Narcotrafic : les 4 méthodes des trafiquants pour blanchir l’argent
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Semaine après semaine, des bandes rivales s'affrontent sous les yeux des habitants. Des assassinats sur fond de trafic de drogue. Des fusillades au pied des immeubles.
Encore un règlement de compte lié à la drogue. Ces dernières années, des centaines de morts. À plusieurs centaines de kilomètres de là, un autre décor.
Le port d'Anvers. Des douaniers ouvrent un container. À l'intérieur, des tonnes de cocaïne.
Avec Rotterdam, Anvers est l'une des deux grandes portes d'entrée de la drogue en Europe. Mais ce ne sont pas les seuls. Il y a d'autres routes, d'autres ports, d'autres points d'entrée.
Une fois revendue, cette drogue rapporte des milliards d'euros aux trafiquants. Pour comprendre ce fléau qui touche la France et l'Europe, on a discuté avec lui. Voilà, je suis dans un laboratoire de Fentanyl.
L'objectif pour moi est de comprendre comment les narcos produisent cette drogue. Bertrand Monnet nous explique comment aujourd'hui les trafiquants écoulent autant de drogue et comment ils dissimulent l'origine frauduleuse des montagnes de billets qu'ils amassent avec. C'est vrai qu'il y a une très forte actualité sur le narcotrafic en Europe et notamment en France depuis quelques mois.
En fait, ce qui a changé, ce n'est pas tellement le type de drogue qui sont vendues, ce n'est pas tellement les quantités de cannabis par exemple qui sont vendues en France. Ce qui est nouveau, c'est l'explosion des quantités de cocaïne qui sont disponibles en France. C'est vrai que depuis deux ans maintenant, les quantités augmentent de façon vertigineuse.
Pourquoi ? En fait, pour comprendre ce qui se passe ici, cette espèce de tsunami de coke, de tsunami blanc qui arrive en France et comme partout en Europe, il faut comprendre ce qui se passe dans le premier pays producteur de cocaïne, c'est-à-dire la Colombie. La Colombie, c'est 80 % de la coke produite dans le monde. 3000 tonnes l'année dernière, c'est énorme et surtout, c'est plus 30 % l'année dernière par rapport à l'année d'avant.
C'est ça qui explique aujourd'hui que finalement, toute cette marchandise, il faut qu'elle soit écoulée. Historiquement, elle est écoulée d'abord aux États-Unis et puis de plus en plus, les narco-colombiens, il a fallu qu'ils trouvent des marchés de diversification et le premier d'entre eux, c'est l'Europe. C'est pour ça que depuis deux ans, on voit vraiment de plus en plus de coke qui arrive en Europe et notamment en France.
Ce qui a relancé la production de cocaïne en Colombie, c'est ce qu'on appelle le plan de paix totale. Un plan de paix lancé par les autorités colombiennes pour tourner la page de plus de 50 ans de guerre civile, des années 60 jusqu'aux années 2010, entre l'État et son armée d'un côté et de l'autre, des guérillas d'extrême gauche, des groupes paramilitaires d'extrême droite et des bandes criminelles. En fait, tous ces mouvements armés se sont retrouvés finalement sans plus aucune pression ou une pression très faible de la part de l'armée colombienne et de la police colombienne, puisqu'il s'agissait de faire la paix avec ces mouvements.
Qu'est-ce qu'ont fait certains d'entre eux, l'essentiel de ces mouvements armés ? En fait, ils ont certes cessé les combats, mais ils n'ont pas déposé les armes et surtout, ils n'ont pas rendu les territoires qu'ils contrôlent encore. Ils ont développé massivement la production de cocaïne sur ces centaines de milliers d'hectares qu'ils contrôlent, sachant que ces mouvements-là avaient déjà une stratégie de financement de leur lutte par le trafic de cocaïne.
Donc ils étaient déjà actifs dans le trafic de cocaïne, mais ils utilisaient la coke pour financer leur lutte. La lutte étant terminée, qu'est-ce qu'ils ont fait ? Ils ont continué à produire de la cocaïne, non pas pour financer la lutte, mais tout simplement pour gagner de l'argent.
Je travaille beaucoup en Colombie dans la région de Valle del Cauca, la région de Cali, et j'ai vu sur ces trois dernières années les surfaces augmenter de façon vertigineuse. Mais la Colombie n'est pas le seul endroit où la production augmente. C'est le cas aussi au Pérou ou en Bolivie.
Le club des pays producteurs s'est agrandi. En 2024, on compte environ 4000 tonnes de cocaïne produites dans le monde, un chiffre qui a doublé en à peine quatre ans. Alors question : comment faire pour contrer ce tsunami de drogue ?
La lutte contre le narcotrafic, de façon très classique, elle repose d'abord sur une pression judiciaire, une pression policière qui est appliquée contre les narcos. Ça, c'est ce qui se fait par exemple en France, c'est ce qu'on observe dans beaucoup de pays. C'est nécessaire, mais ce n'est pas suffisant.
Pourquoi ? Parce que les magistrats, les policiers, en fait, ils agissent sur deux maillons du narcotrafic : le transport de drogue et la vente de drogue. Mais l'économie du narcotrafic n'est pas composée que de deux maillons, mais de cinq.
Avant le transport de drogue, il y a la production de drogue. Après la vente de la drogue, il y a la consommation de drogue et après la consommation de drogue, il y a le blanchiment d'argent. Pourquoi ?
Parce que le consommateur de drogue, une dose de coke ou du shit, il l'achète en cash. Ça veut dire que les narcotrafiquants, ils sont payés en cash, ils ont des tonnes de cash qu'ils doivent transformer en argent placé sur des comptes en banque pour utiliser l'argent de leur crime. Ça s'appelle le blanchiment d'argent.
Donc, une lutte efficace contre le narcotrafic, ce n'est pas seulement une lutte qui va se focaliser sur deux maillons, le transport et la vente, c'est une lutte globale qui va permettre d'agir en amont sur la production pour la faire baisser, sur la consommation pour la faire baisser et sur le blanchiment pour le gêner. Le blanchiment d'argent, c'est simple à comprendre. C'est l'opération qui permet aux narcotrafiquants de transformer l'argent de la drogue en argent propre qu'ils peuvent réinjecter ensuite dans l'économie légale.
Le but de ces criminels : profiter de leur argent sans crainte de la police. Et pour ça, il y a trois grandes étapes. La première phase du blanchiment, c'est le placement.
C'est transformer du cash qui sent très fort la drogue en argent placé sur un compte en banque. Déposer l'argent de la vente du point de deal chez le banquier, ça ne marche pas. Pourquoi ?
Parce que les banques dans toute l'Europe, dans le monde entier aujourd'hui, appliquent ce qu'on appelle la conformité, la compliance en anglais, et c'est impossible aujourd'hui de déposer du cash sans pouvoir justifier de son origine dans une banque. Mais il y a d'autres solutions. La première, c'est acheter et vendre.
En gros, les narcos vont essayer d'acheter des biens ou des produits en cash et demander à être payés quand ils les revendent par virement bancaire. Ça, c'est la première solution. La deuxième solution, c'est l'achat de cryptomonnaies.
On peut tout à fait acheter des cryptos en cash, notamment en achetant d'abord des cartes prépayées dans des bureaux de tabac et avec ces cartes, aller sur des plateformes internet qui vendent des cryptomonnaies. Ça, c'est la deuxième solution. La troisième solution, c'est utiliser la trésorerie de commerces qui sont légitimes à avoir un usage massif et intensif de cash.
Typiquement le restaurant, typiquement le supermarché. À la fin de la journée, le narco vient avec le cash qu'il a gagné sur son terrain de vente de drogue, il mélange le cash de la drogue avec le cash qui a été fait par le restaurant dans la journée et à 20h, ce cash est déposé à la banque sur le compte en banque du restaurant et c'est fait. La quatrième solution, c'est ce qu'on appelle le hawala, c'est-à-dire le transfert informel.
Hawala, en arabe, ça veut dire transfert ou mandat. Aujourd'hui, ce système est souvent utilisé par des migrants pour envoyer de l'argent à leur famille. Voilà comment ça marche.
Typiquement, je suis dans un pays X, je veux transférer 10 000 € à un de mes complices dans un pays Y. Je vais dans un commerce, par exemple un phone house, je pose les 10 000 € sur le comptoir. Le patron du phone house compte les 10 000, il me donne un code.
Je donne ce code à mon complice dans le pays Y et en même temps, le patron du phone house, il donne le même code à son partenaire, un autre phone house dans le pays Y où est mon complice. Tout le monde a le même code. À ce moment-là, il suffit de faire une seule chose pour mon complice : d'aller avec ce code voir le patron du phone house dans le pays Y et on va lui donner l'argent.
Et là, il y a deux solutions. Soit on lui donne en cash, soit on le vire sur un compte en banque, il a juste à donner un RIB et c'est fait. Alors évidemment, une petite commission, c'est-à-dire que quand je transfère 10 000, ce n'est pas 10 000 que mon partenaire va recevoir, c'est 10 000 moins la commission qui est donnée aux deux phone house qui vont être utilisés pour faire ce transfert.
Ça, c'est un schéma qui est très utilisé. Moi, quand je discute aujourd'hui pour mes recherches avec les narcotrafiquants sur lesquels je travaille, tous me disent pour le placement, généralement c'est comme ça qu'ils font. C'est comme ça qu'ils transforment des tonnes de cash en argent bancarisé parce que c'est très discret, parce que personne ne le voit.
Pourquoi ? Parce que ce code, quand il m'est donné, il m'est donné à la voix. Quand il est transféré du patron du commerce à son partenaire au Venezuela ou au Pakistan, il est transféré comment ?
Sur des messageries cryptées, c'est totalement invisible. Et moi, quand je vais donner le code à mon complice, évidemment, je vais le transférer sur WhatsApp, sur Signal ou sur Telegram et donc ce sera invisible pour les autorités. C'est un super pipeline pour faire du blanchiment et ça ne se voit pas.
Tout ce qu'on vient de voir, c'est la première phase, le placement, avec ses étapes et les solutions pour les mettre en place. Maintenant, on passe à la deuxième phase. C'est l'empilage.
Une fois que cet argent est arrivé sur un compte en banque, les narcos vont le faire bouger vers d'autres comptes en banque. Il y a plein de solutions, mais généralement ce qu'ils utilisent, c'est des flux d'argent entre différentes entreprises qui leur appartiennent toutes. Typiquement, les narcos mexicains sur lesquels je travaille en ce moment dans le cartel de Sinaloa possèdent des hôtels.
Ils possèdent des chaînes d'hôtels. Et ces hôtels sont légitimes à avoir des fournisseurs, par exemple. Et donc, ils vont transférer de l'argent depuis les comptes professionnels de la chaîne d'hôtel vers les comptes professionnels des fournisseurs de ces hôtels.
Ensuite, ces hôtels ne sont pas tout seuls au monde, c'est-à-dire qu'en fait cette chaîne d'hôtel, et c'est vrai, c'est juste une filiale d'une maison mère, d'une holding. Et donc, tous les ans à la fin de l'année, ils vont transférer l'argent qui a été gagné par la chaîne d'hôtel vers les comptes de la maison mère, de la holding. Et c'est comme ça qu'il y a des flux d'argent inter-entreprises qui sont très difficiles à suivre pour les policiers parce qu'on peut le faire, mais ça prend du temps.
Pourquoi ? Parce que le point clé, c'est que toutes ces entreprises qui sont utilisées pour faire cette phase d'empilage, évidemment les narcos ne sont pas stupides, ces entreprises ne sont pas toutes enregistrées au même endroit, dans le même pays. Et généralement, il y a un point clé, c'est que pour faire cet empilage de façon précise et réussie, il faut à un moment qu'il y ait une entreprise qui soit domiciliée dans un paradis bancaire.
Dans ces trous noirs de l'économie mondiale où finalement le policier ou le magistrat qui enquête sur un schéma de blanchiment, ils comprennent jusqu'au moment où il a un mur devant lui, ce sera le secret bancaire de Dubaï, de Hong Kong, du Panama, etc. Après la phase de placement, puis celle de l'empilage, arrive la troisième phase. L'intégration, c'est tout simplement quand les narcos investissent dans l'économie légale.
Ils peuvent investir dans n'importe quel secteur, mais ils ont toujours des priorités. Moi, les gens avec qui je m'entretiens pour mes recherches, au Brésil, les membres du cartel de Sinaloa, les gens de la Camorra, etc., à chaque fois, ils vous disent : "la première des priorités, c'est d'investir dans ces machines à laver, dans ces entreprises dont on va avoir besoin pour la première phase, le placement".
Dans tous ces business qui sont légitimes à avoir un usage massif, intensif de cash. C'est pour ça que les narcos adorent investir dans l'hôtellerie. C'est pour ça qu'ils adorent investir dans des malls touristiques, dans des chaînes de supermarchés, évidemment dans la restauration, etc.
Ça, c'est la première priorité. Et puis une fois que c'est fait, ils ont toujours pour deuxième priorité d'investir dans des boîtes qui vont leur servir pour conduire leurs opérations logistiques, par exemple pour transporter la drogue. Alors ils peuvent investir dans des boîtes de transport, dans des boîtes qui font de l'import-export, par exemple, entre l'Amérique du Sud et l'Europe, etc.
Et puis une fois qu'ils ont rempli ces deux premières priorités, ils ont une troisième cible, c'est tous les business qui travaillent sur des marchés publics. Tous les narcos du monde adorent investir dans, par exemple, le BTP. Pourquoi ?
Parce que quand ils possèdent des boîtes de construction, ils peuvent ordonner aux politiques qu'ils contrôlent de donner des marchés publics, et là on parle de milliards de dollars ou d'euros, de donner les marchés publics à ces entreprises au capital desquelles ils sont. Quand ils ont rempli ces trois priorités, ils peuvent investir n'importe où et, de fait, cancériser petit à petit l'économie légale. Et ça, c'est super dangereux pour des entreprises parce que, sans le savoir, elles vont peut-être payer des factures à une boîte qui en fait appartient à une mafia.
Et ça, c'est très problématique en termes judiciaires et aussi en termes de réputation si c'est découvert. Aujourd'hui, ces narcotrafiquants sud-américains sont de plus en plus présents en Europe. Ils installent des cellules et des laboratoires en Espagne, en Pologne, en Roumanie, en Allemagne et en France aussi ?
Oui, il y en a en France. Il y a trois raisons en fait à cette présence. La première, c'est que des boss de ces organisations, spécifiquement le cartel de Sinaloa et les narcotrafiquants colombiens, doivent en permanence négocier des business avec leurs clients en Europe.
Ça peut être des mafias italiennes, ça peut être des groupes français, ça peut être des mafias albanaises notamment. Donc il faut que les boss viennent faire les deals en gros avec leurs clients. La deuxième raison, c'est que des narcotrafiquants mexicains spécifiquement forment certaines organisations européennes à la production d'une drogue bien précise qui s'appelle le cristal.
C'est une méthamphétamine. Eux, ils maîtrisent la fabrication de cette drogue depuis des décennies et plutôt que de la transporter, en fait, ils forment aujourd'hui leurs clients à la produire ici. Ça a été observé en Belgique, ça a été observé en France, il y a un laboratoire de meth qui a été démantelé il y a quelques semaines dans le sud de la France, dans lequel travaillait un narco mexicain.
C'est dans ces garages que les enquêteurs ont mis la main sur un réseau international de méthamphétamine. Après un an d'enquête, le trafic se révèle être lié à l'un des plus gros cartels du Mexique. Donc ça, c'est vraiment enseigner en fait la fabrication de cette drogue.
Donc ça nécessite en fait que des chimistes soient présents ici. Et puis la troisième raison aussi, il ne faut pas l'oublier, c'est une question logistique. C'est-à-dire que lorsqu'il y a des arrivages massifs de drogue sur de nouveaux ports, par exemple, généralement, c'est ce que me disent les Mexicains, au moins au début de ces flux, pour les premières livraisons, ils ont en place quelqu'un à eux qui vérifie que tout se passe bien et qui vérifie qu'ils ne se font pas voler par leur partenaire local. 10 tonnes de cocaïne dans le port de Dunkerque.
La drogue est arrivée sur ce porte-conteneur, autant dire quasiment impossible à détecter dans le port du Havre où il en passe 3 millions par an pour seulement 350 douaniers. Actuellement, deux pays de l'Union européenne sont très touchés par le narcotrafic. C'est la Belgique.
Pourquoi ? Parce qu'en Belgique, il y a le port d'Anvers qui est le premier port de porte-conteneurs en Europe et c'est par là que des tonnes et des tonnes arrivent toutes les semaines. Et ce sont les Pays-Bas parce que aux Pays-Bas, là aussi historiquement, le port de Rotterdam est un hub logistique majeur.
En France, la situation est déjà très préoccupante. Mais est-elle au même niveau que la Belgique ou les Pays-Bas ? Alors la France, bien sûr, est touchée par le narcotrafic de façon dramatique, on le voit notamment avec ses assassinats.
Pour autant, la République a montré qu'elle était capable de réagir face aux narcos. Il y a une commission parlementaire transpartisane qui a travaillé d'arrache-pied pendant un an pour élaborer la loi de lutte contre le narcotrafic. Dans cette loi, il y a beaucoup, beaucoup de mesures de renforcement de l'appareil judiciaire, des capacités de police, de répression.
Évidemment, tout n'est pas parfait. On est encore très, très loin de l'efficacité optimale. Il y a encore des morts, il y a encore du trafic.
Mais dans cette loi, il y a également tout un pan de lutte contre le blanchiment d'argent. Et ça, je pense que c'est la vraie solution pour lutter contre le narcotrafic. Pourquoi ?
Parce que lutter contre le blanchiment, c'est finalement priver les narcos de leur argent.
Xavier Bertrand