Banditisme corse : peut-on parler de mafia ?
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France Culture, question du soir. Quentin l'a fait.
Depuis 2023, 35 homicides ont été recensés en Corse, faisant de cette île la région la plus criminogène de France. Au-delà de ces assassinats, les actes de violence sont légions, explosions, incendies de bateaux, intimidation contre des entreprises qui refuseraient de verser de l'argent à un clan mafieux, règlements de comptes. Aujourd'hui et depuis les années 80, les bandes criminelles sont solidement implantées dans la vie locale et ont mis en coupe réglée l'ensemble de l'île. La Brise de Mer, le Petit Bar, le clan de Jean-Jérôme Colonna, les clans mafieux ont infiltré la société et ses institutions, désormais sous l'emprise du crime organisé.
Alors peut-on parler de mafia lorsqu'on parle de banditisme corse ? Deux invités pour en débattre ce soir, Jacques Foloroux. Bonsoir. Bonsoir. Vous êtes grand reporter au journal Le Monde. Votre ouvrage paraît aujourd'hui. Il est intitulé « Corse, mafia et antimafia. La guerre est déclarée. » C'est aux éditions. Robert Laffont, face à vous, Jean-François Guéraud. Bonsoir. Bonsoir. Vous êtes commissaire général de la police nationale. Vous vous exprimez, je le précise, en qualité d'auteur d'ouvrage sur la sociologie du crime. J'en cite deux, notamment. Le premier, les sociétés du silence, l'invisibilité du crime organisé, qui a paru en 2025 aux éditions Fayard.
Le second, la mafia et la Maison Blanche. C'était en 2023 aux éditions Plon. Merci à vous deux d'être présents ce soir dans Question du Soir. Et c'est avec vous, Jacques Foloroux, que je commence en citant votre livre. Notamment, vous écrivez, au nom de la solidarité familiale ou de villages, ils trouvent, vous parlez, des bandits, des caches chez des gens insoupçonnables. Ils sont informés sur leurs ennemis et les menaces qui les entourent. Ils ont transformé la Corse en sanctuaire. D'où l'appel des collectifs à rompre le silence et à sortir de ce huis clos mortifère en criant haut et fort le mot qui fait tâche, mafia. Pourquoi ce mot fait-il tâche en Corse ?
Il a été difficile à accepter, je pense, par la société Corse, pas simplement par l'État, parce qu'inévitablement, ça renvoie à une image très dégradée de ce qui est devenu cette île. Ça ne réduit pas cette île simplement à ce phénomène de violence organisée. Mais le mot mafia me semble important, parce que, comme ça a été dit, pour bien agir, il faut bien penser. Et que, comme vous l'avez dit en rappelant quelques mots, c'est-à-dire que cette violence organisée, elle est mafieuse. C'est-à-dire que, je pourrais le reprendre autrement, en disant qu'on n'a pas affaire qu'à des voyous.
Un voyou devient mafieux quand, d'un coup, il sort de sa sphère naturelle et qu'il pèse sur la société qui l'entoure. Quand il pèse sur la démocratie, quand il pèse sur l'élection d'un maire, quand il pèse sur l'achat d'un commerce, quand il pèse sur l'organisation de la société. Quand il a une influence sur la société. C'est ça, c'est son emprise. Et le propre, je pense, vraiment, de cette mafia Corse, à la différence d'autres mafias, parce que chaque mafia est différente. Le mot mafia ne définit pas un mode d'organisation, il définit un phénomène de violence organisée. Ensuite, sa structuration interne varie selon les pays, la géographie, l'histoire, le rapport à l'État, etc.
Et donc, la mafia Corse, sa grande spécificité, je pense même sa force, c'est son emprise sociale. Avant même l'exercice de la violence, qui existe ailleurs. Mais sa force, c'est son emprise, son incrustation dans une société qui a un périmètre étroit. 360 000 personnes, c'est très peu. Et de ce fait, la pression sur chaque individu, elle est extrêmement puissante. Pourquoi vous êtes fondamentalement mal à l'aise, Jean-François Guéraud, avec ce terme de mafia, pour caractériser le banditisme Corse en particulier ?
Le mot mafia a une histoire. Et il me semble toujours très important de bien décrire le réel. Ce dont on a besoin, c'est d'un diagnostic clair.
Vous êtes d'accord là-dessus, il faut bien décrire le réel.
On est entièrement d'accord de ce point de vue-là. Mais, on apprend ça en philosophie, les mots précèdent les choses. Et si on veut avoir un diagnostic éclairé, il faut absolument apposer un bon concept sur la réalité pour la faire émerger. Le mot mafia a une histoire. Il faut revenir rapidement là-dessus, parce que c'est vraiment fondamental. C'est un mot qui est situé historiquement et géographiquement, qui a servi à définir une organisation criminelle au XIXe siècle. C'est Cosa Nostra, à partir du XIXe siècle, en Sicile. C'est donc un nom propre.
Et par la suite, assez tardivement, à partir des années 60, à la fois en Italie et surtout aux Etats-Unis, grâce aux révélations des repentis, on s'est rendu compte que ce nom propre était un nom impropre, puisque les mafieux eux-mêmes utilisaient un autre mot, c'est Cosa Nostra, notre chose à nous. Et les repentis ont dit, vous savez, le mot mafia, c'est un mot pour les journalistes, c'est un mot pour la police, c'est un mot pour le grand public, mais nous, on ne l'utilise pas. Et ce mot a encore évolué par la suite. Il s'est popularisé, il s'est même mondialisé, il s'est démocratisé.
Il est devenu aujourd'hui, dans la langue politique et journalistique, un synonyme de criminalité organisée. Et, on va même encore plus loin, aujourd'hui, le mot mafia est utilisé comme synonyme du mot association. On parle de la mafia des hormones ou de la mafia de l'agroalimentaire. Donc, en réalité, aujourd'hui, il y a une hyperextension du concept qui est appliquée à toutes les formes de criminalité organisée, alors même qu'il y a, me semble-t-il, et on pourrait revenir, une singularité sociologique des organisations que l'on doit qualifier de mafia.
On va revenir sur cette distinction. Une autre, d'abord, que je voudrais vous faire préciser. Quel schisme vous opérez, justement, entre, d'un côté, la mafia, de l'autre, la criminalité organisée ?
Ce qui caractérise une mafia, mais on peut avoir une autre définition, et je comprends le point de vue de Jacques Folleroux. On laisse Jacques Folleroux répondre, évidemment. Je comprends tout à fait son point de vue. À partir de l'expérience italienne et américaine, et donc de l'expérience des opérations judiciaires, des enquêtes judiciaires et de la sociologie italienne, une mafia, ce n'est pas du banditisme, c'est fondamentalement une sociologie de société secrète. Voilà. On est à France Culture, vous avez des auditeurs cultivés, c'est la sociologie de York Simmel.
Toutes les sociétés secrètes ne sont pas des organisations criminelles ou des mafias, mais certaines organisations criminelles ont une sociologie de société secrète, et on va définir ce qu'est une société secrète. Et celles-là, on peut les appeler mafias. Et il y en a très peu à travers le monde.
Il n'y a pas, Jacques Fallouroux, de société secrète, telle que les racontent, telle que les décrit Jean-François Guéraud, encore, c'est une autre forme de mafia, ou vous expliquez justement qu'il y a des liens qu'on peut opérer, des liens de comparaison avec Cosa Nostra ? Il y a des liens de comparaison, mais en effet, il n'y a pas eu cette structuration initiale, historique, par les sociétés secrètes. Mais je pense qu'il ne faut pas être tributaire de cette histoire. Je pense que si on veut vraiment être efficace en termes d'action publique et nourrir le débat public utilement, il faut se rester, en effet, il faut bien serrer les problèmes.
Mais je pense qu'il faut bien préciser quelle est la nature de cette emprise violente sur une société. Là, je parle de la Corse, sur un territoire. Et que le mot mafia, ce n'est pas un concept qui est appliqué sur une réalité, en l'occurrence.
Moi, j'ai commencé à utiliser ce mot-là à la suite d'un travail journalistique très approfondi en 2004, à la suite d'un premier ouvrage, où je, tout d'un coup, à la faveur d'un livre, où vous rassemblez énormément d'informations, m'est apparu assez clairement qu'on n'avait pas affaire à des voyous issus d'une génération spontanée, qu'on avait affaire à des gens qui s'inscrivaient dans une histoire, qu'ils avaient une vision, finalement, quasi politique de leur rapport à leur environnement. Et puis ensuite, 2019, du temps est passé pour que ça fasse son chemin dans les esprits. Et ce n'est pas simplement lié à mon travail, bien entendu.
Les deux collectifs qui sont nés pour répondre à cette violence-là, ce sont eux-mêmes dénommés collectifs anti-mafia. Et donc, si vous voulez, ce terme de mafia, pour moi, en Corse, je vais vraiment m'appliquer à essayer d'apporter des éléments pour définir la mafia corse. Racontez-nous, justement, très précisément, l'influence dont vous parliez un peu plus tôt. Donc, quelle est l'influence de ces groupes sur la société corse ? Vous parlez même de mentalité insulaire liée à la mafia. Non. Pardonnez-moi, j'ai du mal. C'est ce que vous m'écrivez. La mafia est d'autant plus enracinée dans les mentés insulaires, écrivez-vous.
Oui, c'est-à-dire que je pense que ça n'est pas l'insularité, ni l'identité, ni la culture corse qui fait la mafia. Je pense qu'en revanche, que des systèmes criminels, que des bandes criminelles, etc., qui se sont installées en Corse à partir du début des années 80, ont instrumentalisé, à leur profit, la notion d'insularité, la notion d'identité, la notion de corsitude, etc. Mais pour vous donner très concrètement l'exemple, comment est-ce que ce milieu pèse sur la société civile ? Ce sont des choses toutes simples. Par exemple, ils vont pendant des années, par exemple, prenons Ajaccio, vous aviez le petit bar qui organisait, par exemple, les soirées qui pouvaient être organisées ou pas.
Le petit bar qui n'est plus qu'un bar, qui est un clan mafieux. Le petit bar qui est le nom d'une bande mafieuse, qui ont été les héritiers du parrain Jean-Gé Colonna, qui a régné sur la Corse du Sud pendant plus de 20 ans. Donc, le petit bar à son apogée disait qu'un établissement ou non ou pas pouvait organiser une soirée. Juste, le fait d'organiser une soirée dans un bar, c'était les voyeurs qui organisaient ça. Mais après, je ne vais pas vous lister tous les moyens d'agir, finalement, de peser sur leur environnement, mais ça va jusqu'à la désignation ensuite d'élus. C'est aussi la main mise sur les marchés publics, c'est la main mise aussi sur la distribution du café, etc.
Institutions, marchés publics, produits de première nécessité, influence aussi sur qui peut ou non organiser des soirées dans un bar. Jean-François Guéraud, on n'est pas là dans des pratiques typiquement mafieuses ?
Oui. Alors, pour répondre à Jacques Founroux, je ferai deux remarques. Premièrement, l'émergence du concept de mafia en Corse a une utilité. c'est celui de l'éveil des consciences. Faire que, à la fois la société et l'État prennent conscience du fait qu'il y a un très grave problème de criminalité organisée en Corse, mais qui remonte au XVIIIe siècle. Quand on a cette profondeur historique, on est frappé. Au XIXe siècle, l'État français envoie l'armée, il y a des commissions d'enquête, il y a tout un débat public très vif, etc. Jacques Foulon nous dit qu'il faut se détacher de cette histoire. Il y a une profondeur historique qui est intéressante.
On peut discuter de la singularité aujourd'hui du moment historique, mais déjà, par exemple, sous l'administration de Pascal Paoli au milieu du XVIIIe siècle, c'est déjà un énorme sujet du débat public. C'est un sujet durant tout le XIXe siècle, et même dans l'entre-eux-deux-guerres, on voit à un moment donné, on va utiliser déjà le concept de mafia pour qualifier la criminalité organisée en Corse. C'est intéressant, au moment même où le mot mafia est entré dans le débat public en Sicile depuis 60-70 ans. Donc c'est intéressant. Donc le mot mafia est utile pour éveiller les consciences. Ça, je ne le lis pas.
Deuxième remarque, et c'est là que je vous rejoins, je vous rejoins Jacques Folleroux, c'est vrai que si on ne peut pas parler de mafia au sens sociologique, il y a des pratiques mafieuses, c'est-à-dire qu'il y a quand même des points de correspondance avec ce que l'on voit en Italie, dans le Méso de Giorno, en particulier dans le contrôle territorial. Dans l'Italie du Sud. Oui, dans l'Italie du Sud. Donc dans le contrôle territorial, c'est évident. Deuxièmement, dans le rapport aux politiques, dans la capacité à être dans la contiguïté, voire dans la corruption du monde politique, et ça c'est un phénomène qu'on rencontre dans l'histoire du manditisme corse déjà au XIXe siècle.
Dans la capacité à distiller de la peur le point de comparaison que font souvent les Italiens et les Corses entre eux, c'est que les territoires de pratiques mafieuses ou de mafias sont des territoires de la peur et du silence, où on devient sourd et muet. Donc c'est vrai qu'il y a beaucoup de ressemblances qui sont intéressantes.
Jacques Foloroux a soulevé par ailleurs un point important. Il peut y avoir une utilité à parler de mafia du point de vue de la lutte contre ces mafias, et donc du point de vue de l'État pour justement agir contre elle. Est-ce que vous êtes d'accord avec ce point ?
Oui, mais l'idée qu'on puisse utiliser le mot mafia, c'était déjà apparu dans un rapport qu'on a peut-être un petit peu oublié, pas Jacques Foloroux, il connaît ça par cœur, mais c'est le rapport du député PS Jean Glavani en 1998 sur l'utilisation des fonds publics en Corse. Et déjà dans ce très gros rapport qui fait plus de 600 pages, qui est très intéressant à lire, il est question de pratiques pré-mafieuses. Donc c'est déjà quelque chose qui est dans les esprits. On a quelques années plus tard, deux ans après, le rapport non publié du procureur Bernard Legrand qui déjà pose la question.
Donc oui, il y a une utilité à veiller les consciences, mais méfions-nous d'utiliser un concept qui peut peut-être soit grossir à l'extrême la situation en faisant peur aux populations. Parce que quel est le non-dit derrière le concept de mafia ? C'est ce qui se passe en Italie ou aux États-Unis et Cosa Nostra. c'est que ce sont des réalités criminelles indéracinables. Vous voyez ? Donc ça instille quand même, ça instille quand même implicitement dans les populations l'idée sur laquelle il faut vivre avec.
La voix de l'ex-préfet de Corse, Jérôme Filippini, lors de la manifestation du 8 mars 2025, lui parle clairement, évoque clairement le terme de mafia. La mafia, il faut l'appeler comme telle. On a tous, moi y compris depuis 4 mois, tourné autour du pot. Il faut arrêter de tourner autour du pot. La mafia, pas simplement quelques personnes qui font leurs petites affaires. La mafia, c'est une ou plusieurs organisations qui veulent prendre le pouvoir. Et dans une démocratie, le pouvoir ne doit pas appartenir aux criminels. Il doit appartenir aux institutions légitimement désignées par le peuple, c'est-à-dire aux élus désignés par la volonté populaire.
Et l'État, nous pouvons triompher de la mafia. Jacques Folloroux, ce moment corse qu'il dit justement du rapport entre l'État français d'un côté et ses groupes de banditisme de l'autre. Pourquoi l'État français a-t-il mis tant de temps à parler de mafia ? Pourquoi le concept a pris tant de temps à émerger ? Je pense déjà qu'il y a une forme de désintérêt aussi de Paris. C'est-à-dire que la Corse est 360 000 habitants sur un pays d'aujourd'hui 70 millions de personnes. Ce n'est pas une priorité. Et tant qu'il n'y avait pas de trouble à l'ordre public majeur, Paris a toujours considéré qu'il avait d'autres chats à fouetter. Depuis 1998, depuis qu'un préfet français s'est assassiné quand même ?
Oui, alors, il ne s'est mobilisé, c'est ce que j'allais vous dire, il ne s'est mobilisé que quand il y a eu tout d'un coup une atteinte flagrante, très spectaculaire à son autorité et en tout cas à l'image de son autorité. Quand on lui a tué un préfet, en effet, l'État s'est mobilisé. Donc, je pense qu'il y a ça. Mais après, je pense que fondamentalement, ça touche finalement au cœur du problème et la raison d'ailleurs pour laquelle on est ici.
C'est-à-dire que c'est tout d'un coup que les esprits, et notamment en France, on puisse accepter l'idée qu'il y a un bout du territoire qui est soustrait à l'autorité de l'État, que l'État, et ça nous ramène à ce que c'est l'État en France, qui a créé la France. Est-ce que c'est l'État qui a créé la France ou la France qui a créé l'État ?
C'est l'État qui a créé la nation. Oui. C'est la singularité française.
C'est ça. Et donc, je pense qu'il y a une incapacité fondamentale des acteurs de l'État depuis des décennies à considérer qu'il puisse y avoir, en effet, sur un bout de son territoire, une forme de pouvoir concurrent et qu'il soit plus légitime que lui et davantage respecté et davantage craint. Ce qui est le cas aujourd'hui. Et toute la reconquête, c'est pour ça que le mot mafia est important, c'est-à-dire qu'il permet et qu'aujourd'hui, l'emprise de la mafia, sa force, ce n'est pas tant l'usage, ce n'est pas tant le fait d'avoir des armes, c'est le fait d'avoir conquis les esprits et d'avoir conquis une grande majorité des Corses que le pouvoir, il était entre leurs mains.
Et l'assassinat d'Alain Orsoni, l'ancien dirigeant nationaliste à l'enterrement de sa mère, a rappelé à l'ensemble de la société après 2025 qu'il a vu émerger la société civile via des manifestations, via les élus, via nationaux, via le vote d'une loi narco qui était importante parce que ça se décline aussi sur la lutte contre le crime organisé en Corse et le réveil de l'État via la création de nouvelles institutions.
L'assassinat, début janvier, d'un poids lourd de l'histoire politique un pilier du nationalisme de Corse à l'enterrement de sa mère, a envoyé un message clair à tout le monde en disant en fait, d'accord, on peut parler autant qu'on veut, le pouvoir, il reste entre les mains des voyous. Et dans le même temps, Jean-François Guéraud, est-ce que l'État, durant des années, durant des décennies, même, n'a pas regardé ailleurs ? Et ailleurs, j'entends, n'a pas regardé en particulier l'activité, l'activisme politique indépendantiste, parfois terroriste, Corse, bien plus que, justement, ces groupes mafieux, ce banditisme qui œuvrait parfois en parallèle, parfois à côté ?
Vous avez entièrement raison. Il y a eu, ce que j'ai décrit dans d'autres livres, un effet de diversion. Vous savez, l'État, en toute bonne foi, c'était vrai en France, c'était vrai en Italie pendant les années de plomb, c'était vrai aux États-Unis après le 11 septembre 2019, l'État a souvent beaucoup de mal à gérer en même temps plusieurs grandes menaces.
Le FLNC plutôt que la brise de mer, si je caricature.
Et c'est un peu ce qui s'est produit en réalité. Voilà, un petit effet de diversion qui s'explique tout simplement par des raisons capacitaires et matérielles. Il y a évidemment en Corse, c'est une histoire plus complexe, plus troupe que Jacques Folleroux a très bien décrit en ses livres. Il y a eu, sous la 4ème, mais aussi et surtout sous la 5ème République, des collusions. intéressées entre certains très grands voyous, on peut penser à ceux de la brise de mer, et certains segments de la classe politique nationale française ou parfois des hauts fonctionnaires parce que certains voyous ont été présumés être utiles à... Bon, voilà. Ça, c'est une histoire plus complexe. Voilà.
Donc, c'est vrai. Mais cet effet de diversion, ce n'est pas un phénomène qui était propre à la Corse. On l'a connu un petit peu de manière plus générale en Occident.
Jacques Folleroux. C'est important ce point parce que c'est vrai qu'en tout cas, journalistiquement parlant, on ne l'a pas assez travaillé. Il faut l'expliciter. D'ailleurs, pourquoi on regarde plus le terrorisme Corse ? Parce qu'il est plus effrayant ? Parce qu'il est plus menaçant ? Je pense que ça nous ramène à ce qu'on a dit juste avant quand on a cité Iréniaque. C'est-à-dire qu'en effet, que l'État, que Paris va réagir. Donc, ce préfet assassiné en 1998. Absolument. On va réagir quand finalement les symboles de son autorité sont remis en cause. C'est là qu'il va intervenir. C'est la cave d'Alleria en 1975. C'est évidemment Iréniaque en 1998.
Donc, en effet, sa réaction, elle va être finalement sur les effets d'image davantage que sur les problèmes de fond. Mais il y a un point qui a été... Il y a ce phénomène de diversion, mais je dirais que ça touche aussi à la façon dont l'État mène ses affaires et finalement défend ses intérêts. Et ça, il y aurait un autre terme que j'aurais envie d'employer. Ce serait celui de délégation. C'est-à-dire que l'État, dans son histoire, en France, a pu se servir des voyous pour servir des intérêts sur des... Et c'est la partie un peu inavouable de son action. Et si vous voulez, sur le cas des... Les gars, l'État, vous voulez dire à déléguer certaines actions sur le territoire corse. Ça va très...
Non, en France même. Prenons l'exemple. Prenons l'exemple très concret. Remontons à la Seconde Guerre mondiale. Pendant l'occupation, vous aviez des gens... Vous aviez du... Je reviens sur mon système corso-marseillais. Vous en aviez de côté de l'occupant et de côté des résistants. Donc là, vous avez les corso-marseillais qui rentrent, qui sont co-acteurs à côté de l'État, qui pèsent aussi sur le cours de l'histoire de la France. Ensuite, vous les avez après-guerre, lors de la lutte contre le communisme pendant la guerre froide. Ils vont...
Il y a des corso-marseillais qui vont, arme à la main, s'associer à la CIA et à une partie de l'État pour reprendre le contrôle du port de Marseille, etc. Vous les avez aussi dans les années 60-70 pour lutter contre les gauchistes. C'est ce que les gens doivent se souvenir peut-être les plus anciens du SAC, qui était le SAC de Charles Pasquois, etc. Où là, Charles Pasquois s'appuyait sur une milice gaulliste au sein de laquelle il y avait un grand nombre de corso-marseillais et ça nous ramène à la période plus contemporaine qui a été citée par M.
Guérot, c'est-à-dire, en effet, lors de la lutte contre les indépendantistes, les nationalistes, la police française, et là, ça nous amène dans les années 90, il n'y a pas si longtemps, la police administrative, ce qu'on appelait les RG à l'époque, comme l'APJ, se sont appuyés sur les voyous corse pour démanteler des cellules clandestines nationalistes. Donc, ce rapport, ça fait qu'aujourd'hui, quand vous voyez un voyou corse aujourd'hui, il n'a pas une vision frontale à l'État. L'État, c'est un acteur parmi d'autres avec qui on peut discuter, qu'on peut contourner, qu'on peut éventuellement corrompre, en tout cas, avec qui on peut discuter.
Vous souhaitez réagir, Jean-François Guérot, sur les risques relatifs entre, d'un côté, les nationalistes corse, et le banditisme corse.
Oui. Sur l'effet de diversion, pourquoi est-ce que les États, en toute bonne foi, c'était le cas, je le dis, en Italie, dans les années 70-80, en France, en Corse, ou bien aux États-Unis après le 11 septembre, traitent en priorité la matière terroriste et placent au second rang la matière criminelle ? C'est pourquoi ? Parce que le terrorisme crée un trouble à l'ordre public immédiat et parfois met en danger même la survie de l'État. Et, parallèlement, ce qui caractérise toujours les phénomènes de grande criminalité, qu'ils soient mafieux ou non mafieux, c'est que ce sont des phénomènes très largement invisibles. C'est l'univers du silence.
C'est-à-dire que, tant qu'on ne les cherche pas, on ne les voit pas, on ne les comprend pas. On est dans des univers souvent très invisibles, très complexes. Pensez à ce que sont des très grandes escroqueries, des phénomènes de blanchiment d'argent, etc. Donc, vous avez l'hyper bruit, l'hyper visibilité du terrorisme et vous avez le monde du secret et du silence pour la criminalité organisée. Et c'est un problème historique et structurel dans la lutte contre le crime. C'est ce que j'ai décrit dans mon dernier livre.
C'est qu'en réalité, les États, assez naturellement, sont dans des logiques un peu routinières dans la lutte contre le crime organisé, justement, quand les acteurs sont suffisamment matures pour ne pas faire de bruit.
Je voudrais qu'on revienne, Jacques Folloroux, sur la structuration, sur l'architecture même de ce banditisme au Corse. On lit, on apprend, en se renseignant sur le sujet, que cette mafia corse, pour reprendre votre expression, est parfois plus clannique, plus horizontale que le modèle typique de la Cosa Nostra, justement. Est-ce que, de ce point de vue-là, du point de vue de la comparaison, cela ne sort-il pas, ce banditisme corse, de la catégorie mafieuse ? Encore une fois, le mot mafia ne définit pas la structuration interne. Mais vous souhaitez la décrire, cette structuration ? Oui, absolument.
C'est-à-dire que la forme pyramidale, elle existe en effet au sein de Cosa Nostra, mais elle n'existe pas au sein de la Camorra ni de la Ndrangheta. On est en Italie. En tout cas, ce n'est pas la même pyramide qu'en Sicile. Pour revenir... François Guéraud n'est pas d'accord, mais je vous donnerai la parole. Pour revenir à la Corse, en effet, c'est la cohabitation de systèmes criminels qui vont... Il peut exister une espèce de pax mafiosa si leurs intérêts convergent, en tout cas, à son équilibre. Mais à un moment donné, ces relations peuvent devenir très conflictuelles. Il y a une petite touche au sein du milieu corse assez spécifique. C'est l'emprise des Vendettas.
Les Vendettas viennent redéfinir les contours des alliances, etc. Ça, c'est typiquement Corse ? Il y a beaucoup plus de questions de Vendettas, de familles. C'est un mélange entre du clanisme, de la famille, des liens amicaux et des alliances de circonstances. C'est pour ça qu'en permanence, d'ailleurs, c'est un paradoxe. On parle de crime organisé Corse, mais c'est un crime organisé qui est presque informel. C'est comme une religion sans église, un État sans institution. Je voudrais juste très rapidement revenir sur le point d'avant parce que ça me semble important. Quand on parle d'État, je pense qu'il y a deux niveaux. Moi, je distingue deux niveaux.
Vous avez l'échelon politique et vous avez les acteurs au sein des services de l'État, judiciaires et policiers. On a parlé justement de l'espèce de focus qui a été fait par l'État sur la violence nationaliste au détriment de la lutte contre le crime organisé. Mais le paradoxe, c'est qu'au milieu des années 80, alors que la brise de mer commence à prendre de l'ampleur, c'était ce gang dominant sur toute la Haute-Corse mais qui rayonnait dans le monde entier, vous avez eu à un moment donné une priorité donnée par l'État.
À l'époque, c'est François Mitterrand qui est à la tête de l'État et qui envoie Robert Boussard, un ancien grand flic et le nomme préfet chargé de remettre de l'ordre face à la violence nationaliste. Mais Robert Boussard, avec ses hommes, avec ses proches, patron de l'APJ, patron des RG, etc., il voit bien assez rapidement, c'est leur métier, que la brise de mer constitue un vrai danger et également un trouble à l'ordre public et une atteinte à l'autorité de l'État. Il va y avoir une proposition qui va être faite de lier les enquêtes criminelles aux enquêtes financières.
Et à l'époque, le garde des Sceaux de l'époque, qui est Robert Badinter, il va rejeter ça d'un revers de la main en 1984, considérant que Robert Boussard est un cow-boy. Et il faudra attendre deux ans pour que, en effet, la jonction du criminel et du financier se fassent, mais ce sera trop tard. Je reviens vers vous, Jean-François Guérou, vous étiez en train de prendre des notes. Vous ne sembliez pas d'accord sur la structuration, la spécificité de la structuration de ces groupes du banditisme corse ?
En Italie, ce sont des structures pyramidales. C'est vrai en Cosa Nostra. A Cosa Nostra, en Sicile, c'est le modèle pur et parfait. C'est vrai pour la Drangheta, c'est quelque chose qui a été découvert tardivement et c'est même vrai pour la Camorra. Donc ce sont de vraies structures pyramidales, très hiérarchisées, très normées. La grande différence entre les organisations criminelles mafieuses italiennes et ce qui se passe en Corse, c'est qu'en Italie, les clans ont une durée, une temporalité, une longévité. Vous regardez la cartographie des clans criminels de Cosa Nostra en Sicile, elle est identique depuis un siècle et demi. Ce sont des bandes structurelles.
Vous avez un clan à Palerme, X clans, par exemple dans le quartier de la Cala, qui est le quartier historique qu'on visite tous quand on va à Palerme, ce clan existe depuis un siècle et demi. En Corse, ça disparaît, ça ressurgit ? En Corse, on a affaire, si j'en crois, et je les crois évidemment, et je suis certain que c'est exact que mes collègues de la Direction nationale à la police judiciaire décrivent des bandes criminelles. Ce sont des bandes qui ont une vie éphémère. Jacques Folleroux parlait à juste titre de la bande de la Brise d'Homère qui a dominé le banditisme corse pendant une grosse génération. Elle a eu un début, elle a eu une fin
et elle s'est... De la fin des années 70
à peu près, durant un quart de siècle. 20-25 ans. Elle s'est en fait largement autodissoute de l'intérieur par des conflits, mais elle a eu un début, une fin, au bout d'une génération, elle n'existe plus. Vous ne voyez absolument pas ça avec Cosa Nostra aux Etats-Unis, Cosa Nostra en Sicile. Donc ce sont des bandes, ce qui n'enlève rien à leur dangerosité. Vous voyez, le fait de dire qu'en Corse, on a affaire à du banditisme ou à du crime organisé et pas à des mafias, ça n'enlève rien à leur dangerosité. Vous prenez les cartels mexicains de la drogue, ce ne sont pas des mafias et croyez-moi, ce sont des superpuissances criminelles mondialisées qui mettent en échec les Etats.
Trois voix de Corse que j'aimerais vous faire entendre et un combat les réunit, justement le combat anti-mafieux.
C'est triste d'en être arrivé là parce qu'aujourd'hui, c'est la pas du gain qui compte. Ce n'est plus des valeurs, des principes contrairement à ce qu'il y avait à l'époque. Et je pense que, enfin moi, je parle pour ma génération parce que je suis assez jeune et je n'ai pas envie de grandir dans une Corse où on a peur de lire ce que l'on pense.
On va bien être d'une certaine manière obligés de remettre en cause la façon dont 12 ou 13 familles se sont emparées du pouvoir économique en Corse. Quand on va faire des propositions concrètes, je pense qu'on va, un euphémisme, chatouiller beaucoup de gens. Ils ont fait quelque chose qui est irréversible. ils auront à en payer les conséquences. Il y a des personnes qui n'accepteront pas que ces crapules s'emparent du territoire cargésien. Toute personne aujourd'hui en Corse qui lève la tête, qui lève les yeux, qui ouvre la bouche est susceptible d'être en danger. Mais de toute manière, je ne crois pas plus en danger que si je ne parlais pas.
Des propos recueillis par le média en ligne brut, Jean-François Guéraud, en miroir de ce que vous venez l'un et l'autre de décrire, comment se structure le mouvement anti-mafieux en Corse ? Écoutez, après une longue gestation, je pense, la réaction, comme un peu une espèce de réaction immunitaire d'un organe vivant, il apparaît en effet qu'en 2019, la création de ces deux collectifs anti-mafia qui ont deux histoires distinctes, mais on leur promettait six mois d'existence et aujourd'hui, ils sont toujours là.
Alors c'est clair que cette parole-là, il a fallu du temps pour qu'elle se structure, ce ne sont pas des gens qui venaient tous du même moule, mais cette parole, elle a perduré, elle existe encore et en effet, 2025 me semble être un tournant, c'est-à-dire que vous avez eu tout d'un coup l'expression d'une parole anti-mafia relativement globale, c'est-à-dire qu'il y a à la fois ces collectifs, la société civile qui manifeste dans la rue avec comme seul et unique slogan l'anti-mafia, de dire... Elle manifeste et elle peut le faire ?
Elle peut le faire à visage découvert et ce sont des gens, alors certes en petit nombre par rapport à la population, qui dit ouvertement, c'est les Corses qui se parlent à eux-mêmes en disant, regardez, nous avons... Regardez de quoi la Corse a enfanté, de monstres. Ce sont des Corses qui mettent à l'amende les autres Corses et vous avez eu la même réaction des élus après, ils ont mis 6 ans à se décider à organiser une session spéciale sur l'emprise mafieuse mais ils représentent les Corses donc leur parole, même si elle est symbolique, elle est forte et puis l'État.
Donc 2025 vraiment cristallise cette espèce d'éveil des consciences et son expression Parce que ça a été compliqué effectivement pour beaucoup d'élus durant longtemps de parler même de mafia. Je veux juste faire réagir Jean-François Guéraud. Point de vue italien, est-ce que ces mouvements de citoyens qui se structurent et qui structurent également un discours anti-mafia, cela permet d'être efficace dans la lutte contre Cosa Nostra et d'autres ?
Oui, alors la réaction de la société civile Corse est un événement vraiment tout à fait extraordinaire et il faut le saluer puisqu'en fait, comme en Italie, c'est une sortie de la peur. C'est une sortie du silence. Et en Italie, le mouvement anti-mafia a commencé dans la décennie 90 autour de l'idée d'un retour à la légalité, au civisme, d'un réapprentissage de ce qu'est un État de droit. Et qu'est-ce qui déclenche alors ces mouvements à l'origine ?
Qu'est-ce qui fait qu'on sort de la peur ?
En Italie, c'est évidemment le choc des assassinats des magistrats Borsellino et puis Falcone, surtout l'attentat de Capacci en 92. Il y a un avant et un après dans la psyché italienne. Malgré tout, il faut être très prudent quand on regarde les leçons de la lutte anti-mafia, enfin plus exactement de la réaction de la société civile en Italie. On voit deux choses. Tout d'abord, tous les acteurs sont en permanence en grand danger. On le voit par exemple avec Roberto Saviano qui est sous protection. Deuxièmement, en soi, ça ne suffit pas.
Ce qui est utile et efficace pour lutter contre des grandes organisations criminelles, c'est une action continue, continue, sans retour en arrière, une forte pression judiciaire et permanente. Et on voit en Italie, dans tous les territoires où la pression judiciaire s'est un petit peu reculée, hop, ces organisations ressurgissent. Et troisièmement, et là, l'exemple sicilien n'est pas très réconfortant, Cosa Nostra en Sicile arrive à très bien vivre avec le mouvement anti-mafia.
15 secondes, je pense qu'en Corse, si la parole s'est libérée, c'est que ce système mafieux qui est une mafia, en fait, c'est un système totalitaire et qui a fini par quasiment complètement étouffer cette île, ce bout de territoire et que la population, elle a fini par dire non et que ce n'est pas simplement l'addition des drames individuels, c'est aussi une prise de conscience collective. C'est pour ça que, à la différence de mon interlocuteur, je ne dirais pas, il ne faut pas parler de bande criminelle mais bien d'un système mafieux.
Merci beaucoup, c'était passionnant d'entendre vos désaccords respectueux, Jacques Foloroux, Jean-François Guéraud, merci également, un grand merci à celles et ceux qui ont pensé et fait cette émission, Stéphanie Villeneuve, Diane Devancet, Antoine Héral et Juliette Mouelic à suivre après le journal La guerre en Ukraine refaçonne-t-elle l'identité et la mémoire européenne ?