PARIS : naissance d’une capitale moderne sous Napoléon III | Franck Ferrand
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Si vous entrez dans une agence immobilière parisienne, vous verrez que de très nombreuses annonces parlent d'Haussmannien, immeuble haussmannien, quartier haussmannien. De quoi parle-t-on ? On parle bien sûr des énormes travaux qui ont été menés par le préfet de la Seine, il s'appelait le baron Haussmann à l'époque du Second Empire. Il faut imaginer ce qu'était Paris avant Haussmann et Paris après Haussmann. Nous avions une ville qui était encore en grande partie médiévale, avec des petites rues plus ou moins étroites, souvent un peu encaissées, où l'air ne circulait pas, où l'on ne voyait pas facilement la lumière.
Et après Haussmann, des boulevards, des avenues, de grandes artères, une rue, une ville rationnelle, et une ville qu'il était possible de surveiller. Ça c'est un des aspects pour comprendre ce qu'a été le travail d'Haussmann, c'est qu'avec ces grandes places et avec ces grandes avenues, on pouvait très facilement faire circuler des régiments qui pouvaient prendre possession de la capitale, qui pouvaient liquider les insurrections possibles, qui empêchaient ce qu'on appelait les barricades. Eh oui, on se rappelait les barricades de 1792, celles de 1830, celles de 1848, on n'avait pas envie que ça recommence.
Le Paris de 1875 est donc un Paris haussmannien, même si la plupart des immeubles que vous voyez, n'ont d'haussmannien que le nom, car ils ont été construits plus tôt, dans les années 1890, 1900, 1910, en gros jusqu'à la première guerre mondiale. On construit encore de l'haussmannien dans Paris jusqu'à la première guerre mondiale. Ça c'est la première erreur qu'on commet quand on emploie le terme haussmannien.
Il y a une deuxième erreur qui est encore plus importante, c'est que celui qui est à la manœuvre, celui qui a tout organisé, l'homme qui a redessiné Paris pour en faire une grande capitale internationale efficace et rationnelle, ce n'est pas le préfet de la Seine, ce n'est pas le baron Haussmann, en vérité c'est l'empereur lui-même.
Napoléon III connaissait très peu la France, il avait presque toujours vécu en exil, il avait vécu en Suisse, en Italie beaucoup, il avait vécu en Angleterre, il avait ensuite été fait prisonnier au moment de son coup d'état manqué, le roi Louis-Philippe l'avait fait incarcérer au Fort de Hames, ce qui fait qu'il ne connaissait pas la France et qu'il ne connaissait quasiment pas Paris. Quand il arrive et qu'il découvre cette capitale dont le monde entier parlait et qui se trouvait insalubre, très difficile d'accès, Napoléon III a dit « je veux que la grande œuvre de mon règne soit la rénovation de la capitale ».
Et c'est lui, à titre personnel, qui sur les plans de son oncle Napoléon Ier, a tracé les grands axes, a développé le plan urbain de Paris. Et derrière Haussmann, il y avait en vérité Napoléon III qui était personnellement à la manœuvre. On se rappelle toujours cette anecdote au moment de la présentation des plans de l'Opéra, d'une nouvelle Opéra de Paris qui a été confiée à un jeune architecte, Charles Garnier. Garnier est là, il vient aux Tuileries présenter sa maquette à l'Empereur, à l'impératrice Eugénie. Et l'impératrice fait le tour, elle voit qu'il y a des pilastres Louis XVI, qu'il y a des feuilles d'acante très Louis XIV, que les encadrements de fenêtres sont plutôt Louis XV.
Elle ne comprend pas bien, elle dit « mais on a l'impression qu'il y a tous les styles, M. Garnier, sur votre maquette. Quel est ce style que je ne reconnais pas ? » « Madame, vous ne pouvez pas le reconnaître, répond Garnier. Votre majesté doit savoir qu'il s'agit du style Napoléon III. » C'était une façon de faire sa cour et c'était une façon évidemment de liquider les critiques. Qui aurait osé critiquer le style Napoléon III ? L'Empereur est donc à la manœuvre pour rénover sa ville, pour liquider tous ses îlots d'insalubrité. Au passage, on a fait beaucoup de destruction.
On a détruit des choses qui étaient moches, qui étaient complètement de briquet de broc, mais on a aussi, et c'est plus grave, détruit un certain nombre de très belles demeures. Dites-vous que sous le règne de Louis XVI, donc on remonte là un siècle en arrière avant la Révolution, dites-vous que sous Louis XVI, il y avait dans la seule ville de Paris plus de 280 hôtels particuliers. Qu'est-ce qu'on appelait les hôtels particuliers à Paris ? C'était de véritables palais, des palais gigantesques de deux et trois étages qui étaient remplis jusqu'au plafond d'œuvres d'art, qui avaient des parquets marquetés, des boiseries sculptées somptueuses, de grands miroirs.
Il y avait dans chacun de ces palais des écuries, des ateliers, des cuisines, des laveries, des lingeries. Il y avait de grands jardins qui étaient constamment entretenus par une armée de jardiniers. Et tous ces palais étaient à chaque fois des chefs-d'œuvre à peu près indescriptibles. Or, il n'y en avait pas dix, il n'y en avait pas trente de ces palais, comme dans beaucoup d'autres capitales dans le monde. Il y en avait 280. On ne peut même pas se faire aujourd'hui une idée de la richesse extravagante de cette ville. Mais une ville qui s'était construite au hasard, au gré des circonstances, à la petite semaine, et qui finissait par donner un ensemble qui n'était pas cohérent.
Il a donc fallu faire de grandes trouées. Il a donc fallu abattre des immeubles entiers. Il a fallu raser des quartiers et des pâtés de maison pour construire la ville haussmanienne nouvelle. Alors évidemment, avec ces beaux quartiers et ces quartiers moins beaux. Ce qu'il ne faut pas oublier, c'est que quand vous entriez à Paris en 1870, ce qui vous frappait d'abord et avant tout, c'était l'odeur. Ah, vous allez me dire, oui, il n'y avait pas d'égout. On était en train d'en construire des égouts. Vous allez me dire, oui, il était difficile d'évacuer les ordures, donc ça sentait un peu partout les poubelles. Oui, sans doute, mais ce que ça sentait surtout, c'est le crotin de cheval.
On a estimé qu'en 1890, à l'intérieur des murs de Paris, il y avait quelques 120 000 chevaux. Je ne sais pas si vous imaginez ce que ça représente. Je ne sais pas si vous imaginez les montagnes de crotin que ça représente. On marchait, quand on traversait les avenues, on marchait littéralement dans le crotin. Cette odeur extraordinaire, elle avait tendance à être déportée vers l'est parce que dans la région parisienne, la plupart des vents, 9 jours sur 10, les vents sont des vents d'ouest. Donc, le vent pousse l'odeur du crotin vers les quartiers de l'est. C'est la raison pour laquelle les beaux quartiers à Paris sont à l'ouest et les quartiers plus populaires sont à l'est. Ça existe encore.
Aujourd'hui, on parle de l'ouest parisien, le 16e, le 8e, le 7e arrondissement et puis les quartiers, le 20e, le 13e, etc., qui sont des quartiers plus populaires. Ça vient de là, c'est l'origine de la chose. Mais cette répartition horizontale, si l'on peut dire, en fonction des classes sociales qui est notre répartition actuelle, elle était beaucoup moins vraie à l'époque parce qu'à l'époque, la répartition sociale, elle se faisait plutôt de manière verticale. Il y avait, selon l'étage où vous vous trouviez dans un immeuble, vous aviez affaire à une classe sociale différente. Vous aviez les commerçants qui étaient au rez-de-chaussée avec leurs boutiques, avec leurs entrepôts, etc.
Ils partageaient d'ailleurs le rez-de-chaussée avec les palfreniers, avec les cochers, avec les gens qui s'occupaient des chevaux et des voitures, bien entendu. Et puis vous aviez un petit entre-sol qui était au-dessus, juste au-dessus du rez-de-chaussée où l'on mettait à la fois les familles de tous ces gens, le petit personnel et puis aussi, disons-le, les enfants de la bourgeoisie qui n'avaient pas encore les moyens de s'offrir de beaux logements. Et puis quand vous montiez, alors vous aviez le premier étage qui, généralement, était l'étage noble.
Alors là, vous avez un grand appartement qui faisait des 4 et 5 mètres sous plafond avec des moulures, avec des grands parquets, des cheminées en marbre, avec des grands balcons assez somptueux qui faisaient d'ailleurs la fierté d'un immeuble qui ressemblait plutôt à une salle d'opéra, si vous voulez. Et puis vous montiez, deuxième, troisième étage, là c'était pour la bourgeoisie avec souvent des appartements qui faisaient 3 mètres sous plafond avec de belles fenêtres mais qui n'avaient pas forcément de balcon, etc. Puis quand vous montiez au quatrième, cinquième étage, alors là, là c'était pour les gens plus modestes, c'était pour les couturières.
Vous n'oubliez pas qu'à l'époque, il n'y avait pas de prêt-à-porter. Donc dans presque tous les immeubles, il y avait des couturières qui faisaient les vêtements des gens de la maison. C'était pour les artisans, c'était pour les gens plus modestes. Et puis alors, encore au-dessus, vous aviez l'armée des domestiques parce qu'il faut imaginer ce que c'est que le sixième, parfois le septième étage. Là, c'est une espèce d'édale impénétrable de petites chambres de bonne. Certaines des chambres faisaient 3 mètres carrés. Je dis bien 3 mètres carrés. Il y avait à peine de quoi mettre une petite couche dans la chambre.
Et on s'entassait dans ces chambres de bonne d'une manière relativement insalubre. Et vous allez me dire pourquoi ? Parce que dans les beaux étages en dessous, on avait beaucoup de personnel. C'est l'époque où l'on fait la distinction entre les pièces de parade et les pièces de service. Quand vous entrez dans un appartement aujourd'hui, vous avez une grande pièce à vivre. Généralement, vous avez selon les moyens de la famille, vous avez une, deux, trois chambres. Vous avez une ou deux salles de bain et puis une cuisine. Et souvent, la cuisine sert elle aussi de pièce à vivre. D'ailleurs, depuis une trentaine d'années, on s'est mis à ouvrir les cuisines.
On fait ce qu'on appelle des cuisines à l'américaine avec une sorte de grand comptoir qui permet à la personne qui fait la cuisine de rester en contact avec les gens qui sont dans la pièce à vivre, dans le living, comme on disait dans les années 80. Ce n'est pas du tout le cas au 19e siècle. Au 19e siècle, vous avez deux appartements qui sont dans les mêmes murs, si vous voulez. Vous avez un appartement de parade avec les pièces de réception. Généralement, un grand vestibule, une entrée, une bibliothèque, un salon, une salle à manger. Ça, c'est pour recevoir. C'est pour la vie présentable de la famille. Et puis, l'appartement qu'on appelait le particulier.
Quand on disait « je me retire dans mes appartements », c'est-à-dire que j'allais dans le particulier. Et là, il y avait une, deux, trois, quatre chambres avec peut-être un salon de compagnie, un boudoir. Et puis, dans le meilleur des cas, des salles de bain. Mais vous savez que les salles de bain ne sont arrivées que très tard à Paris, à partir des années 1900 seulement. Les premières grandes salles de bain utiles avec l'eau courante, etc. L'eau courante chaude et froide, comme on mettait dans les publicités des hôtels. Ça, c'est les années 1925-1930 seulement. Eh bien, ces appartements, ils étaient doublés d'un appartement de service.
C'est-à-dire que vous aviez des couloirs, des corridors, des petites portes dérobées avec des lingeries, avec des cuisines, des offices, avec des chauffes-plats, etc. Ça, c'était destiné au personnel qui était là au service de la famille. Et ce qui est très étonnant, c'est que la partie réservée au service était cinq fois moins grande que la partie réservée à la famille. Mais elle était cinq fois plus peuplée, parce qu'à l'époque, on avait ce qu'on appelait un train de maison. C'est-à-dire que n'importe quel bourgeois digne de ce nom avait au moins cinq, six, sept personnes à son service, sans parler des cochers, etc. Alors, je parle des cochers et des chevaux.
Il y avait un système qui permettait de se promener, de circuler dans cette grande ville. Une grande ville qui était devenue rationnelle grâce aux travaux du baron Haussmann. C'était les fiacres. Qu'est-ce que c'est qu'un fiacre ? C'est une petite voiture de louage que vous appelez, dans laquelle vous montez et qui vous emmène où vous avez besoin d'aller. Ça évite d'avoir son propre équipage. Bien sûr que dans les grands hôtels particuliers, les gens qui en avaient les moyens disposaient d'un équipage. C'est-à-dire qu'ils avaient leur propre voiture, leur propre chevaux et leur propre cocher. Mais ça, c'était rare.
La plupart des gens prenaient les cochers publics dans des voitures de louage. Et petit à petit, pour établir le prix des courses, on appelait ça une course parce que les chevaux couraient à l'époque, n'est-ce pas ? Pour établir le prix des courses, on avait ce qu'on appelle un taximètre. Le taxi, c'est-à-dire une mesure de distance, tout simplement, si on fait un petit peu de grec. Et ce taximètre permettait de savoir si l'on devait payer cher ou très cher ou pas cher du tout la course qu'on venait de faire. C'est ce qui a donné naissance au moment où les fiacres à chevaux ont été remplacés par des automobiles. C'est ce qui a donné le nom des taxis, qu'on appelle un taxi.
Ça vient des anciens taximètres des fiacres de louage parisiens. Si l'on devait, et il y aurait beaucoup de choses à dire, mais si on devait établir trois grandes différences entre le Paris de l'époque et le Paris de maintenant. La première différence, c'est une différence de tissu commercial. Il faut bien comprendre qu'à l'époque, il n'y a pas de grande distribution, bien entendu. Vous avez compris que les moyens de déplacement sont très limités. Donc, il faut disposer de la viande, des légumes, de la boulangerie, de tout ce dont des besoins immédiats, il faut les avoir à proximité.
Et comme il y a beaucoup d'habitants dans ces immeubles où l'on s'entasse, 5 immeubles suffisent à justifier l'activité d'une boulangerie. Donc, vous avez énormément de petits commerces. Je ne vous dis pas que tous sont florissants et que tous gagnent beaucoup d'argent, mais en tout cas, il y en a partout, tout le long des rues. Donc, il y a au rez-de-chaussée, quand vous passez dans les rues, il y a une activité fourmillante. Activité, c'est la deuxième différence, qui est accrue par ce qu'on appelait les crieurs. Vous aviez énormément de marchands ambulants qui, par exemple, vendaient des vitres. Il y avait des vitriers.
Quand vous cassiez un carreau, vous ne pouviez pas aller, comme aujourd'hui, chez Leroy Merlin ou encore moins sur Internet pour commander le nouveau carreau. Et vous n'étiez pas, de toute façon, du tout capable de le remplacer parce que les techniques étaient beaucoup plus rudimentaires qu'aujourd'hui. Donc, il fallait avoir affaire à des professionnels. Donc, vous attendiez tout simplement. En attendant, vous mettiez un carton sur votre carreau cassé et vous attendiez que passe un vitrier. Il en passait au minimum tous les deux jours qui criait « vitrier, vitrier ».
Vous vous mettiez à la fenêtre, vous appeliez le vitrier, il montait, il vous découpait avec son diamant le carreau à la bonne dimension et il vous le posait lui-même. Il y avait comme ça des crieurs de journaux, des marchands ambulants de toutes sortes de primeurs, des marchands de fleurs. Les marchands de fleurs n'avaient pas pignon sur rue. À l'époque, ils se déplaçaient avec des charrettes roulantes. Donc, la deuxième grande différence, c'est cette présence des crieurs qui faisaient beaucoup de bruit.
Vous imaginez les chevaux avec leurs sabots, les carrosses, les fiacres, les charrettes avec leurs grosses roues qui, la plupart, étaient ferrées et qui, sur le pavé des rues, faisaient un bruit terrible. Et puis, tous ces gens qui criaient, ça devait faire une sorte de bourdonnement. On dit que le moteur des voitures fait beaucoup de bruit dans la ville. Mais je vous assure que le moteur des voitures fait beaucoup moins de bruit qu'il n'y en avait à l'époque. Et la troisième différence, et c'est par elle que j'aimerais finir parce qu'on pourrait sinon passer la nuit à parler du Paris d'il y a 150 ans. La troisième grande différence, c'est ce qu'on pourrait appeler le coup d'œil.
Tout était fait dans une société de parade où la façade comptait plus que ce qu'il y avait derrière. Tout était fait pour le coup d'œil. On s'habillait, les gens avaient des tenues dont ils étaient fiers. Et selon le jour de la semaine, on mettait la tenue du dimanche ou pour les enfants, la tenue du jeudi. Puisqu'à l'époque, c'est le jeudi qui était le jour de repos de l'école. Il y avait des tenues qui désignaient les métiers, les fonctions, le rang de chacun. Il y avait ces dames qui se promenaient avec des grands chapeaux, les enfants avec des cerceaux, les messieurs avec la canne et la houplande. Tout ça faisait partie du décor et du paysage.
Et ce paysage, il avait été conçu pour être vu d'où ? Pour être vu d'un landau. C'est-à-dire qu'on montait dans une calèche à découvert, fouet de cocher. On se promenait dans ces avenues au milieu des somptueuses façades haussmaniennes. Et le spectacle qui, comme une sorte de rideau, défilait sous les yeux du spectateur, était le spectacle de la prospérité de l'Empire, de la grandeur de la France, de la beauté d'une capitale qui voulait, aux yeux du monde entier, rester la ville lumière.