Élie Tenenbaum : les 36 milliards d'euros en plus pour les armées permettent "d'être sincère vis-à-vis des engagements"
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France Inter, le 5-7.
Il est 6h21, une rallonge pour le budget des armées. Vote solennel aujourd'hui à l'Assemblée pour actualiser la loi de programmation militaire qui court jusqu'en 2030. Le texte prévoit 36 milliards d'euros de plus. Pour faire quoi ? C'est ce que nous allons voir avec vous, Elie Tennenbaum. Bonjour.
Bonjour.
Vous travaillez à l'Institut français des relations internationales. Vous êtes le directeur du Centre des études de sécurité de l'IFRI. Alors cet argent, pour paraphraser Emmanuel Macron, ça permet d'être puissant et donc d'être craint ?
Oui, en tout cas, ça permet d'être sincère vis-à-vis des engagements qui se sont donnés sur les armées depuis plusieurs années maintenant puisque le format des armées est régi par une programmation pluriannuelle depuis 1960 et les débuts de la décision. Mais souvent avec des objectifs physiques en nombre de moyens qui sont sous-dimensionnés sur le plan financier.
Alors très concrètement, on va acheter quoi avec cet argent ? Des armes ?
Oui, des plateformes, des équipements, des chars, des avions, des bateaux bien sûr, mais aussi beaucoup de munitions, des pièces détachées. Et puis c'est aussi pour payer des soldes, entretenir des infrastructures, payer des opérations, du carburant pour faire rouler les véhicules et globalement le fonctionnement des armées.
Et est-ce que cet argent, au final, il est réinjecté dans l'économie française ? À qui on achète ces armes, ce matériel, ces munitions ? À des entreprises françaises ?
Oui. Alors effectivement, la dépense de défense, elle se caractérise par un haut niveau de ce qu'on appelle la dépense d'investissement, et notamment pour de l'acquisition de matériel, ce qui est davantage que pour tous les autres types de dépenses publiques, qui sont plutôt portés sur le fonctionnement. Et cette dépense d'investissement, et notamment pour les acquisitions, vous l'avez surtout, en France en tout cas, sur des matériels français, qui sont conçus en France avec une valeur ajoutée qui est française, et pour une bonne partie de la production, on va dire, jusqu'à un certain point de la chaîne de valeur.
Évidemment, les matières premières, évidemment, un certain nombre de composants électroniques que vous allez être importés, mais globalement, par rapport à d'autres achats, les acquisitions militaires sont plutôt orientées, évidemment, sur des chaînes de valeur françaises, nationales, avec ce qu'on appelle une base industrielle et technologique de défense nationale, qui est relativement cohérente et sur laquelle on essaie de faire couvrir tout le spectre.
Mais pourtant, il y a un rapport de députés qui a été publié il y a un mois et demi, qui disait que la France n'était clairement pas autonome, justement, dans la production des armes, surtout pour les armes légères, on est mauvais, disait-il, on sait faire des rafales, grosso modo, mais on ne sait plus faire des fusils.
Oui, après, il y a des choix qui ont été faits entre payer cher du matériel français, sur lequel on n'était pas forcément spécialiste, et sur lequel on n'avait pas forcément de production à l'échelle, et puis, effectivement, s'équiper sur étagère, en sachant que quand le choix de la préférence nationale n'a pas été fait en termes d'acquisition, c'est souvent au profit d'une préférence européenne. Vous parlez des fusils d'assaut, par exemple, où il y a un choix qui a été fait historique de s'armer du côté d'une production allemande.
Pour autant, ça a été considéré aussi comme un élément moins stratégique sur le plan national que d'autres, comme, effectivement, le porteur de l'arme nucléaire, vous évoquiez le rafale, ou d'autres équipements, les sous-marins nucléaires, dont on considère que la technologie est plus stratégique qu'un fusil d'assaut.
Et d'ailleurs, est-ce que nos voisins européens font le même effort ?
Oui, globalement, vous avez un enjeu de défense qui a été très clairement revalorisé à travers toute l'Europe depuis au moins l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie. Vous avez des objectifs collectifs que se sont dotés les pays de l'OTAN, et notamment les pays européens de l'OTAN, qui ont été revalorisés à la hausse de façon systématique. L'année dernière, au sommet de la haie de l'OTAN, les pays de l'OTAN se sont fixés un objectif d'arriver à 3,5% du PIB de dépense dans la défense à horizon 2035.
Pour tout vous dire, on venait d'un chiffre inférieur à 2% il y a quelques années, mais tout juste pour ce qui est de la France à 2% du PIB, ce qui est un niveau historiquement plutôt bas, si vous comparez aux moyennes qu'on avait pendant la guerre froide. Et donc, oui, globalement, l'Allemagne fait plus que doubler son budget de défense. La Pologne est à 4,5% de son effort de défense.
Donc, la France ne fait que suivre, plutôt en arrière d'ailleurs. Et est-ce qu'il y a une coopération européenne pour la production d'armes, une mutualisation ? Est-ce qu'il y a une collaboration ?
Vous avez l'Union européenne qui essaye d'encourager au maximum à travers un certain nombre de projets, d'instruments. Si, bien sûr, ça existe. Vous avez tout un tas de projets en coopération, mais on ne le fait pas assez. En tout cas, pas assez pour créer véritablement un effet d'entraînement ou créer les économies d'échelle que l'on chercherait. Et d'autant qu'alors qu'il y a plus d'argent dans la défense, il y a une inquiétude, voire à nouveau une forme de fragmentation du marché européen.
Merci Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l'IFRI, l'Institut français des relations internationales. Vous étiez en direct dans le 5-7.