Bernard Guetta - L'interview politique du 18/05/26
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bonjour Bernard Guetta, vous êtes député européen Renew, élu depuis 2019, vous avez aussi été longtemps journaliste spécialiste de politique internationale et on va bien sûr beaucoup en parler dans cet entretien. Et d'abord le Moyen-Orient au Liban, malgré la prolongation de la trêve en fin de semaine dernière, trêve entrée en vigueur le 17 avril, les frappes israéliennes se poursuivent dans l'est et le sud du pays. Le Hezbollah continue pour sa part de revendiquer des attaques contre l'armée israélienne. Il n'y a pas vraiment de quoi être optimiste sur la suite des opérations, non ?
Écoutez, non, mais en même temps, en ce moment même à Washington, il y a des pourparlers israélo-limanais et il y a sur la table, on ne sait pas ce que ça donnera, mais il y a sur la table un document de travail qui parle très clairement, très nettement d'une paix israélo-libanaise. Ce qui serait une première, évidemment. Ce qui serait une première et même entre les lignes d'une reconnaissance mutuelle.
Alors, ce n'est pas dit aussi clairement, mais tout le document porte à cela et il y a en ce moment au Liban toute une partie de l'opinion, toute une partie du pays qui défend très ouvertement, et c'est une nouveauté absolue, l'idée d'une reconnaissance mutuelle des deux États et donc d'une coopération politique et économique. Économique et politique, faudrait-il dire.
Alors, ça c'est effectivement un motif d'optimisme, d'autant que c'est la première fois depuis des décennies que les deux pays négocient directement. En vérité, depuis le cessez-le-feu de 1949. Mais, parce qu'il y a un mais, c'est le Hezbollah, bien sûr, qui rejette toujours ces négociations, puisqu'un des points d'achoppement, c'est bien sûr le désarmement du groupe soutenu par Téhéran et piloté directement par Téhéran. Comment on peut sortir de ce problème qui est que le gouvernement libanais ne peut pas désarmer le Hezbollah et l'armée israélienne en fait un préalable ?
Écoutez, l'armée israélienne, et Israël d'une manière générale, Israël n'est pas déjà une dictature militaire, elle a un gouvernement civil. Non, sérieusement parlant, évidemment qu'Israël en fait un préalable. Est-ce que le gouvernement libanais serait réellement incapable de désarmer le Hezbollah ? Non. Ça a été le cas jusqu'ici ? Ça a été le cas parce que les Libanais, et on les comprend et on les approuve, ont une peur panique d'un retour aux années de guerre civile.
Et évidemment que si l'armée libanaise, sur instruction du gouvernement, se mêlait de vouloir désarmer par la force, parce que le Hezbollah ne se laisserait pas faire cette organisation, ce serait, en tout cas partiellement, possiblement, une guerre civile. Alors évidemment, bon, les Libanais sont extrêmement réticents, mais d'un autre côté, les coups portés par l'armée israélienne au Hezbollah sont non pas définitifs, mais tellement durs qu'ils peuvent contribuer à un affaiblissement tel de cette organisation, qu'elles doivent finir par accepter de gré ou de force. C'est une possibilité, malheureusement pas du tout une certitude.
Alors, sur l'autre front moyen-oriental, c'est bien sûr entre les États-Unis et l'Iran, le porte-avions américain USS Gerald Ford est rentré samedi en Virginie, aux États-Unis, ce qui réduit évidemment les capacités américaines au Moyen-Orient. Est-ce que c'est pour vous un signe net de désescalade ?
Il n'y a aucune netteté, ni dans un sens, ni dans l'autre. Il y a une confusion générale qui tient au fait, qui tient à l'échec de l'opération israélo-américaine contre le régime iranien, premièrement, et beaucoup plus sérieusement, beaucoup plus gravement, profondément, à l'incohérence absolue du président des États-Unis, qui est tout sauf un homme d'État.
Justement, on a interprété ces volte-faces, on a pu les interpréter, ça c'est la version positive, comme la possibilité de créer une instabilité stratégique chez ses ennemis, mais c'est aussi au sein de l'administration américaine qu'il y a une instabilité stratégique.
Non, je crois que c'est beaucoup trop prêté à cet homme qui est tout simplement incohérent, qui ne sait pas ce qu'il veut, qui ne sait pas où il va, et qui est profondément dénué d'intelligence, en tout cas d'intelligence politique, car pour ce qui est de faire de l'argent, il sait le faire en monnayant sa fonction présidentielle à la tête des États-Unis, dans des proportions qui sont absolument effarantes, qui relèvent évidemment du conflit d'intérêts avéré. Mais aujourd'hui, ce qui est frappant dans la situation sur ce front, c'est à quel point les objectifs de Benjamin Netanyahou et de Donald Trump sont différents, pour ne pas dire divergents.
Donald Trump n'aspire qu'à une seule chose, c'est sortir de ce qui est devenu un guépier économique et politique absolument redoutable pour lui, alors que Benjamin Netanyahou, fidèle à sa ligne depuis quelques trois décennies, veut une chose, qui est le renversement, la chute du régime théocratique iranien, et donc, espère-t-il, parce que ça ne serait pas forcément lié, et donc la fin du programme nucléaire iranien.
Alors, autre guerre, c'est celle entre l'Ukraine et la Russie, guerre des drones intenses, nouvel épisode ce week-end, dans la nuit de samedi à dimanche, la Russie a lancé près de 300 drones, deux morts, et de l'autre côté, 556 drones ukrainiens ont passé la frontière russe, quatre morts, ce qui est intéressant, c'est qu'on constate maintenant que des territoires qui sont situés à 2000 kilomètres de la frontière ukrainienne, en Russie, sont désormais régulièrement frappés, ce qui souligne certaines fragilités de la défense russe.
Mais vous avez tout à fait raison, parce que la guerre, la guerre du détroit d'Orbouz, on va l'appeler comme ça, cette guerre fait oublier largement la guerre d'Ukraine, alors qu'il se passe sur ce front-là, au moins deux choses intéressantes. Premièrement, les Ukrainiens ont reconquis des parcelles de territoire.
Je crois que c'est 120 kilomètres carrés ce dernier jour.
C'est le chiffre qui est cité, ce n'est pas énorme, évidemment pas, ce n'est pas un renversement de la situation. Mais c'est symbolique. Absolument, absolument, c'est-à-dire que les Russes reculent, si peu que ce soit, ils reculent au lieu de progresser sur le terrain. C'est le premier point. Et deuxième point, les Ukrainiens sont devenus, en matière d'armement, une puissance de premier rang mondial. C'est-à-dire qu'ils inventent et produisent presque quotidiennement, en tout cas tous les mois, de nouvelles armes, qui sont à chaque fois des perfectionnements de leurs drones, mais aussi des missiles de moyenne et longue portée.
Et on assiste à cette chose absolument incroyable, qui est que l'Ukraine, de plus en plus régulièrement, touche le territoire russe, touche le territoire russe et fait des dégâts. Alors, en comparaison avec les dégâts faits par la Russie sur le territoire ukrainien, c'est peu de choses. Mais quand on pense à la disproportion des forces entre la relativement petite Ukraine et la très très grande Russie, le pays le plus étendu du monde, rappelons-le à chaque fois, le pays le plus étendu du monde, c'est absolument stupéfiant. Stupéfiant. Ce peuple est absolument héroïque. Mais vraiment, vraiment héroïque. Chapeau bas. Chapeau bas.
Alors, vous évoquiez les incohérences de Donald Trump, mais Vladimir Poutine, lui, il y a une semaine, a assuré que la guerre en Ukraine se dirige vers sa fin. Il serait même prêt à rencontrer Volodymyr Zelensky pour signer un accord. Est-ce que, lui, on peut le croire ? Non.
On ne peut pas croire ce menteur professionnel et cet agresseur, ce dictateur, évidemment, qui est Vladimir Poutine. Non, la phrase à laquelle vous faites allusion était extraordinairement ambiguë. Et je crois qu'elle était essentiellement destinée à dire à l'opinion publique russe « Nous allons vers la victoire ». C'était ça, le message.
Ce, et alors même que, visiblement, l'opinion publique russe manifeste des signes de défiance croissante à l'égard de Vladimir Poutine.
Écoutez, si un quelconque chef d'État occidental, de démocratie, avait le taux d'approbation, si ce n'est de popularité, dont bénéficie Vladimir Poutine, mais écoutez, il danserait de joie, évidemment. Mais pour la Russie, même ces 60% et quelques d'approbation sont très, très préoccupants pour le Kremlin, dans la mesure où, de mois en mois, ce taux d'approbation régresse. Et on arrive, pour la Russie, qui a des taux tout à fait inquiétants pour Vladimir Poutine, parce que, mettez-vous à la place d'un citoyen russe, dring, dring, le téléphone sonne, « Bonjour monsieur, c'est l'Institut de sondage, etc. » « Est-ce que vous aimez Vladimir Poutine ?
» « Mais non, je ne l'aime pas, je l'adore, évidemment, parce que les écoutes, la peur, etc. » Donc, quand on arrive à ces chiffres, ça veut dire qu'une partie importante, non pas majoritaire, mais importante, très significative de l'opinion russe, on a tellement, pardonnez-moi, on a tellement marre de cette guerre odieuse, odieuse pour la population russe aussi, beaucoup moins que pour la population ukrainienne, mais quand même, pour la population russe aussi, on a tellement marre qu'on commence à dire « Poutine, ça va comme ça. »
Chez nous, Gérald Darmanin, notre ministre de la Justice, se rend en Algérie pour relancer la coopération sécuritaire, notamment autour du narcotrafic et du sujet de la DZ mafia, puisqu'on a plusieurs responsables qui ont la double nationalité et qui sont réfugiés là-bas. Est-ce que c'est le signe d'un dégel après plusieurs mois, enfin plusieurs années même, de crispations intenses sur le plan diplomatique ?
Je le souhaiterais, je le souhaiterais, ce n'est pas encore joué, mais oui, on peut l'espérer. On peut l'espérer pourquoi ? Parce qu'il est évident que la France et l'Algérie doivent avoir des relations apaisées, normales et sortant de cette, je crois que le mot n'est pas trop fort, de cette hystérie quasi permanente qui règne entre nos deux pays. Alors cette hystérie, elle tient à l'histoire, elle tient à des ressentiments des deux côtés, en vérité des deux côtés, justifier et pas justifier, mais n'entrons même pas, n'entrons plus jamais dans ce débat. Laissons-le aux historiens.
En revanche, il y a un débat qui nous intéresse, nous, citoyens, observateurs ou pas de la politique internationale, c'est que la France et l'Algérie sont condamnés à s'entendre, qu'elles le veuillent ou qu'elles ne le veuillent pas.
Je rappelle que le journaliste Christophe Glez est emprisonné depuis un an dans les geôles algériennes. Il faut qu'ils sortent. Merci Bernard Guetta et très bonne journée à vous. Merci d'avoir répondu aux questions de Gradioji. Merci beaucoup David. On vous retrouvera demain matin. Votre invitée sera Virginie Calmel, présidente de Croissance Plus, vice-présidente DLR. Sous-titrage ST' 501
Bernard Guetta