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interviewFrance Culture — L'invité(e) des Matins (sur Site radio)· 10 juillet 2026 10 min

Les dessinateurs de presse sous pression

Source d'origine 2 locuteurs

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Présentateur

Le Festival international de journalisme s'ouvre aujourd'hui à Couture-sur-Garonne, dixième édition de ses débats et conférences sur les évolutions du journalisme. Parmi les grosses thématiques cette année, l'IA, allié ou ennemi de l'information, féminisme, égalité, MeToo, le contre-coup, et puis aussi les zones interdites aux journalistes et le dessin de presse sous pression. Bonjour CAC. Bonjour. Les lecteurs de l'opinion se régalent de votre dessin chaque matin à la une du journal. Mais vous êtes aussi président de Cartooning for Peace. Merci de passer par le studio de France Culture avant de filer justement à Couture. Cartooning for Peace, c'est quoi, c'est qui ?

0:43
Invité

C'est un réseau international de presque 400 dessinatrices et dessinateurs de presse qui a été créé par Plantu en 2006 et qui a pour vocation de à la fois montrer, décrypter, expliquer le dessin de presse, l'utiliser comme support pédagogique pour parler droit de l'homme, liberté d'expression, vivre ensemble, notamment avec les jeunes dans les lieux d'enseignement, en France et dans le monde. Et troisième mission, celle dont on va beaucoup parler à Couture justement, protéger du mieux qu'on peut, accompagner, défendre les dessinatrices et dessinateurs menacés dans le monde, de par leur activité.

1:11
Présentateur

Vous y allez avec plusieurs dessinateurs en exil ?

1:15
Invité

L'exemple qu'on aura avec nous cette année de dessinateurs en exil assez symbolique de cette situation, c'est Vimar Verdecia. Vimar, c'est son nom d'artiste, dessinateur cubain, qui est en exil en France depuis 2019. Lui et toute la rédaction d'El Toque, ça a dû s'éparpiller dans le monde à la suite des pressions et des attaques du gouvernement cubain.

1:34
Présentateur

Il y a eu un moment particulier qui a provoqué l'exil ?

1:40
Invité

Les pauvres, je crois qu'ils ont eu cinq ans d'existence, ils ont été créés en 2014. C'est un journal à la fois critique, satirique et d'actualité. Mais parmi les diverses choses qu'on leur reproche, le principal élément, c'est qu'ils publiaient chaque jour le réel taux de change du PSO cubain. Ce qui est là-bas est une sorte de secret d'État, parce qu'en fait, ça montre à quel point la monnaie est dépréciée. Et ça a été qualifié d'acte terroriste par le gouvernement. Mais il y avait aussi les dessins de Vimar, évidemment, qui ne plaisaient pas au régime. Et donc, ils ont tous été mis à la porte.

Après, je vous passe les détails, mais des tas de pression, name and shame, d'agression et d'insulte.

2:09
Présentateur

En fait, c'est des parcours de vie à chaque fois, tous ces dessinateurs que vous accompagnez. Il y a d'autres exemples. Vous, vous avez un accompagnement. Il y a les exilés ? Il y en a d'autres qui vous viennent en tête, par exemple ?

2:20
Invité

Les exilés, malheureusement, il y en a de nombreux. Et vous avez raison de parler de parcours de vie, parce qu'il faut bien se rendre compte, pour les exilés, pas que les dessinateurs de presse, les exilés en général, si vous voyez ce que je veux dire, qui sont obligés de quitter leur pays pour des raisons liées à la guerre, la peur, le risque d'être arrêté ou d'être tué. C'est redémarrer une existence dans un pays dont vous ne parlez pas forcément la langue, où évidemment, vous n'avez pas de travail, où il faut arriver à s'intégrer, où vous n'avez plus de ressources. Parfois, vous venez avec votre famille.

Je pense par exemple à Vyacheslav Shilov, dessinateur russe, qui a dû quitter Saint-Pétersbourg, parce que ses collègues se faisaient arrêter un par un. Ils dessinaient tous pour un site satirique, qui était le dernier site en ligne de dessin satirique de Russie. Il est arrivé en France depuis 6 ou 7 ans maintenant. Il faut redémarrer une existence, il faut apprendre une langue qu'on ne connaît pas. Bref, la vie redémarre à zéro. Il a fait ça ? Oui, il l'a fait. Maintenant, il parle français, il se dérouille, il arrive, et il essaie. Il est en train d'essayer de publier un livre. C'est un dessinateur qui a un style très simple, un peu à l'ancienne, à la 100p, très jolie.

Magnifique artiste, comme Vymar, qu'on emmène à un couture. D'ailleurs, magnifique artiste cubain. Mais ça, ce ne sont que deux exemples. Vous avez Lopatin, qui est dessinateur russe, qui est en France depuis 15 ans, qui a dû reprendre à travailler à l'usine, à faire les 3-8. Tous ces gens-là doivent redémarrer leur existence. Nous, on s'occupe spécifiquement des dessinateurs de presse, parce que c'est la mission de notre association, mais c'est vrai de tous les exilés pour raisons de guerre et autres. Alors, sachant que ça, c'est les exemples les plus extrêmes, ceux qui ont dû quitter leur pays, mais on a de nombreuses alertes.

3:40
Présentateur

Mais il y a aussi ceux qui sont encore dans leur pays. Et alors là, comment vous travaillez avec ça ? Là aussi, prenons des exemples.

3:45
Invité

C'est un cas de figure par artiste, quasiment. Dans certains cas, ça peut être d'essayer de soutenir des frais de justice, parce que la technique de la plupart des gouvernements, que ce soit les dictatures classiques ou les régimes hybrides, comme on dit, Turquie, Inde, ces nouveaux régimes qui se comportent, pour ce qui est de la liberté d'expression, comme des dictatures, leur technique, c'est de criminaliser l'acte de résistance. Donc, dans mon cas, moi, le dessin de presse. Donc, on va trouver des arguments comme collaboration avec des ennemis venant de l'étranger, actes de sédition, mise en danger de la sécurité nationale, tout ça, encore une fois, pour des dessins de presse.

Et donc, il y a des procès. Et donc, la grosse difficulté pour ces artistes, qui souvent n'ont pas beaucoup d'argent, c'est de tenir un an, deux ans, trois ans, puisque le but de ce procès, c'est de les faire taire, eux et leurs confrères et leurs consoeurs. Donc, on va faire peur, et donc, on va faire un procès qui n'en finit pas. C'est une épée de Damoclès en permanence. Non seulement, ça vous ruine en frais d'avocat, mais en plus, vous ne saurez jamais quand est-ce que vous serez condamné, et c'est bien le but. C'est des procès baillons, si vous voulez. Donc, on peut les aider là-dessus.

Ça peut être de remplacer le matériel, parce que, généralement, il y a confiscation de tout le matériel du journal, ou à minima, de l'artiste. Donc, même chose, il faut vous rééquiper, il faut pouvoir travailler. Aujourd'hui, on travaille beaucoup sur matériel électronique. Donc, ça peut être ça. Ça peut être de faire du bruit. On fait beaucoup de campagnes chaque année. Vous pouvez aller sur le site de cartooning4peace.org. Vous verrez qu'il y a une rubrique alerte où on fait de nombreuses campagnes. Quand c'est pertinent, des fois, il ne faut pas faire de bruit, mais des fois, il faut en faire.

Quand c'est pertinent, on fait de nombreuses campagnes pour essayer d'alerter sur des cas comme Ashraf Omar, incarcéré en Égypte pour un dessin de presse, Al-Hazar, qui a pris 23 ans de prison en Arabie Saoudite. Pour un dessin ? Pour un dessin critique au régime. Vous avez en tête... Le dessin critiquait l'attitude de l'Arabie Saoudite sur un dossier international, et il a été considéré par le gouvernement comme trop favorable au Qatar, à une époque, ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, ironie du sort, où l'Arabie Saoudite et le Qatar s'entendaient très mal, les relations étaient très tendues. Et donc, il a été considéré comme ennemi de l'État, tout simplement.

Et donc, mis en prison, il a d'abord pris 6 ans, et ensuite, sa peine a été prolongée à 23 ans.

5:34
Présentateur

Ce sont des dessinateurs qui savent à quoi ils s'exposent, ou c'est un peu la roulette russe, et parfois, ça tombe sans qu'ils l'avaient forcément anticipé ?

5:42
Invité

Dans tous ces pays, malheureusement, de plus en plus nombreux, où on ne peut pas librement s'exprimer dans la critique du pouvoir, c'est une sorte de jeu d'équilibre. C'est-à-dire que les dessinateurs, et j'ai une admiration sans borne pour elle et pour eux, continuent à critiquer le gouvernement, mais en trouvant des symboles, des allusions. Par exemple, en Côte d'Ivoire, où le régime est moins dur, on peut quand même un tout petit peu critiquer le pouvoir en Côte d'Ivoire, ils ont créé des personnages. Ce ne sont pas les vrais hommes politiques qui dessinent, mais ils ont créé l'exemple typique du député un peu magouillard, de l'homme d'entreprise véreux.

Et ces gens-là symbolisent en réalité des vraies personnes dans le pays. Tout le monde sait de qui en parle, mais ce n'est pas frontal. Tant que ce n'est pas trop évident, et vous pouvez aussi tomber à un mauvais moment, à un moment de communication politique où le gouvernement a besoin de s'appuyer sur quelque chose, sur un exemple, pour s'en prendre à vous. Il y a quelques années, par exemple, ils peuvent aussi s'en prendre à des dessinateurs à l'étranger. Chapat, immense dessinateur suisse, travaille pour des médias internationaux. Il y a quelques années, il s'est fait attaquer pour un dessin sur le fait que l'Inde avait dépassé en démographie la Chine.

Il a fait un dessin très mignon où on voyait un train indien un peu vieillot avec plein de monde dessus qui doublait le TGV chinois. Le dessin était plutôt sympa et c'était un hommage à l'Inde. Et en l'occurrence, ça a été utilisé par le gouvernement comme cliché raciste, comme quoi en Inde, la technologie, il y a plein de gens accrochés sur les mains. Et comme Modi était en plein campagne de discours nationaliste, défendre la main indienne, il s'en est pris à Chapat, dessinateur suisse. Mais sachant qu'il s'en prend en Inde, on a plusieurs cas en Inde de dessinatrices et de dessinateurs qui sont soit sous les verrous, soit menacés par la justice.

7:15
Présentateur

L'Inde, l'Iran évidemment, l'Arabie saoudite, on en a parlé, la Russie, la Turquie d'Erdogan. Là, avec le sommet de l'OTAN, il y a eu toute une série d'arrestations d'opposants de journalistes intellectuels. Il y a aussi des dessinateurs en prison ?

7:27
Invité

En Turquie, l'exemple le plus saillant, c'est l'an dernier, Erdogan a obtenu la fermeture du dernier journal satirique. La Turquie est un grand pays de dessin de presse. Ils avaient beaucoup, beaucoup, beaucoup de bandes dessinées de dessinateurs. Comme on le voit dans le journal d'Istanbul de Karabulut, d'ailleurs, que je vous invite à lire. Et Lehman, grand magazine satirique, une sorte de Charlie Hebdo en plus soft turc, a été fermée à la suite de l'arrestation de six membres de l'équipe, dont le dessinateur Dogan Pellevan, qui est toujours en procès actuellement en Turquie.

7:55
Présentateur

J'ai lu que la part de la planète où on ne peut pas dessiner librement, c'est 50%.

7:59
Invité

Oui, nous, on considère que la majorité des habitants de la planète vivent dans un pays où la liberté d'expression est attaquée directement par le gouvernement. C'est ce qui se croise avec le rapport annuel de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse dans le monde, effectivement.

8:11
Présentateur

En France, ce n'est pas du tout comparable, même si régulièrement, de temps en temps, on doit venir vous titiller un peu, mais il y a des sujets sur lesquels, quel que soit le pays, d'ailleurs, ça ne passe plus aujourd'hui, on ne peut plus...

8:24
Invité

En France, c'est différent. Notre principale problématique en France, après la problématique mondiale qui est que la presse écrite va mal, et donc notre employeur a de plus en plus de mal à nous payer, je passe. En France, on est plus dans le cadre d'une liberté d'expression encadrée par la loi, mais qui est assez large pour ce qui est de la critique via le dessin de presse. C'est un des meilleurs pays du monde pour faire du dessin de presse, la France et l'Europe de l'Ouest, grosso modo.

Donc on est plus face à des attaques via les réseaux sociaux, de publics de moins en moins tolérants, et surtout de publics débridés, c'est-à-dire que quand on nous critique, qu'on dise j'aime pas ton dessin, c'est nul, va faire autre chose, change de métier, pas de problème, ça s'appelle la liberté d'expression. Mais là, on ne parle pas de ça, on parle d'insultes, on parle de menaces, de menaces de mort. Ça, c'est de plus en plus fréquent, c'est absolument intolérable. Et l'autre sujet sensible, bizarrement, on le voit nous dans les écoles, c'est l'égalité femmes-hommes.

Moi, je pensais que c'est un sujet qui, avec les générations, ça allait tellement progresser qu'on ne serait plus obligés d'en parler. Détrompez-vous, y compris chez les jeunes publics, c'est de plus en plus compliqué.

9:25
Présentateur

Merci Cac. Vous serez donc à Couture sur Garonne, 10e édition du Festival International de Journalisme et on vous observe dans l'Opinion tous les jours. Merci beaucoup.

9:34
Invité

Merci.