Les vœux d'Olivier Faure à la presse
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Mesdames et Messieurs, le temps est à la morosité, le ciel est gris, le gouvernement est gris et des sondages gris radotent un deuxième tour qui opposerait inéluctablement Emmanuel Macron à Marine Le Pen. Alors est-ce vraiment le moment pour un premier secrétaire du Parti Socialiste de présenter ses voeux ? Eh bien, au risque de vous surprendre, ma réponse est oui. C'est au milieu des grandes crises que naissent les vraies prises de conscience. C'est lorsque tout semble perdu que tout devient possible. C'est au milieu de la nuit que nous apprenons à aimer les étoiles. Depuis 2020, le mot solidarité n'est plus un gros mot.
Les profondeurs d'un État jugé trop interventionniste sont désormais les premiers défenseurs d'un quoi qu'il en coûte. Les soignants, les enseignants, les éboueurs sont devenus les héros, notant d'un premier confinement. Le monde comprend enfin que le parmafrost est un réfrigérateur naturel qui, s'il se réchauffe, peut devenir une bombe à virus. En découvrant le télétravail, nous mesurons que nous sommes fondamentalement des êtres sociaux, privés de culture, de sport, de vie associative, de bars et de restaurants. Nous percevons combien ils sont essentiels à nos vies.
Partout, et d'abord dans les quartiers populaires, les initiatives d'entraide et de secours se sont mises en place spontanément, révélant la générosité des Françaises et des Français. La crise sanitaire a réhabilité l'État-providence et elle a révélé ce que le Nouveau Monde, vanté par les libéraux, avait d'artificiel. Cette crise est aussi celle d'une idéologie qui a mis en pièce nos capacités de réaction collective, délocalisé nos industries essentielles, désarmé l'État et dévitalisé nos mécanismes de solidarité. La crise sanitaire vient de mettre fin à 40 années de domination idéologique des libéraux.
La société de surconsommation et de gaspillage, le libre-échange sans règles, sont désormais remis en question. Alors le temps n'est plus aux accommodements déraisonnables avec un modèle économique et social qui nous conduit chaque jour vers de nouveaux précipices. Il y a d'évidentes leçons à tirer de cette crise. « Combien de temps faudra-t-il encore pour que les pouvoirs s'alarment de leurs aveuglements ? À partir de combien de victimes un sujet devient-il sérieux pour les gens raisonnables ? » J'ai entendu un président de la République annoncer très solennellement que la crise devait le conduire à se réinventer. Ce n'était, hélas, qu'un exercice de style auquel il est bien rodé.
La vérité, c'est que ce pouvoir n'a aucune intention de changer, juste le désir de se prolonger. Désormais, ce sera comme avant. Aucun enseignement n'a été tiré. Déjà, le ministre des Comptes publics s'est empressé d'annoncer que la parenthèse protectrice devait se refermer. L'heure des comptables est revenue. Je crois l'inverse. Derrière la crise sanitaire se profile une crise sociale sans précédent. Je crois que nous sommes face à une crise climatique qui impose une mutation de notre modèle économique. Pour y faire face, l'État devra accompagner les salariés et les entreprises. Prendre le temps de former aux grandes mutations plutôt que de licencier. Voilà ce que la gauche défend.
Déjà, le gouvernement rappelle les partenaires sociaux pour mettre en œuvre sa terrifiante réforme de l'assurance chômage. Je rejette de toutes mes forces cette vision qui fait de chaque chômeur un suspect et de chaque anonymisé un boulet. Je crois au contraire qu'il faut un régime d'assurance universel qui protège tous les Français. Le ministre de l'Économie veut hâter la reprise de la discussion sur la réforme des retraites, dont il ne cache même plus qu'elle a pour lui vocation à assurer le remboursement de la dette. Je plaide au contraire pour que les travailleurs soient respectés jusque dans le repos qu'ils ont mérité.
Le système actuel doit être amélioré pour répondre à toutes les situations professionnelles. Et la pénibilité du travail, les écarts d'espérance de vie doivent être à nouveau pleinement pris en compte. Après une année d'abandon, les étudiants viennent d'obtenir un deuxième repas à 1 euro dans les cités universitaires pour désengorger les sous-populaires. Comme si les étudiants étaient les seuls jeunes à aborder leur vie d'adulte dans la plus extrême précarité. Comme si leur accorder le bénéfice au moins provisoire du RSA était inconcevable. Je plaide pour qu'il en soit accordé dès la majorité. Le gouvernement, en revanche, veille scrupuleusement aux intérêts des grandes fortunes.
Le monde entier peut bien s'appauvrir. Les champions de Davos profitaient indirectement de la crise. Le gouvernement exclut de revenir sur sa politique de cadeaux fiscaux. Je prétends que nous devrions au contraire exiger une contribution exceptionnelle des plus riches. Il n'y a pas de justice immanente. Et c'est pour cela que la gauche existe. C'est sa raison d'être. Il n'y a pas de cohésion sans justice. Pas de société durable sans justice. Pas de projet commun sans justice. Il ne s'agit pas de prendre une revanche sociale, ni de marquer au fer rouge les réussites individuelles, encore moins d'entretenir une jalousie malsaine.
Il s'agit simplement de ramener de la mesure à l'heure de la démesure. Comment justifier qu'un individu puisse gagner 300 fois le salaire de l'infirmière qu'il a veillé en réanimation ? Comment justifier que les actionnaires puissent gagner des milliards en continuant d'investir dans ces activités qui détruisent la planète ? Au cours des 24 derniers mois, trois combats se sont imposés à l'échelle planétaire. Celui des marches pour le climat, celui de Black Lives Matter contre le racisme et les discriminations, celui des femmes qui demandent l'égalité, le droit à l'IVG et la fin de l'Omerta avec MeToo et ses déclinaisons les plus récentes sur l'inceste.
Tous ces combats revendiquent la même chose. La justice. La justice écologique et sociale. Voilà le projet. C'est ce projet qui était porté dans les territoires par une nouvelle génération de maires. De Nantes à Nancy, de Montpellier à Rouen, de Marseille à Paris, de Rennes à Carmont-Ferrand, de Saint-Denis à Cherbourg, de Villeurbanne à Saint-Ouen, Chez moi, à Sénard, la justice écologique et sociale, c'est le fil rouge du projet que nous allons mettre en débat dès les prochains jours. Dès le 4 février prochain, comme je vous l'avais annoncé en novembre, nous donnons rendez-vous aux Françaises et aux Français. Chaque mois, nous délivrerons des propositions.
Elles seront adressées aux partenaires sociaux, aux grands réseaux associatifs, aux ONG. Une plateforme publique permettra à chacun de s'exprimer. Chacun aura la possibilité de les enrichir. Sur chaque sujet, nous nous engageons à retenir toutes les propositions qui rempliraient mieux que les nôtres les objectifs que nous nous sommes assignés. Partout en France, nous organiserons des débats autour des solutions que nous préconisons. Le projet complet et affiné sera présenté lors de notre université d'été à Blois, à la fin août. Parallèlement, nous travaillerons à la construction d'une nouvelle force politique, au cœur de la gauche et de l'écologie.
Toutes celles et ceux, organisations, clubs, think tanks, citoyens engagés, qui pensent indissociables, justice écologique et sociale, qui pensent que la République est à la fois le but et le moyen, qui désespèrent des querelles anciennes qui paralysent tout mouvement et tout rassemblement, tous ont vocation à se retrouver. Et cette force sera la leur. Nous tendrons la main à toutes les formations de la gauche et de l'écologie pour engager le dialogue autour d'un projet qui nous soit commun, un véritable contrat de coalition qui nous lie pour les cinq prochaines années.
Sur les sujets qui nous divisent et ne trouvent pas d'accord dans la négociation, je réitère ma proposition d'une primaire des idées, afin que les Français tranchent chaque fois que nos histoires, nos cultures, nos convictions nous bloquent pour trouver un compromis. Alors viendra le temps de choisir celle ou celui qui pourra incarner ce projet et nous conduire à la victoire. L'espérance, c'est le rassemblement de la gauche et de l'écologie, pour ouvrir une perspective qui remobilise les citoyens. La gauche n'est pas faible et fragmentée. Elle est faible parce qu'elle est fragmentée. La division de la gauche tue l'espérance.
Le 10 mai prochain, nous célébrerons le 40e anniversaire de la victoire de François Mitterrand. Ce n'est pas à la nostalgie que nous vous invitons, mais au réveil d'un enthousiasme et d'une espérance. Cette soirée-là, il pleuvait sur Paris. La foule s'est émassée au pied du génie de la Bastille qui, de sa main gauche, tient les chaînes brisées du despotisme. Sous la verse, ces jeunes gens criaient « Mitterrand du soleil ! » Ils n'avaient pas perdu la tête. Ils n'étaient pas venus adorer à nouveau Vaudor. Mais ce soir-là, tout leur semblait à nouveau possible. Tous ces Français se sentaient à nouveau citoyens. À nouveau, les lignes bougeaient.
Ils étaient trop jeunes pour le Front populaire, mais ils reprenaient le fil d'un récit entamé avant eux. Barbara chantait que l'air semblait devenu plus léger. Les rapports de force s'étaient inversés. Celles et ceux qui avaient lutté des années durant pour plus de liberté, plus de justice, plus d'égalité, trouvaient enfin un débouché à leur combat. Ce soir-là, la gauche avait rendez-vous avec le peuple. C'est cet état d'esprit-là que je veux retrouver. Retrouver le souffle de l'histoire, celle qui, sous des formes différentes et à travers les âges, dit la même espérance.
Il y a une majorité de femmes et d'hommes pour lutter contre la montée de la souffrance, contre l'explosion des inégalités, contre les nouvelles formes d'aliénation et pour revendiquer leur commune humanité. Ce soir-là, la gauche portait les aspirations des classes populaires et des classes moyennes, qui attendaient qu'on respecte leur travail, des plus jeunes qui rêvaient de nouveaux droits, des travailleurs immigrés qui se voyaient intégrer la communauté nationale, du monde de la culture qui portait un monde nouveau. Ce 10 mai, ce n'était pas seulement un homme, c'était un peuple qui avançait vers l'Elysée. Je n'étais encore que collégien.
Je ne connaissais pas ces militantes et militants qui allaient devenir députés et ministres. Je ne connaissais pas les 110 propositions du candidat, mais je percevais cette soudaine exultation. Je n'avais ni carte ni engagement. Mais ce jour-là, ce soir-là, j'avais compris que la gauche était d'abord une fête. Alors, loin de moi l'idée que tout soit simple, il n'y a pas de magie sans truc. Il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. L'exercice du pouvoir politique est une épreuve. Elle est souvent douloureuse pour ceux qui rêvent de transformation. Les obstacles se dressent vite.
Le monde de l'argent considère que le pouvoir est sa maison et il ne recule devant aucun stratagème pour en conserver la maîtrise. Je sais aussi que quand la gauche gouverne, elle est d'abord soumise à la critique des siens. Parce qu'à phrase d'attendre les jours heureux, l'impatience domine tout jugement. Je me souviens du très regretté Jean-Pierre Bacry dans ce film « État d'âme, ruminance et désillusion ». La gauche, quand elle gouverne, n'est jamais à la hauteur des espoirs qui l'ont porté. Il y a aussi, c'est vrai, une gauche qui ne déçoit jamais. C'est celle qui ne fait jamais rien. Elle proclame, elle déclame, elle réclame. Bref, elle témoigne, mais elle n'agit pas.
Je ne la méprise pas. Elle compte en ses rangs les indignés sincères qui, par leur activisme, font évoluer nos façons de penser et modifient nos regards. Leur radicalité compense les paresseuses résignations. Je partage avec eux ce sentiment que la politique est une urgence. Où je vais ? La gauche n'est pas une conscience que l'on s'achète pour fin de repas mondain. Mais si je fais de la politique, c'est pour gouverner. Gouverner pour transformer, pas pour me limiter à protester et à témoigner. Être la gauche qui entend gouverner, s'y préparer, puis rassembler, c'est ce que nous allons faire en 2021. J'entends que certains disent déjà « Ne vous fatiguez pas, c'est impossible.
Vous n'y arriverez pas. » Eh bien, puisque c'est impossible, nous allons le faire. Et fin 2021, nous serons prêts. Mesdames, messieurs, belles et heureuses années 2021 à chacune et chacun d'entre vous, comme à celles et ceux que vous aimez. Et puisqu'il s'agit ce matin de mes voeux à la presse, je souhaite que dès les prochains jours soit mis fin à ce mauvais film de l'article 24 de la loi dite de sécurité globale. Il n'est pas de société libre sans presse libre. Vive la liberté, vive l'égalité, vive la fraternité, vive la République et vive la France.
Olivier Faure