"Je n'ai pas toujours été encouragée par le système", confie l'astrophysicienne Kumiko Kotera
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Il est 6h21. Les stéréotypes ont la vie dure. Moins de 30% des chercheurs dans le monde sont des femmes. Elles sont sous-représentées en physique, en maths, en technologie. Selon l'UNESCO qui organise tous les 11 février la journée internationale des femmes et des filles de science. Pourquoi ce plafond de verre perdure ? Comment réussir enfin à le briser ? Bonjour Kumiko Kotera. Bonjour. Vous êtes astrophysicienne au CNRS. Première femme à diriger l'Institut d'astrophysique de Paris qui existe pourtant depuis 1937. Vous avez fait une thèse sur les rayons cosmiques. Vous avez publié un livre, l'univers violent l'an dernier.
Et malgré cette déjà très belle carrière, vous refusez qu'on dise de vous que vous êtes exceptionnelle. Vous n'êtes pas une anomalie. C'est ce que vous avez dit l'an dernier face à des sénateurs lors d'une audition.
En effet, je pense que ce serait... J'espère ne pas être exceptionnelle. Et j'aimerais bien que ce ne soit pas une exception de pouvoir faire une carrière scientifique en tant que femme dans la recherche. Et c'est en ce sens-là... Je pense qu'il est possible aujourd'hui de combiner différentes appétences, différentes envies, de diriger des laboratoires, des choses comme ça, tout en étant une femme. Et en ce sens-là, je pense qu'il ne faut pas qu'on me voit comme exceptionnelle. Est-ce que vous avez hésité, vous, à embrasser une carrière scientifique ? J'ai hésité, mais pour des raisons assez amusantes, peut-être, qui sont qu'à la base, je voulais devenir écrivain. Ah oui !
Et c'est assez intéressant, je pense, que justement, finalement, aujourd'hui, je sois astrophysicienne dans ma carrière. Et aussi, j'ai pu combiner mon envie, mon univers un peu littéraire et créer ce livre. Pour moi, c'est un message assez fort, c'est-à-dire qu'on n'a pas besoin de faire forcément ce choix de faire taire un pan de notre cerveau et qu'il est possible toujours d'être une scientifique avec toute notre nature. Est-ce que vos parents, vos professeurs, vos proches vous ont toujours encouragé, justement, à aller vers la voie scientifique ? Je pense que j'ai eu beaucoup de chance, parce que mon entourage direct m'a beaucoup encouragée, m'a toujours soutenue.
Après, je n'ai pas toujours été complètement encouragée par le système, je dirais. Et ça, à postérieure... Ça se manifestait comment ? C'est rien de vraiment direct. C'est là où c'est un peu insidieux, je pense. C'était, par exemple, parce que j'aimais beaucoup aussi les lettres. On m'a pas mal poussée à faire des études littéraires. Et moi, il y a eu un moment où je m'étais dit, bon, en fait, non, je vais faire de la science. Et voilà, il y a eu comme ça des petits moments où c'était pas très clair. C'est fourbe, en fait. C'est pas, non, tu ne feras pas, c'est, ah, ce serait peut-être bien qu'il fasse ça. Voilà.
Alors, à postériori, je me pose la question de cette composante sociétale, de pourquoi, finalement, ça n'a pas été absolument naturel dans mon cursus d'embrasser des études scientifiques. Mais bon, je ne sais pas très bien si c'est...
Mais est-ce qu'on vous a mis des bâtons dans les roues, est-ce qu'au cours de votre carrière, je ne sais pas, pour accéder à la présidence de cet institut, à la direction de cet institut d'astrophysique de Paris, pour faire vos recherches ? Est-ce qu'il y en a qui vous ont doublé, qui sont allés plus vite que vous, parce qu'ils étaient des garçons ? Vous avez pu constater ça ou pas ?
Pareil, je pense que ça n'a jamais été des découragements ou des collisions frontales. C'est beaucoup plus diffus. C'est là où, voilà, c'est un peu fourbe ou vicieux ou insidieux. Je pense que c'est plus dans l'air, dans les stéréotypes. Alors, il y a deux phases. Je dirais qu'en tant que jeune fille, jeune femme, ce qui est compliqué, c'est qu'à cause des stéréotypes qui existent autour d'un chercheur, de ce que peut être un scientifique, on a beaucoup de mal à nous projeter. Donc, il y a déjà une forme d'autocensure ? Absolument, et même l'autocensure, d'après les statistiques, arrive dès le CP.
C'est-à-dire qu'une petite fille qui entre en CP est très contente de faire des maths, elle sort du CP, elle a décidé que les maths, ce n'étaient pas pour elle. Donc, il y a un vrai problème sociétal. Ça veut dire quoi ? Ce sont les enseignants qui propagent ces stéréotypes ? Je ne sais pas si c'est les enseignants, si c'est l'ensemble de la société. Si, par exemple, les enseignants n'ont pas forcément été formés à aimer les maths, ce n'est pas quelque chose que les enseignants vont croire. Et c'est un cercle vicieux, en fait. Je ne dis pas du tout que les enseignants font un travail formidable.
Mais donc, il y a quand même, dans l'ensemble de la société, cette croyance que les filles sont plutôt artistiques, littéraires, etc. Et ça, je pense qu'il y a quelque chose qui infuse dans le cerveau des petites filles dès 7 ans.
Alors, qu'est-ce qu'il faudrait faire pour les inciter à se lancer dans la science aux petites filles qui nous écoutent peut-être ? Ou aux jeunes filles qui hésitent à faire de la science ?
Qu'est-ce que vous pouvez leur dire ? Qu'est-ce que je peux leur dire ? Il y a plusieurs étapes. Justement, je pense qu'il y a un travail à faire au niveau de l'enseignement, de ces personnes qui accompagnent les enfants, et les aider à trouver des solutions pour rendre la science, les maths, la physique ludique.
Parce que vous dites que c'est ludique, on résout des puzzles, c'est ça la science. Pour vous, vous voyez ça comme un jeu, en fait. Oui. Mais c'est bien de le dire aussi, parce que pour beaucoup, c'est un enfer. Et vous, vous dites, mais non, en fait, c'est de la joie collective. On résout des puzzles, c'est satisfaisant, c'est créatif. Ça a l'air chouette avec vous.
Non, non, mais c'est vraiment ça. Pour moi, il y a ce stéréotype qui est ancré dans la société du chercheur solitaire, dans son bureau, qui va, donc souvent un mâle blanc, qui va sortir des équations devant son tableau. C'est absolument pas comme ça qu'on fait de la recherche, qu'on fait de la science. C'est vrai, quand je dis, et quand j'écris dans mon livre, que la science ou la recherche aujourd'hui, en tout cas telle que je la vis, c'est vraiment de la joie collective, c'est une réalité. C'est-à-dire que le matin, on se lève parce qu'on a envie de résoudre des petits puzzles.
Et c'est cette dopamine qui se libère à chaque fois qu'on résout, mais même des toutes petites choses à chaque moment, qui va faire qu'on arrive finalement à résoudre des grandes questions. C'est comme ça qu'on travaille.
Donc aux petites filles qui nous écoutent, si elles ont cet enthousiasme-là, gardez-le parce que vous pouvez ouvrir toutes les portes, il n'y a pas de problème. Absolument.
Et puis, je voudrais dire que justement, ce qui est très important, c'est qu'il faut qu'elles viennent en étant elles-mêmes, avec leurs doutes, leurs forces, leurs sensibilités, leurs façons de voir le monde. Et c'est ça qui fait que la façon dont elles vont faire de la science va être très belle.
Et puis il y a une petite fille qui avait un rêve, c'était d'aller dans l'espace. Sophie Anneau, elle va réussir puisque dans deux jours, normalement, elle va rejoindre la Station Spatiale Internationale et c'est seulement la deuxième femme française dans l'espace après Claudie Aignoret, c'était il y a 25 ans. Ça ne va pas vite. Merci beaucoup Kumiko Koterra, astrophysicienne et directrice de l'Institut d'astrophysique de Paris.