Paul Gasnier, prix Goncourt des détenus : "Ça ne m'étonne pas qu'ils aient été un lectorat sensible à ces thématiques"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Il est 6h21, c'est le dernier prix de la rentrée littéraire. Le Goncourt des détenus vient d'être décerné à Paul Gassnier qui est notre invité. Bonjour Paul Gassnier.
Bonjour.
Vous êtes journaliste à Quotidien, l'émission de télé sur TMC. La Collision, c'est votre premier livre. Vous y racontez l'accident mortel de votre mère à Lyon, provoqué par un motard lors d'un rodéo urbain. Alors ce Goncourt, il a pour jury 600 détenus de 45 prisons. C'est vraiment pas un prix comme les autres. Il est particulièrement symbolique pour vous par rapport au sujet de votre livre ?
Oui absolument, il est particulièrement symbolique parce que c'est un lectorat qui connaît les sujets que j'aborde dans mon livre. Le livre parle de délinquance, d'insécurité, de drogue, de procédures judiciaires et policières et de la manière dont l'insécurité aujourd'hui est récupérée politiquement et médiatiquement pour dire n'importe quoi. Et tout ça, ce sont des sujets que j'aborde. Donc au fond, ça ne m'étonne pas tant que ça que les détenus aient été un lectorat sensible à ces thématiques.
Et d'ailleurs, vous avez rencontré un des détenus dans trois prisons, Brest, Montauban et Châteaudun. Comment se sont passés les échanges ? Qu'est-ce qu'ils vous ont dit sur votre livre ?
Alors c'était passionnant parce que j'ai découvert des lecteurs impitoyables qui m'ont passé sur le grill pendant deux heures et qui étaient très exigeants, qui venaient me demander de justifier mais pourquoi à telle page vous utilisez tel mot ? Pourquoi est-ce que vous avez dit ça ? Et je trouve que c'était des échanges qui étaient beaucoup plus informels, beaucoup plus bruts et beaucoup plus bruts de décoffrage que ce dont on a l'habitude dans des interviews à Paris ou dans d'autres rencontres. Là, c'était des rencontres passionnantes. Et surtout, beaucoup de détenus se sont mis à la lecture grâce à ce concours des détenus.
Ah ça, vous devez être fier, j'imagine.
Oui, c'est chouette. J'ai rencontré des détenus qui se sont mis à lire les 14 livres de la première liste du Goncourt et qui sont devenus des lecteurs avides comme ça en trois mois. Donc c'est fou.
Et est-ce que certains se sont identifiés au personnage ou même avaient commis le même genre de crime que celui qui a tué votre mère ?
Oui, alors en prison, généralement la règle c'est qu'on ne demande pas aux détenus pourquoi ils sont détenus mais à la fin de la rencontre, il y en a qui sont venus me voir et qui m'ont dit, écoutez, moi j'ai été... Là, je suis en prison parce que j'ai fait de la conduite dangereuse, alcoolisée ou stupéfiante. Il y en a un autre qui me disait qu'il faisait énormément de roues arrières et un m'a dit que mon livre l'avait convaincu que quand il sortirait de prison, plus jamais il ne ferait de roues arrières avec sa moto. Et quand on entend ça, on se dit que l'écriture n'a pas été vaine.
Voilà, j'allais vous demander justement à vous ce que vous avez apporté ces échanges. Bon, moi j'ai ma réponse, ça vous a apporté énormément.
Oui, oui, ça m'a apporté énormément d'autant que je ne connais pas le milieu carcéral. C'était la première fois que j'allais en prison et je suis sorti de ces rencontres lessivées mais avec des visages que je n'oublierai pas. Et j'ai découvert que les détenus, désolé de le rappeler, mais sont des citoyens comme les autres et peuvent être des lecteurs aussi impitoyables que les autres. Et je remercie tous les détenus qui ont voté pour la collision.
Donc ça a changé votre regard sur la prison et les prisonniers ?
Oui, alors je n'avais pas de préjugés particulièrement négatifs, mais en tout cas je ne m'attendais pas à ce que les prisonniers puissent saisir la lecture comme ça, comme motif d'évasion. Et je ne m'attendais pas à ce qu'ils aient des propos aussi ciselés, aussi précis, aussi aiguisés sur mon livre et souvent des lectures que je n'avais pas vues ailleurs.
Paul Gassnier, je sais qu'au cours de l'écriture de votre livre, vous avez rencontré aussi des juges, des avocats, des policiers, des éducateurs. Vous écrivez que notre pays est éclaté et malade. Il est malade de quoi ?
Il est malade de beaucoup de choses. Déjà, il est malade de l'emprise de la drogue qui est une congrène dont on a pris trop de temps à saisir l'ampleur. Il est malade d'une archipélisation, il est malade d'une polarisation et d'une radicalisation politique et médiatique, qui est un phénomène que vous analysez souvent sur France Inter. Il est malade de tout ça. C'est-à-dire qu'on a de plus en plus de mal à créer du commun et à faire vivre ce qu'on appelle le vivre ensemble.
Et le recul des services publics aussi. Ça, c'est ce que vous ont dit justement les éducateurs que vous avez rencontrés.
Oui, absolument. C'est-à-dire qu'on ne comprend pas la délinquance si on considère qu'elle est seulement une affaire de responsabilité individuelle. Derrière, il y a une coproduction collective de la société parce que les délinquants sont des gens qui vivent dans la même société que nous. Et dans le parcours de Saïd, ce délinquant qui a tué ma mère et dont j'ausculte le parcours, en fait, ce que tout le monde me dit, c'est qu'il y a eu une succession de petits manquements des services publics qui se sont alignés pour créer l'irréparable ce jour-là.
Et c'est tout l'intérêt de votre livre, justement, aller dans les détails, ne pas faire de généralité, de grands discours, tout fait comme ça, sans connaître vraiment ce qui s'est passé. Ce que vous nous dites, en fait, c'est que vous avez écrit ce livre aussi pour dénoncer toutes les récupérations politiques qui peuvent avoir lieu aujourd'hui dès qu'il y a un fait divers ou un drame comme celui qui a connu votre mère.
Absolument, parce que j'avais une colère intime depuis plus de dix ans de savoir que le jeune qui avait tué la mère continuait de vivre librement à Lyon. Mais assez de colère, c'est substituer une exaspération de voir des gens parler de délinquance, parler de ces faits divers similaires à celui qui avait tué ma mère en des termes complètement manichéens, binaires et idéologisés pour fracturer la société. Et ça, je ne le supportais pas et je voulais me réapproprier mon histoire, montrer qu'on pouvait parler de délinquance et aller sur le terrain de l'extrême droite pour y planter son drapeau et parler de ces sujets-là avec des termes qui ne soient pas les leurs.
C'est un drame intime qui a nourri ce livre. Est-ce que ça vous a donné envie d'en écrire d'autres ou il n'y aura que celui-ci ?
Non, non, il y en aura d'autres. Celui-ci est sorti il y a trois mois, donc attendez un peu. Il me faut un peu plus d'espace mental disponible pour écrire. Mais en tout cas, oui, oui, bien sûr, j'ai choqué le virus.
Oui, ça va être difficile de tourner la page d'un tel livre.
Oui, absolument. Non, non, mais je vais continuer d'écrire et sans doute des récits du réel, c'est-à-dire pas des romans de science-fiction ou d'amour, mais des récits qui racontent notre société d'aujourd'hui.
La Collision, donc votre premier livre publié chez Gallimard, qui était déjà un succès avant ce concours des détenus, un 50 000 exemplaires vendus. Il y en aura bien d'autres à n'en pas douter. Merci beaucoup, Paul Gassinier, d'avoir été en direct avec nous ce matin sur France Inter.