nous avons abandonnés et nous nous sommes repliés sur notre continent. Nous avons écrit des livres et nous avons une littérature exceptionnelle, une des plus grandes au monde et dont la force est d'être écrite dans des dizaines de langues différentes. Nous pouvons être plus grands en nous nourrissant de cette culture. Nous pouvons rester profondément français et profondément patriotes et viscéralement européens.

Nous pouvons comprendre qu'en lisant Kafka, en lisant Shakespeare, en lisant Cervantes, en lisant les auteurs contemporains, en lisant Thomas Bernard, en lisant les auteurs du Sud, du Nord, de l'Est ou de l'Ouest, en lisant le Norvégien Knausgaard, nous sommes plus grands, plus vivants. La culture européenne nous rend plus vivants. Elle ne nous dépossède pas de ce que nous sommes comme Français. Elle nous agrandit. Elle ne nous prive pas de notre patriotisme. Elle lui donne de nouvelles frontières, plus vastes, plus larges. plus généreuses. C'est ce qui se joue aujourd'hui.

L'affirmation de cette culture européenne et de sa richesse infinie, qui nous nourrit tous les jours, qui nous grandit tous les jours, où le petit repli sur soi pour mitonner sa petite soupe, agressive, mesquine, détestable, entre peuples qui se livreront à une guerre sans merci et à des affrontements sans fin. C'est ce choix-là qui se joue avec les élections européennes. C'est ce choix-là qui se joue maintenant. La France est grande quand elle est européenne. Elle restera grande quand elle affirmera encore plus son ambition européenne. Je vous remercie. et je vous remercie.

33:02
Locuteur

Je vous remercie.