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Podcast / conversationLe Média (sur Podcast)· 15 janvier 2025 22 minContradictoireActualité / polémiqueImmigration & asileJusticeInstitutions & élections

Les africains, des "ingrats" avec la France ? Quand l'histoire contredit Macron

Source d'origine 2 locuteurs

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 10 %Attaque 70 %Défensif 20 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 1:44OuverteRéponse directe

    Emmanuel Macron a accusé les chefs d'État africains d'ingratitude par rapport à l'armée française et à ses militaires morts au Sahel. Est-ce que c'est logique au regard de l'histoire ?

  • 3:00OuverteRéponse directe

    Est-ce qu'on peut dire, plusieurs décennies après, que la France a été ingrate avec les tirailleurs sénégalais ? Et que ça demeure un nœud ?

  • 3:56RelanceRéponse directe

    Ousmane Sonko renvoie à la balle puante de l'ingratitude. Est-ce que c'est logique ?

  • 7:05OuverteRéponse directe

    Cette dette de sang a-t-elle été honteuse pour une France combattant les nazis ?

  • 10:02OuverteRéponse directe

    Un ministre sénégalais a été limogé pour avoir traité les tirailleurs de traîtres. Quel regard portes-tu sur cette polémique ?

  • 11:31RelanceRéponse directe

    N'avaient-ils pas en partie raison quand on sait le rôle qu'ils ont joué dans la colonisation puis contre les indépendantistes ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 1:44PrésentateurFait
    « Emmanuel Macron a accusé les chefs d'État africains d'ingratitude par rapport à l'armée française et à ses militaires morts au Sahel et a affirmé que sans la France, ces pays n'existeraient plus en tant qu'entité souveraine. »
  • 4:16InvitéFait
    « Il y a une véritable dette de sang qui commence à la Première Guerre mondiale. »
  • 4:31InvitéFait
    « Pour accéder à la citoyenneté, certains d'entre vous, venez apporter-nous votre aide, donnez-nous votre jeunesse. Et en échange de la participation au combat, nous vous donnerons la citoyenneté. »
  • 5:42InvitéFait
    « Les promesses de la France n'ont jamais été tenues. »
  • 7:20PrésentateurFait
    « On a déshabillé un certain nombre de soldats africains à l'entrée dans Paris, l'entrée victorieuse dans Paris. »
  • 7:34PrésentateurFait
    « On se rappelle également du camp de Charoy, où la France a tué un certain nombre de tirailleurs qui réclamaient leurs soldes. »
  • 9:06InvitéFait
    « Les nazis qui l'ont tué, l'ont tué parce que Noirs. »
  • 10:23InvitéFait
    « Ce monsieur Chekoumar Diagne accuse les tirailleurs sénégalais qui n'ont été, comme par ailleurs l'élite qui a servi la France, que les deux jambes sur lesquelles les pouvoirs coloniaux s'appuyaient pour maintenir et rendre pérenne la colonisation. »
  • 12:52InvitéFait
    « La France a fait faire, aux tirailleurs sénégalais, la sale besogne. »
  • 13:03InvitéChiffre
    « Ça coûtait beaucoup moins cher que de mobiliser des troupes. »
  • 13:20InvitéFait
    « Les tirailleurs sénégalais étaient mal payés, les conditions de vie étaient absolument lamentables. »
  • 20:17InvitéFait
    « Lamine Senghor a été tirailleur sénégalais, il a fait la Première Guerre mondiale et à son retour au Sénégal, il a décidé de revenir en Europe et revenir se battre. »

Temps de parole

  • Invité71 %
  • Présentateur29 %

0,5 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Présentateur

Pour ne rater aucune de nos vidéos, n'oubliez pas de vous abonner et d'activer la cloche. Salut à toutes et à tous, bienvenue dans Décrypter l'Afrique, votre rendez-vous hebdomadaire de débat et d'analyse autour des grandes questions qui structurent l'actualité africaine, une émission coproduite avec le média Evox Africa, diffusée chaque dimanche à 16h GMT, soit 17h à Paris, en heures d'hiver. Aujourd'hui, au sommaire de notre émission, l'entretien, nous recevrons le journaliste Christian Eboulé pour évoquer son ouvrage Le Testament de Charles.

Ce récit romancé plonge dans l'histoire tragique de Charles Choréré, ancien tirailleur sénégalais tué par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Entre mémoire et symbolique, cette figure continue d'alimenter les imaginaires africains et français. Pourquoi ? Avec Christian, on fera des allers-retours entre histoire et actualité. C'est parti. Bonjour Christian Eboulé. Bonjour Théophile. Alors, tu es l'auteur d'un roman intitulé Le Testament de Charles, paru aux éditions Les Lettres Mouchetées.

Un roman qui raconte à la première personne l'itinéraire de Charles Choréré, un officier français venu du corps des tirailleurs sénégalais, origineur du Gabon, fusillé par les Allemands le 7 juin 1940, 10 jours avant la capitulation de Pétain et 11 jours avant le fameux appel de Londres du général de Gaulle. Ce roman nous rappelle le souvenir des fameux tirailleurs sénégalais, symbole toujours délicat, manié en France et en Afrique, hautement polémique. Avant de rentrer dans le fond de ton roman, je voulais qu'on aborde l'actualité.

Emmanuel Macron a accusé les chefs d'État africains d'ingratitude par rapport à l'armée française et à ses militaires morts au Sahel et a affirmé que sans la France, ces pays n'existeraient plus en tant qu'entité souveraine. Aux soins de son co, le Premier ministre sénégalais, lui a répondu que sans les troupes africaines souvent mobilisées de force lors de la Seconde Guerre mondiale pour défendre la France, celle-ci serait peut-être encore aujourd'hui allemande. Une fois de plus, les tirailleurs sénégalais sont rappelés à la mémoire de l'ancien colonisateur comme des symboles d'une dette de sang. Est-ce que c'est logique au regard de l'histoire ?

2:16
Invité

Ah ça c'est extrêmement logique au regard de l'histoire. Mais surtout je pense qu'Emmanuel Macron s'est engagé sur un terrain qui n'est pas souvent celui des anciennes puissances coloniales notamment. Un terrain affectif. Il exprime là une amertume incroyable. On peut comprendre humainement. Mais les États n'ont que des intérêts. Et si la France a décidé à l'époque de porter secours au gouvernement malien qui avait fait appel à la France, c'est qu'elle y avait intérêt. Ce n'était absolument pas une question sentimentale. Il exprime là des sentiments qui en plus factuellement sont faux.

On se souvient tous des images des populations maliennes applaudissant, saluant, remerciant les troupes françaises qui étaient venues intervenir. Donc factuellement ce n'est pas vrai.

2:59
Présentateur

Et les fameux boubou bleu blanc rouge. Exactement. Et les enfants prénommés comme des François Hollande, etc.

3:06
Invité

Exactement à l'époque. Et donc je pense qu'il exprime une amertume qu'on peut comprendre humainement. Mais en l'occurrence c'est aussi l'occasion de laisser transparaître quelque chose qui a à voir avec le sentiment de domination. Qui est à la fois conscient et inconscient. Effectivement, quand on est la France, l'ancienne puissance coloniale, on peut s'autoriser à s'exprimer de cette manière-là. Avec ce que beaucoup ont noté, c'est-à-dire ce qu'on appelle ici de la maladresse vue de Paris. Et perçue évidemment sur le continent comme du mépris et de l'arrogance. Et c'est en effet le cas. Parce qu'on n'imagine pas la France s'exprimant de cette manière-là vis-à-vis de l'Allemagne par exemple.

3:56
Présentateur

Justement, Ousmane Sonko, il rentre dedans en parlant des tirailleurs sénégalais. En fait, il renvoie à la balle puante de l'ingratitude. Est-ce qu'on peut dire, plusieurs décennies après, que la France a été ingrate avec les tirailleurs sénégalais ? Et que ça demeure un nœud ?

4:15
Invité

C'est même plus que ça. Il y a une véritable dette de sang qui commence à la Première Guerre mondiale. Pourquoi ? Parce qu'à ce moment-là, si on remet le contexte en place, la France et la puissance coloniale, nous sommes, nos aïeux étaient à ce moment-là des indigènes. Et qu'est-ce qu'on leur dit ? Pour accéder à la citoyenneté, certains d'entre vous, venez apporter-nous votre aide, donnez-nous votre jeunesse. Et en échange de la participation au combat, nous vous donnerons la citoyenneté. Au risque de votre vie. Au risque de votre vie. Le prix à payer était cher. Vous avez parlé de mon roman, Le Testament de Charles, qui est inspiré, je précise, de la vie du capitaine Charles Tiorere.

Mais mon héros ne s'appelle pas Tiorere dans le roman. C'est important, notamment pour ceux qui pourraient éventuellement se sentir concernés parce que membres de la famille, etc. Le capitaine Tiorere, au moment où la Première Guerre mondiale éclate, il n'a pas 20 ans. La majorité, à ce moment-là, est à 21 ans. Avec quelques-uns de ses camarades, ils décident volontairement de s'engager, de venir au secours de la France. Le sous-entendu était lequel, à ce moment-là, pour ces jeunes gens qui étaient éduqués ? Il était tout simple. Contre votre participation, vous deviendrez éventuellement citoyen. Donc, cette dette de sang, elle commence à la Première Guerre mondiale.

Ensuite, la situation va s'accentuer avec la Seconde Guerre mondiale. Les promesses de la France n'ont jamais été tenues. Donc, nous sommes au-delà de l'ingratitude. C'est une politique qui a été mise en place, qui n'a pas été respectée. Et pour dire les choses de manière triviale, alors imaginons qu'il s'agit simplement de remerciements, parce que des gens qui viennent vous donner et leur jeunesse et leur force de travail dans des circonstances particulières durant la Première et la Seconde Guerre mondiale, ça n'est pas rien. Il ne s'agit pas de remerciements ici.

Il s'agit de plus que ça, parce que l'enjeu était important, que ce soit lors de la Première Guerre mondiale ou lors de la Seconde. Il s'agissait de l'existence même de la France et de la liberté, de ceux qui, ici, étaient français et se voyaient envahis, par exemple, durant la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, ça n'est pas pour rien que lorsqu'on voit des monuments en France, il y a des inscriptions du type passant. Ils sont tombés fraternellement unis pour que vous restiez libres. Quels sont ceux qui sont fraternellement unis ? C'est tous les militaires venus de tout l'Empire colonial qui ont rejoint leurs compatriotes, entre guillemets, français, pour combattre.

Parce qu'au front, effectivement, les balles ne faisaient pas de distinction

7:03
Présentateur

entre tirailleurs ou soldats blancs. Alors, on peut aussi penser que cette dette de sang, à longtemps, a été un peu honteuse pour une France combattant les nazis et sans avoir renoncé à l'arrière-plan des théories racistes et suprématistes et que c'est pour ça que les tirailleurs ont été payés par de grosses louches d'ingratitudes pour le coup. Parce qu'on se souvient qu'on a déshabillé un certain nombre de soldats africains à l'entrée dans Paris, l'entrée victorieuse dans Paris. On se rappelle également du camp de Charoy, où la France a tué un certain nombre de tirailleurs qui réclamaient leurs soldes.

Parce que, dans le fond, les théories suprématistes étaient partout en Europe dans cette période-là.

7:47
Invité

Je ne crois même pas qu'il s'agisse là de théories suprématistes. Il s'agit simplement de la domination coloniale et de la situation coloniale. Les militaires français qui ont tué, qui ont massacré à Charoy se sentaient légitimes. C'était une politique qu'ils considéraient comme légitime. Pourtant, à ce moment-là, déjà, il y avait des mouvements indépendantistes clairement identifiés qui étaient nés. Au moment où les événements de Charoy se passent, il y a déjà, dans plusieurs anciennes colonies, des hommes et des femmes qui luttent pour l'indépendance et qui sont des héritiers de leurs aïeux qui l'ont fait avant eux lors de la pénétration coloniale française.

Et donc, la situation, à ce moment-là, quand on massacre des tirailleurs qui sont venus lutter aux côtés des militaires français pour libérer la France, des militaires qui ne réclament que leur dû, on est face à un massacre qui est incompréhensible. Le capitaine Charles Choréré, qui a été la voix des tirailleurs sénégalais durant l'entre-deux-guerres, aurait été, mais, ahuri par cette situation.

9:01
Présentateur

Peut-être que lui, par exemple, les Allemands l'ont fusillé et n'ont pas fusillé les Français blancs.

9:06
Invité

Absolument. Et ils l'ont fusillé au nom de ce qu'il était. Les nazis qui l'ont tué, l'ont tué parce que Noirs. Ils s'opposaient non seulement au massacre des tirailleurs sénégalais, mais en plus à la ségrégation qui était pratiquée entre prisonniers. Prisonniers noirs qu'on séparait des Blancs. Donc, là, on trouve des idées suprémacistes. Mais la politique coloniale française, évidemment, elle était basée en partie sur le racisme. Mais je dis que la suprématie n'a rien à voir avec ce qui se passe à Tsiaroy. Nous sommes en pleine période coloniale.

Et ce système coloniale qui était inique et qui était destiné, mais complètement à essayer d'être au service de la métropole, estimait qu'il était normal que des tirailleurs sénégalais fussent tués parce qu'ils ne voulaient pas rentrer dans l'orange.

10:02
Présentateur

Alors, au Sénégal, un ministre conseiller affecté à la présidence a été récemment limogé, il y a peu, pour avoir traité les tirailleurs de traîtres qui s'étaient battus contre leurs frères. Ça a déclenché un tollé sur lequel tu t'es exprimé. Quel regard tu as porté sur cette polémique ?

10:18
Invité

Je parlais tout à l'heure de la situation coloniale. Ce monsieur Chekoumar Diagne accuse les tirailleurs sénégalais qui n'ont été, comme par ailleurs l'élite qui a servi la France, que les deux jambes sur lesquelles les pouvoirs coloniaux s'appuyaient pour maintenir et rendre pérenne la colonisation. C'est-à-dire, à la fois, former des soldats qui sont décolonisés pour contrôler les territoires coloniaux et, après les avoir conquis, et surtout faire la sale besogne. Et par ailleurs, former une petite élite qui n'était qu'au service de la mécanique coloniale, qui aurait fait partie de cette élite qui a été formée pour servir la colonisation.

Voilà donc des gens qui étaient des supplétifs à l'époque du système colonial qu'on accuse aujourd'hui d'être eux-mêmes responsables des massacres, des rebelles, ou alors de la conquête coloniale. Non, c'est absurde. C'est absurde. C'est totalement...

11:31
Présentateur

Mais quand même, dans la longue histoire, n'avaient-ils pas en partie raison quand on sait justement le rôle qu'ils ont joué dans la colonisation du continent puis dans la lutte contre les indépendantistes, parce qu'il y avait deux camps lors des batailles anticoloniales. Il y avait ceux qui baptisaient avec les colons et ceux qui combattaient les colons. Les tirailleurs sénégalais, par exemple, étaient présents en Algérie contre les indépendantistes. Et certains tirailleurs sont devenus présidents comme le président en Yassine Beyadéma.

12:00
Invité

À quel titre sont-ils présents en Algérie ? Y a-t-il des colonnes de tirailleurs partis d'Afrique de l'Ouest, de leurs propres chevres, pour aller... Non. Alors, c'est ce qui est absurde dans cette histoire.

12:15
Présentateur

Et qu'un homme dominé ne peut pas être...

12:16
Invité

Le maître de sa vie, donc il ne peut pas être... Ce sont des instruments d'un système. Est-ce que les colonnes de travailleurs qui vont aujourd'hui en Indonésie, qu'on prend et qu'on esclavagise en Indonésie aujourd'hui, peuvent être considérées demain comme des colonnes de travailleurs qui y sont allées de leur propre... Il y a une macro-structure qui est en place et qui se sert de personnes colonisées pour la sale besogne. C'est ça, la réalité. La France a fait faire, aux tirailleurs sénégalais, la sale besogne. Et je rappelle au passage que le choix de former des soldats localement n'était pas seulement un choix politique, c'était aussi un choix économique.

Ça coûtait beaucoup moins cher que de mobiliser des troupes. Et puis, beaucoup de Français ne voulaient pas aller à la colonie. Moi, j'ai étudié cette question et il y a des tas d'appels qui étaient faits régulièrement pour recruter des gens pour aller faire cette sale besogne. Les tirailleurs sénégalais étaient mal payés, les conditions de vie étaient absolument lamentables et les lois qui régissaient, les lois et les règlements militaires qui régissaient la vie des tirailleurs sénégalais étaient absolument iniques. La plupart des jeunes Africains, d'ailleurs, préféraient aller dans le privé. C'est ça, la réalité.

13:38
Présentateur

Alors, pour revenir à ton livre, Le Testament de Charles, pourquoi avoir voulu redonner la parole à ce héros de guerre mythifié qui n'est pas exactement lui, c'est un personnage fictionnel qui s'inspire de lui et plongé dans sa vie depuis son enfance ? Est-ce que c'est parce que tu estimes qu'il a été, comme ses frères d'armes, une sorte de symbole ? Au début, tu cites Senghor et son poème « Tiaoi » dans son recueil « Hostie Noire ». Senghor qui écrit « Non, vous n'êtes pas mort gratuit au mort, ce sang n'est pas de l'eau tépide. Non, vous n'êtes pas mort gratuit, vous êtes des témoins de l'Afrique immortelle. »

14:13
Invité

Eh bien, ce choix, c'est aussi une manière non seulement de donner vie à ces hommes qui, comme on le disait tout à l'heure, sont des oubliés de l'histoire, et aujourd'hui, on les traite de traîtres, mais aussi de permettre de comprendre quelles étaient leurs aspirations à travers un personnage qui, à l'époque, était iconique, comme le capitaine Charles Chorréré, dont je me suis inspiré sur le moment. En quoi est-ce que c'était iconique, ce personnage ? Pourquoi ? Parce qu'il est... le symbole de toutes les contradictions et de toutes les ambiguïtés de la situation coloniale. Voilà un homme qui, comme Blaise Diagne, est parfaitement assimilé, mais est profondément proto-panafricaniste.

Pourquoi ? Parce qu'il est attaché, comme Blaise Diagne l'était, on l'oublie souvent, à son africanité. Et il était vraiment tiraillé entre sa volonté... Il n'y a pas de le dire. Mais oui, et c'est ce que j'ai essayé de traduire dans ce roman. Comment, et c'est son grand-père qui va jouer ce rôle, comment essayer de tracer une voie qui soit une voie proprement africaine, alors que la plupart de ses élites, et Charles Chorréré appartenait à ses élites, n'aspirait qu'à essayer d'importer en Afrique une modernité occidentale.

15:34
Présentateur

– Justement, ton récit, il est aussi celui d'une hybridation culturelle et spirituelle, ça m'a marqué, où les mystères du Buiti, c'est-à-dire la cosmogonie des... – D'une partie de la population gabonaise. – Du Gabon et de l'Église catholique. – Qu'on retrouve au Cameroun, d'ailleurs, au Célo Buiti. – Donc, les mystères du Buiti et de l'Église catholique s'entremêlent avec leurs contradictions et leurs luttes dans l'âme d'un homme qui est à la fois profondément catholique et profondément gabonais, et donc habité par les mystères du Buiti, on a l'impression que c'est Vatican II, avant Vatican II dans sa tête. Pourquoi ce choix ?

16:13
Invité

– C'est une manière de se réapproprier aussi nous-mêmes aujourd'hui, ce qui constitue à mes yeux l'héritage dont nous ne pouvons pas nous défaire. Moi, je suis né au Cameroun, j'ai été formé dans une école catholique, mes parents étaient protestants, et lorsque je vais au village, je suis un proie, ou plutôt plongé immédiatement dans ce qu'étaient nos spiritualités à l'époque de nos aïeux. Donc, Charlem Chorere avait exactement, exactement les mêmes problématiques à l'époque où il naît.

Et donc, à travers ce roman, j'ai essayé de montrer comment est-ce que nous pouvons, tout en restant ce que nous sommes, trouver une sorte de synthèse en essayant d'être à la fois conscients de ce que nous sommes, c'est-à-dire des Africains, des descendants de colonisés, mais aussi des ressortissants de nations qui doivent trouver leur propre voie dans une modernité qui est occidentale dans la plupart des pays nouvellement indépendants et qui ne convient pas nécessairement à nos nations. Comment est-ce qu'on peut aller vers des modernités qui ne sont pas nécessairement occidentales ? Il y a des exemples dans l'histoire.

Le Japon, au VIe siècle, a emprunté à la Chine la résiculture, l'écriture, et puis la forme de l'État, mais sans devenir tout à fait chinoise. Donc, le Japon s'est cynisé sans devenir chinois. Et si, au XIXe siècle, le Japon s'est modernisé en s'occidentalisant, les Japonais ne sont pas devenus pour autant des Occidentaux. Donc, il y a la possibilité pour les nations africaines, à condition que ces révolutions se fassent, de trouver des voies qui soient des voies singulières et qui ne soient pas nécessairement calquées sur le modèle occidental. Alors, ton livre va être réédité en Afrique ? Oui. Où ?

Il va être réédité par les éditions Afredit et, normalement, je vais au Cameroun fin février pour la promotion de cette version africaine qui sera distribuée dans pas moins d'une dizaine de pays et le livre sera beaucoup plus accessible parce qu'actuellement, il coûte un peu plus de 10 000 francs CFA. Et avec cette édition africaine, et je salue mon éditeur, Arthur Pango, et puis mon agent et mon éditrice française, sinon elle se fâchera, Muriel Troadec, et dont cette édition permettra aux bourses les plus modestes d'acquérir le livre à 5 000 francs,

19:05
Présentateur

5 000, 6 000 francs CFA. La moitié. Voilà. Alors, est-ce que tu espères qu'ils sont au programme scolaire dans ces pays africains pour qu'au moins les tirailleurs restent vivants dans les esprits des écoliers gabonais, par exemple, s'ils ont été expulsés des esprits

19:16
Invité

des écoliers français ? Ils ont été exclus de beaucoup d'esprits. Et puis, surtout, moi, j'étais au Sénégal et l'une des questions qu'on me pose souvent est de savoir quelle est l'utilité de cette histoire aujourd'hui. Ce que beaucoup finissent par oublier. Or, il y a des travaux qui ont été faits. L'UNESCO a travaillé sur ces questions-là dès les années 60-70. À savoir que la figure des tirailleurs sénégalais a été majeure dans la constitution ou la reconstitution des personnalités africaines dans la mesure où l'image du blanc qui était une sorte de génie, voire, dans certains esprits, c'était des revenants.

Cette image-là est tombée d'abord après la Première Guerre mondiale et Blaise Diagne, encore lui, en parlait déjà à l'époque dans les médias d'Akarois, ça se disait déjà à l'époque et encore plus lors de la Seconde Guerre mondiale. Donc, l'effet de l'histoire des tirailleurs sénégalais sur les nations africaines est extrêmement important. Je vais reciter un homme, Lamine Senghor, qui va décéder malheureusement beaucoup trop tôt, Lamine Senghor a été tirailleur sénégalais, il a fait la Première Guerre mondiale et à son retour au Sénégal, il a décidé de revenir en Europe et revenir se battre. C'est l'un des tout premiers indépendantistes africains. C'était un tirailleur sénégalais.

Lamine Senghor a été l'un des premiers à parler de négritude. Lorsque Senghor, Damas, Césaire, reprendront... Léopold Sédar Senghor, le poète président, et Aimé Césaire reprendront avec Léon Gontran-Damas cette idée de négritude, ils avaient déjà été précédés par un homme, Lamine Senghor, qui se battait pour la dignité des nègres. Il tenait à ce mot, un mot qu'on avait jeté à la figure des populations noires et qui était une sorte d'infamie, d'indignité qu'on leur rappelait

21:12
Présentateur

à chaque fois. Merci beaucoup Christian. Le testament de Charles, c'est aux éditions Les Lettres Mouchetées et bientôt aux éditions Afredite. Merci à vous d'avoir regardé Décrypter l'Afrique. Rendez-vous bientôt pour de nouveaux décryptages de l'actualité du continent.