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interviewLe Monde (sur YouTube)· 12 mai 2024 16 min

Des Ouïgours employés de force pour du poisson vendu en France ?

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Ces jeunes hommes et femmes vêtus de leur coupe-vent rouge sont des Ouïghours. L'une des plus grandes minorités ethniques de Chine. À première vue, cette vidéo mise en ligne par le gouvernement local semble montrer une joyeuse cérémonie d'adieux avec ses danseurs, ses musiciens et ses banderoles colorées.

Elle masque en réalité un vaste programme de transfert de main d'œuvre géré par l'État chinois, dans lequel des hommes et des femmes ouïghours sont envoyés de force travailler dans les principales industries du pays, parfois à des milliers de kilomètres de chez eux. Selon le gouvernement chinois, l'objectif de ce transfert de main d'œuvre est de réduire la pauvreté. Des enquêtes internationales ont montré que le gouvernement chinois a en réalité commis au Xinjiang de graves violations des droits humains.

Ces révélations ont suscité une indignation mondiale. En réponse, les États-Unis ont signé en 2021 une loi qui déclare que toutes les importations produites par des travailleurs du Xinjiang sont présumées avoir impliqué du travail forcé. Elles sont donc interdites.

Depuis, les douanes américaines ont saisi pour plus d'un milliard de dollars de marchandises, des vêtements, de la high tech, des produits pharmaceutiques. Mais une industrie majeure a jusqu'à présent échappé à l'attention. Les produits de la mer.

Après plusieurs mois d'enquête, notre investigation révèle comment des Ouïgours ont été exilés et forcés de travailler dans des usines de produits de la mer. Et comment ces produits ont été servis sur les tables du monde entier, aux États-Unis, en Europe, en France. Officiellement, la Chine reconnaît plus de 56 groupes ethniques répartis dans 33 régions administratives.

Les Chinois Han, qui représentent plus de 90 % de la population, vivent principalement dans les grandes villes de l'est du pays. Au Xinjiang, immense province de l'ouest de la Chine, plus de la moitié de la population est composée de minorités. Des Ouïgours, Kirghizes, Tadjiks, Kazakhs, Mongols.

Installés le long de l'ancienne Route de la Soie, les Ouïgours plongent leurs racines entre le IXᵉ et le XIIIᵉ siècle et se considèrent comme une population autochtone de la région. Ils sont unis par une même langue et une culture partagée, faite de musique, de danses, de plats traditionnels. À partir de 1949, l'armée de Mao Zedong prend le contrôle du Xinjiang.

Et encourage des Chinois Han à y émigrer. Les tensions entre les ethnies augmentent. Ces vingt dernières années, la région a connu des violences, dont plusieurs attentats attribués à des Ouïgours.

La Chine unifiée défendue par le président Xi Jinping semble menacée. En réponse, Pékin intensifie son vaste programme de persécution. Les Chinois de minorités musulmanes peuvent désormais être détenus pendant des mois, voire des années, pour avoir récité un verset du Coran lors d'un enterrement ou s'être laissé pousser la barbe.

Le Xinjiang s'est aussi rapidement transformé en terrain d'essai de la surveillance numérique : reconnaissance faciale, carte d'identité électronique, caméras de vidéosurveillance. Le gouvernement chinois aurait construit suffisamment de centres de détention pour y interner simultanément 1 million de Ouïghours. Face aux critiques, le récit officiel chinois reste le même.

Les détenus sont emmenés en rééducation ou dans des centres de formation professionnelle. Les témoignages de violence, de torture et de stérilisation forcée restent sans réponse. En 2019, face à la pression internationale, le gouvernement chinois fait une annonce surprise.

Entre 2014 et 2019, selon des statistiques officielles, les autorités chinoises ont déplacé chaque année plus de 10 % de la population du Xinjiang. Plus de 2 millions et demi de personnes ont été concernées par ces transferts de main d'œuvre, avec des conséquences gigantesques entre 2017 et 2019. Selon les Nations Unies, le taux de natalité au Xinjiang a presque été divisé par 2.

Quand les États-Unis ont interdit l'importation de produits liés au travail des Ouïghours, plusieurs industries ont été massivement touchées. L'électronique, le textile et certains produits agricoles comme les tomates. Mais une autre industrie, plus cachée, a fait massivement appel à de la main d'œuvre ouïghoure, celle de la pêche et des produits de la mer.

Yantai Sanko Fisheries. Cette usine a continué d'exporter des milliers de tonnes de poissons et de fruits de mer aux États-Unis et en Europe. Les journalistes étrangers sont généralement interdits de reportage au Xinjiang.

Notre équipe d'enquêteurs s'est donc appuyée sur des documents publics comme des newsletters d'entreprises, des télévisions locales, des données commerciales et des images satellites. Les vidéos publiées par des Ouïghours depuis des usines de fruits de mer montrent que beaucoup vivent dans des dortoirs de style militaire, sous la surveillance du personnel de sécurité. Ces dortoirs sont souvent fouillés.

Si un Coran ou de la contrebande est trouvé, l'ouvrier peut être envoyé dans un camp de rééducation. Les publications des Ouïghours sur les réseaux sociaux sont également étroitement surveillées. Tout message critique envers le régime peut mener en centre de détention.

De nombreux Ouïgours semblent pourtant avoir trouvé un moyen de communiquer discrètement leur souffrance dans les vidéos qu'ils publient, et ça tout en contournant la censure. Des milliers de tonnes de ces fruits de mer transformés en Chine avec du travail forcé, sont suspectés d'être entré aux États-Unis et en Europe. Parmi les entreprises françaises concernées, Cité Marine, l'un des plus grands fournisseurs de produits de la mer en France.

Parmi ses clients, les supermarchés Lidl, Aldi, Auchan, Carrefour, Intermarché et Grand Frais. Cité Marine leur vend par exemple du colin, des filets panés et des nuggets de poisson. Mais l'origine de ces importations pose question.

Depuis 2018, plus de 200 cargaisons de colin ont été importées en France par Cité Marine depuis cette usine située à l'est de la Chine. Problème, cette même usine est suspectée d'avoir fait largement appel à du travail forcé de Ouïghours. Dans cette vidéo d'autopromotion, des employés originaires du Xinjiang exécutent des danses traditionnelles ouïghoures sur de la musique folklorique lors d'un événement organisé au sein de l'entreprise.

Une présence d'ouvriers ouïghours depuis au moins 2018, confirmée par plusieurs articles publiés dans la presse locale chinoise. Des vidéos sur les réseaux sociaux montrent des Ouïghours dans cette même usine, au moins jusqu'en avril 2023. Autre acteur concerné, Nomad Foods.

Cette entreprise, cotée en bourse, est un leader européen du surgelé. En France, on la connaît surtout pour sa marque Findus. L'un des importateurs de Nomad Foods est une entreprise britannique, Unibond Seafood International, qui achète du colin et du cabillaud à cette même usine chinoise.