EXPERIENCES - Marie-Anne Barbat-Layani inspirée par Montaigne et Philippe Sands
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
C'est une femme au parcours exceptionnel. Aujourd'hui présidente de l'Autorité des marchés financiers, Marianne Barbalayani a construit sa carrière au plus haut niveau de l'État et de la finance. Mais quels sont les livres qui l'ont inspirée ? Et accompagnée tout au long de son parcours, Anne Bassi est allée lui poser la question. Merci Sybille, bienvenue dans ces livres qui comptent. Bonjour Marianne Barbalayani. Bonjour Anne Bassi. Alors Marianne, vous avez un parcours extraordinaire, vous êtes haute fonctionnaire. Vous avez un parcours à la fois dans la fonction publique et dans le service privé.
Vous avez été au Trésor public, vous avez été à Bruxelles, vous avez été directrice adjointe du cabinet du Premier ministre. Et aujourd'hui vous présidez l'Autorité des marchés financiers. Votre métier consiste à protéger l'épargne des Français, à veiller à l'intégrité des marchés, à leur bon fonctionnement, mais également à informer les investisseurs et à préserver quelque chose de très précieux, à savoir la confiance. Les marchés financiers reposent d'abord et aussi sur la confiance. Et je vois un lien tout à fait particulier avec la littérature, puisque selon moi, le lecteur lit avec confiance un ouvrage et suit l'auteur pendant des centaines de pages. C'est vrai.
J'ai une première question. Est-ce que les livres vous ont appris quelque chose sur la matière de construire ou de déconstruire la confiance ?
Alors les livres apprennent beaucoup de choses. Je pense qu'ils apprennent à réfléchir. Et ils apprennent aussi à, je dirais, dans notre vie qui est autour d'un certain nombre de réalités, du moment, etc. Ils apprennent à réfléchir un peu en dehors de la boîte. Ils apprennent à avoir plusieurs vies, mais aussi à s'inspirer de ce qu'on a pu voir autour. Et sur le fait de se dire, est-ce que les livres apprennent à construire ou à déconstruire ? Moi, j'ai été très frappée par un bouquin que j'ai lu il y a une petite dizaine d'années, d'une autrice américaine qui s'appelle Valérie Martin. Le livre s'appelle Property. Que raconte ce livre ?
Il parle, il est dans la tête d'une femme, la narratrice, est une femme qui vit dans une plantation dans le sud des États-Unis où elle a des esclaves. Et ça raconte sa vie qui n'est pas si facile, mais la vie des gens autour d'elle n'est pas du tout facile. Vu de nous aujourd'hui, c'est insupportable. Mais ce que j'ai trouvé très intéressant dans ce livre, c'est qu'il nous amène à nous questionner sur qu'est-ce qu'il y a autour de nous aujourd'hui, qui nous paraît tout à fait naturel, parce que cette femme, ça lui paraît tout à fait naturel, qu'il y ait des esclaves dans sa plantation.
Qu'est-ce qui nous paraît tout aussi naturel et qui est tout aussi révoltant, insupportable, inadmissible, et qui peut-être dans 50 ans ou dans 100 ans nous fera passer pour des gens abominables ? C'est vrai que la littérature, elle nous aide à ça, parce que quand on voit dans les livres d'histoire que l'esclavage a existé, on se dit que c'est inimaginable comment des êtres humains peuvent se comporter comme ça vis-à-vis d'autres êtres humains. Et puis cette autrice a réussi à reconstituer ce qui pouvait être l'univers mental d'une femme de cette époque. Et là, tout d'un coup, vous vous dites, mais au-delà du jugement qui est sans appel, nous, qu'est-ce qu'on ne voit pas ?
Qu'est-ce qu'on supporte ? Qu'est-ce qu'on vit au quotidien qui est en réalité inadmissible et insupportable ?
Alors, ce qui permet de faire le lien justement sur le jugement et sur Montaigne, vous m'avez indiqué que vous aimiez beaucoup Montaigne. Alors, ce qui frappe chez Montaigne, bien sûr, c'est la méfiance à l'égard des certitudes. Et les essais sont traversés par cette idée que le doute protège des jugements. Dans votre parcours, est-ce que vous avez le sentiment que c'est davantage le doute ou vos certitudes qui vous ont permis de prendre certaines décisions ou peut-être vos meilleures décisions ou les moins bonnes ?
Alors, pour aller vite, je dirais qu'il faut douter énormément avant d'arriver à une décision. Moi, j'ai exercé des métiers et progressivement, j'ai eu de plus en plus de responsabilités. Et parfois, dans les métiers que j'ai exercés, vous devez prendre des décisions très vite sur des sujets très lourds. C'était notamment le cas quand j'étais directrice adjointe du cabinet du Premier ministre. On passe son temps à faire ce qu'on appelle des arbitrages, c'est-à-dire à prendre des décisions. Parfois, il faut aller très vite, etc. Je pense que d'avoir eu cette construction intellectuelle dans laquelle, effectivement, toute notre éducation en France nous apprend l'esprit critique.
Montaigne nous apprend le doute. Montaigne nous apprend aussi, je le dis au passage, de ne jamais se prendre trop au sérieux. Moi, la phrase préférée de Montaigne, c'est « De si haut que soyons assis, nous ne sommes jamais que sur notre cul ». Je crois qu'il faut s'en souvenir tout le temps. Et je pense que cette notion de se dire « On n'a pas la science infuse, il faut regarder ce qui se passe autour de soi », mobiliser justement tout ce qu'on a pu vivre, entendre, apprendre, et puis mobiliser l'AMF que je préside, elle a une force extraordinaire, c'est que comme toutes les autorités indépendantes, elle est gouvernée par un collège.
Tous les 15 jours, je réunis 16 personnes, et je peux vous dire que ce ne sont pas des bénis-oui-oui, et il y a des débats extrêmement approfondis, et ensuite, on décide, et on prend des décisions qui sont parfois extrêmement lourdes, pour la vie d'une entreprise, pour la réglementation, la façon dont les choses vont se passer, des décisions qui sont très importantes, qui ont des impacts de vie quotidienne, etc.
Et je pense qu'il faut douter beaucoup, donc nos débats sont très longs, moi j'aime beaucoup ces moments, je laisse vivre le débat, nos réunions sont peut-être parfois un petit peu longues du coup, parce que je pense qu'il faut qu'on puisse tous apprendre les uns des autres, s'écouter, c'est très important, on est souvent aujourd'hui dans une société où on ne s'écoute plus assez, c'est parfois pénible d'entendre des gens qui ne sont pas d'accord avec vous, mais qu'est-ce que ça fait du bien ?
Et donc je pense que oui, cette approche, avec toujours un peu de distance, cette espèce d'ironie de ramener les choses quand même, qui est la marque de fabrique de Montaigne, moi Montaigne, ce que j'ai aimé chez Montaigne, j'ai été amoureuse de Montaigne et je mourrai amoureuse de Montaigne toute ma vie, c'est son humour, il m'a fait rire beaucoup plus que des auteurs comiques, et évidemment il m'a fait penser, il m'a fait douter, il m'a rassurée, parce qu'il a aussi dit, n'ayant point de chagrin, qu'une heure de lecture ne m'est ôtée, et je pense que c'est peut-être pas tout à fait vrai, mais c'est quand même assez vrai.
Donc Montaigne nous amène à ça, Montaigne nous amène à relativiser, Montaigne nous amène à chercher l'équilibre, à chercher la tempérance, le milieu, à nous méfier du pouvoir, qui peut nous amener à être ivres du pouvoir, et à ne plus avoir les pieds dans la glaise en fait. Donc je pense que Montaigne a fait des choix, qui lui étaient aussi permis par sa condition sociale, il s'est retiré, il était magistrat, c'est-à-dire il avait des grandes responsabilités à Bordeaux, il aurait pu avoir une carrière politique très importante, il a fait le choix de se retirer. Il a aussi fait le choix de se retirer parce qu'il voyait autour de lui des choses épouvantables, il y avait des guerres, etc.
Donc c'était un autre contexte, mais je pense que cette pensée, qui est très profondément ancrée dans notre pensée à nous Français, nous aimons cette tempérance, nous aimons l'esprit critique, nous aimons une forme de franchise, nous aimons une forme d'approche un peu carnavalesque, c'est-à-dire qu'il faut quand même aussi garder, raison garder, et pas se laisser enivrer complètement par les positions au pouvoir. J'aime cette pensée française, je l'aime très profondément.
Merci beaucoup. Dans un autre genre, vous m'avez dit que vous aimiez à la fois la poésie, en particulier à Ragon, et vous avez été touchée par un roman assez récent de Retour à Lemberg. Qu'est-ce qui vous a particulièrement plu ou bouleversé dans ce roman ?
Alors, le Retour à Lemberg, c'est un roman qui est pour moi déjà profondément marqué par l'amitié. Il m'a été offert par un ami très cher qui vient de prendre de très grandes responsabilités, d'ailleurs dans le monde de la régulation financière, et il me l'a donné en me disant juste, et j'ai vu qu'il ne pouvait pas en dire plus parce que l'émotion était forte, il m'a dit « ce livre m'a bouleversé ». Puis, point barre. J'ai mis un petit moment à l'ouvrir, et quand j'ai lu ce livre, j'ai été bouleversée.
Et j'ai été bouleversée pour plein de raisons, par la pudeur qui cache l'ampleur des émotions et l'ampleur des tragédies qui y sont décrites, par le fait que cet auteur qui s'appelle Philippe Sands, qui est un avocat en fait, a été capable de faire de l'histoire, de la création de notions juridiques, une des histoires les plus passionnantes.
Je pense qu'il n'y a pas un roman policier qui est plus passionnant que ce qu'il décrit sur la façon dont, après la guerre, il y a eu cette espèce de bataille pour définir le crime contre l'humanité, le génocide, et comment ces auteurs qui travaillaient sur ces sujets n'étaient pas des êtres désincarnés, c'était des personnes qui avaient vécu ce qu'elles avaient vécu, tout converge autour de Lemberg, puisqu'en fait, il y a cette université de Lemberg où ils ont tous été formés. Donc, j'ai trouvé ça extraordinaire.
Puis, il y a aussi l'histoire qui est derrière, puisqu'il a fait la connaissance du fils, je crois, du chef de la commandantour nazie qui commandait Lemberg, qui a été quand même à l'origine du massacre de sa famille, et il a développé avec lui, il l'a écrit d'ailleurs ensuite, il a écrit des choses là-dessus, une espèce d'amitié qui s'est heurtée finalement au moment où ce monsieur qui s'appelle Horst, je ne sais plus comment, doit être confronté.
Il a été très très loin dans l'acceptation du dialogue et de la connaissance de ce qui s'est passé à la génération de leur père, et tout d'un coup, il est confronté au fait que son père n'était pas uniquement un grand militaire de la Wehrmacht qui n'avait fait aucune exaction dans le cadre de l'action des nazis vis-à-vis des juifs, ou des polonais d'ailleurs, et Philippe Sands lui montre une photo où son père est présent, on ne peut plus nier, et là, quelque chose se brise, et donc il y a non seulement ce qu'il a raconté dans le retour à Lamberg, mais il y a tout ce que ça a enclenché derrière, qui est une extraordinaire aventure humaine, et qui est très touchante évidemment.
Moi ce qui m'a le plus touchée dans ce roman, c'est la relation entre l'intime et la construction du droit.
Oui tout à fait, c'est vrai qu'on voit ces deux grands juristes qui, à l'issue de ce moment historique absolument effroyable, où il faut que le droit change pour intégrer, le droit c'est une matière fantastique qui est perçue comme technique, mais en fait c'est une matière vivante en permanence, le droit doit changer pour tenir compte de ce que l'humanité a fait. Et donc ils ont tous les deux leur idée, il y en a un qui défend plutôt la notion de crime contre l'humanité, l'autre qui défend plutôt la notion de génocide, on voit ensuite comment ça se cristallise autour du procès de Nuremberg, etc. Et c'est vrai que ça incarne le droit de manière extraordinaire. Tout à fait.
Merci beaucoup Marianne Barbalayani, je rappelle que vous êtes présidente de l'autorité des marchés financiers, et je vous remercie infiniment pour cet échange. Merci Anne.
Didier Marie