Lutte contre le trafic de drogue : "La répression, ça ne peut pas fonctionner", assure le député Ludovic Mendes
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Il est 6h21, comment lutter contre le trafic de drogue ?
Deux députés viennent de présenter à l'Assemblée leur rapport, une mission d'information qui a duré un an et demi avec une centaine d'auditions. Et ça peut dire que leurs conclusions ne sont pas du tout raccordes avec les mesures défendues par le gouvernement, notamment les ministres de l'Intérieur et de la Justice. Et pourtant, l'un de ces deux députés fait partie de la majorité présidentielle. Bonjour Ludovic Mendes. Bonjour. Vous êtes député Renaissance de Moselle, ce rapport vous l'avez écrit avec le député LFI Antoine Léaumant.
Alors vous, vous défendez une politique axée sur la prévention, vous plaidez aussi pour une dépénalisation du cannabis, alors que Gérald Darmanin et Bruno Retailleau, eux, défendent une méthode nettement plus répressive. Ils s'y prennent mal, ça fait 30 ans, 40 ans qu'on s'y prend mal en France ?
Je ne sais pas, notre rôle en tout cas avec Antoine Léaumant de la France Insoumise, c'était surtout de faire une évaluation des politiques de lutte contre les stupéfiants. Et quand on se rend compte que la consommation augmente dans notre pays depuis une vingtaine d'années, que malgré toutes les opérations qui ont été menées, on a toujours autant de points de deal et que les trafiquants s'enrichissent toujours davantage, on se dit que peut-être que la solution n'est pas la bonne et qu'aujourd'hui, la répression et le fonctionnement sans accompagnement du consommateur, ça ne peut pas fonctionner.
Vous parlez quand même d'échec institutionnel, c'est sur la première page de votre rapport. C'est fort quand même échec institutionnel.
Disons que la commission d'enquête du Sénat ne dit pas non plus l'inverse, elle dit que ça ne fonctionne pas et que pendant des années, les trafiquants ont pris plus en plus de pouvoir dans notre pays. Donc je pense qu'il y a un vrai sujet de fond qui s'est ouvert. Nous, l'arrêté, c'est qu'on doit faire une évaluation, on est deux parlementaires en mission, on est sortis de nos étiquettes politiques et quand on fait ce constat-là, on se dit qu'on essaie d'apporter autre chose, un nouveau paradigme. C'est-à-dire que ça fait 30 ans qu'on est dans la même politique, ça n'a pas l'air de fonctionner. Est-ce qu'on veut continuer comme ça pour les 30 prochaines années ?
Alors Gérald Darmanin, lui, il a lu votre rapport aussi et lui, il dit que vous avez un discours de défaite.
Je ne sais pas si on a un discours de défaite, au contraire, je pense qu'on a un discours plutôt courageux. On a envie de gagner sur les narcotrafiquants. On se dit que le consommateur, aujourd'hui, s'il ne sort pas la consommation du cannabis comme il le fait depuis des années, alors il faut l'accompagner, il faut le passer d'un marché illégal vers un marché légal, ce qui va assécher en partie les trafiquants et de mieux lutter contre le haut du spectre des trafiquants.
On va détailler justement ces différentes mesures. D'abord, vous souhaitez quoi exactement ? La dépénalisation ou la légalisation du cannabis ?
La légalisation du cannabis. Que ce soit un marché légal encadré par l'État où on protège le consommateur et qu'on ait une réponse de santé publique et pas une réponse sécuritaire.
Mais donc, ça veut dire qu'il va falloir développer une agriculture, une culture, des points de vente, des choses comme ça, tout ça de manière légale ?
Tout à fait. De les encadrer, définir des règles de consommation, des grammages maximum par personne, interdire les moins de 21 ou jusqu'à moins de 25 ans un certain taux de grammage et de THC, parce qu'on sait que ça a un impact sur le développement du cerveau, de prendre en considération tout ce que nous savons qui peut être positif et négatif et de le valoriser. Et ça se fait en Allemagne, ça se fait dans plein d'autres pays. Pourquoi on ne pourrait pas le faire dans d'autres pays qui est ce beau pays, la France ?
Et vous ne craignez pas une hausse de la consommation, si c'est plus facile d'en avoir ?
Alors, on ne peut pas parler de hausse de la consommation aujourd'hui, étant donné qu'on ne la connaît pas vraiment, vu qu'on ne sait pas qui déclare réellement ce qu'il consomme, étant donné que c'est illégal.
On sait que c'est le produit stupéfiant le plus consommé en France, quand même, le cannabis.
C'est plus de 60% du trafic aujourd'hui. Donc ça, c'est confirmé.
Donc on ne peut pas savoir s'il faut redouter une hausse de la consommation, si jamais le cannabis venait à être légalisé.
Ce qui est certain, c'est qu'on saisit de plus en plus de cannabis, de cocaïne et d'héroïne dans notre pays. Au Québec, il y a eu une hausse de la consommation au tout début, puis ça s'est tari au fur et à mesure du temps. Et surtout, l'avantage, c'est que les jeunes consomment de moins en moins.
Et alors, ce que vous nous dites, c'est qu'il faut, plutôt que de cibler les consommateurs de base, il faut s'attaquer aux gros bonnets, aux mafieux, aux trafiquants, bref, au sommet de la pyramide. Et ce, afin d'assécher le trafic, c'est la seule solution.
Quand on parle d'un marché d'environ 3 à 4 milliards d'euros, on se rend compte que ça ne sert pas que des petits jeunes en bas de nos cités. Ça nourrit vraiment des personnes qui s'enrichissent énormément et qui, en plus, démultiplient les affaires. Nous, on veut lutter plus facilement contre le blanchiment d'argent et la corruption. C'est un véritable sujet dans notre pays. Sur le blanchiment d'argent, c'est donner plus de moyens, déjà, au niveau des différents agents, de permettre à certaines personnes de pouvoir saisir Traquefin ou les douaniers pour informer de mauvaises informations.
Au niveau de la corruption, c'est de renforcer la formation, déjà, d'une part, et l'accompagnement de deux caires, deux douaniers et d'agents de police. On a prochainement un procès qui va s'ouvrir sur des assistants de police de Guyane qui ont été attrapés par l'OFAST, qui est l'organisme français qui lutte contre les stupéfiants. Donc, on voit qu'en fait, il y a un problème de corruption, on voit qu'il y a un problème de blanchiment d'argent, mais on ne se donne pas assez de moyens pour lutter. Le blanchiment d'argent dans le monde, actuellement, sur les trafics, tout confondu, c'est entre 400 et 1 000 milliards.
Et la création d'un parquet national anticriminalité, ça va dans le bon sens, ça, ou ça ne sert à rien ?
Ça, ce n'est pas dans une de nos propositions. Pour nous, il faut renforcer ce qu'on appelle les GIRS, qui sont les juridictions interrégionales, qui sont présentes un peu partout au niveau de nos régions, et la Junelco, qui est la juridiction nationale au niveau de Paris. On pense qu'il faut les renforcer, leur donner plus de moyens. Ça fonctionnera mieux qu'avoir un parquet comme le parquet antiterroriste, étant donné qu'on n'a pas toujours la même délinquance, les mêmes trafiquants partout sur le territoire.
Donc, pas besoin d'une structure supplémentaire, mais plus de moyens pour celles qui existent déjà, c'est ça ?
On en a besoin.
Et pour les consommateurs, qu'est-ce que vous envisagez ?
On propose la dépénalisation des drogues, ça veut dire que quand on se fait arrêter par la police et qu'on a, par exemple, je ne sais pas, 2 grammes de cocaïne sur soi, au lieu d'avoir une amende ou de se retrouver devant le juge, on serait dans un processus plutôt de soins et d'accompagnement médico-social afin de sortir le consommateur de l'addiction à la cocaïne et à l'héroïne.
On ne se rend pas compte des ravages que la cocaïne et l'héroïne peuvent faire dans notre pays et beaucoup de personnes se retrouvent in fine passées par la case prison alors qu'on aurait pu les prendre en charge et mieux les accompagner d'un point de vue médico-social pour garantir qu'ils ne puissent pas retomber dans la consommation et l'addiction.
Donc, dépénalisation, pas seulement...
Ça a fonctionné au Portugal.
Le cannabis, là, c'est légalisation et dépénalisation pour des drogues qu'on considère comme des drogues dures.
La dépénalisation ne veut pas dire qu'on autorise la légalisation et la consommation. C'est pour ça que je me viens préciser avec vous. C'est très, très différemment. Voilà, c'est légalisation du cannabis, dépénalisation des autres drogues, étant donné que la dépénalisation permet de mieux accompagner d'un point de vue médico-social. Il y a un exemple qui a été mis en place. Au Portugal, pas très loin, depuis 20 ans, et la consommation de drogue n'a jamais été aussi basse dans ce pays.
Faire une proposition de loi ?
Alors, déjà, on a la loi sur la lutte contre le narcotrafic et le crime organisé qui arrive du Sénat, qu'on va voir prochainement à la Commission des lois, début mars. Je pense qu'on va participer à ce texte, à l'amender, à proposer des choses qui sont dans notre rapport et qui ne correspondent pas à ce qui a été fait par le Sénat ou qui peuvent être complémentaires ou qui vont modifier le texte. Et après, on ne s'interdit rien. On va réfléchir à peut-être proposer des lois sur la dépénalisation, la légalisation.
Merci beaucoup, Ludovic Mendes. Merci à vous. Le député Renaissance de Moselle est donc co-rapporteur de cette mission d'information sur la politique de lutte contre les trafics de stupéfiants en France.
Ludovic Mendes