VALEUR TRAVAIL, UN TRUC DE GAUCHE OU DE DROITE ?
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
On Sort Les Dossiers, nouvelle saison, le Stagirite l’émission qui revient sur un moment de l’actualité politique en essayant de dépasser le seul stade de la polémique politicienne. Aujourd’hui on se penche sur une polémique qui court à gauche depuis 2 semaines et qui opposerait une “gauche du travail” à une “gauche des des assistés, ou des allocs”. Vous connaissez la procédure : on sort le dossier de la valeur travail.
C’est le député insoumis François Ruffin qui a ouvert le bal. Selon vous, la gauche est devenue le parti des assistés, pour tous ces gens-là qui ont choisi le RN. Vous avez été marqué par les centaines de Français que vous avez croisés pendant votre campagne, sur les marchés, en porte-à-porte qui vous disaient : "les cassos, les assistés, ceux qui ne se lèvent pas le matin, qui restent à l'appartement, qui touchent des aides pendant que nous on n'a droit à rien, on ne votera pas pour eux" Ce serait l'idée que la gauche ne s’occuperait que des pauvres et délaisseraient les franges basses des catégories populaires pourtant insérées dans l’emploi.
Ca c'est dans le regard des gens. Et moi ma bagarre tous les jours sur le terrain... si j'ai gagné c'est parce que j'ai réussi à faire du judo avec ça.
Parce que je ne suis pas en accord avec ça. La première chose c'est de répondre "mais qui sont les vrais assistés ?" Je vous demande, madame Salamé, est-ce que vous pouvez compter avec moi jusqu'à trois.
Un... deux... trois.
C'est 10 000 euros pour Jeff Bezos Le député communiste et secrétaire du Parti communiste Fabien Roussel a ajouté un peu de sel dans ce débat en déclarant, lors d'un repas avec la presse au début de la fête de l’Huma : C'est pas vrai, ça ? Je veux dire tout simplement que l'horizon de vie que je souhaite pour les Français, pour la jeunesse, pour nos enfants, ce n'est pas une vie de chômage, de précarités, d'allocations-chômage (et je parlais d'allocations-chômage), de RSA. Ce que je souhaite, c'est que nous puissions garantir à nos enfants, à chaque homme, chaque femme de notre pays, l'accès à un travail, à une formation, et à un salaire qui permette de vivre dignement.
Chacun à sa manière pointe une gauche qui aurait renoncé à mener la bataille pour l’emploi, à trouver du travail pour tous, et qui se contenterait de mettre quelques rustines - nécessaires - mais ne rendant pas leur dignité à leurs bénéficiaires, qui continueraient à se voir et à être vus comme socialement inutiles. Et c'est pour ça que je veux mettre fin, oui, à un système qui aujourd'hui nourrit le chômage par les allocations-chômage et par le RSA, il faut permettre à chacun de vivre de son travail, car c'est le travail qui redonne de la dignité. On ne comprend pas très bien s’ils disent que c’est qu’une perception au sein de la population ou bien que c’est vrai.
Parce que, où est cette gauche qui se satisfait du chômage, et qui dit que RSA ou allocations-chômage devraient constituer une situation pérenne ? Ou alors c'est peut-être un peu des deux qu'ils veulent dire. Ruffin, par exemple, certes fustige une certaine gauche.
Mais surtout il dit que ce préjugé est tellement ancré, qu'on ne peut que renoncer à le combattre de front. Et lui précise bien qu’il ne fait que rapporter un propos qui n’est pas le sien. Je suis là pour que la valeur travail revienne à gauche.
Quand j'entends des gens qui me disent "moi je ne peux pas être pour la gauche parce que je suis pour le travail, je considère qu'on a un souci majeur". Inversement, même s’il s’en défend, Roussel, en reprenant sans précaution le vocabulaire de l’assistanat, risque de renforcer les fractures au sein des classes populaires, plutôt que de les combattre, faisant le lit du discours néolibéral sur la nécessité de faire reculer les protections pour libérer l’emploi. Alors que la classe des travailleurs a historiquement cherché à se mettre elle-même à l’abri des aléas de la vie par le couple cotisations/prestations sociales.
Mécanisme qui permet du même coup de réduire (un petit peu) le chantage à l’emploi exercé par les patrons. Pour donner une dignité aux salariés il faut qu'ils puissent ne pas dépendre de leur emploi, qu'ils puissent partir de leur emploi, qu'ils puissent avoir une sécurité quand ils partent de leur emploi - c'est ça les allocations. Et là-dessus, la député écologiste Sandrine Rousseau est venue rajouter une couche.
Il dit que c'est quand même mieux pour un homme ou une femme de travailler plutôt que d'être au chômage. Eh bien moi je vous dis qu'on a un droit à la paresse, qu'on a un droit à la transition des métiers, c'est-à-dire que quand on a un métier dans une industrie polluante on a le droit à changer, on a le droit à faire des pauses dans sa vie. Et surtout il nous faut retrouver du temps, le sens du partage, et la semaine de quatre jours.
Là on n'est pas du tout là-dedans, on est dans la "valeur travail", mais la valeur travail, pardon mais c'est quand même une valeur de droite. Elle n’a pas tort, Nicolas Sarkozy nous rebattait les oreilles avec ça dans les années 2000. Et ça correspond plutôt à une rhétorique droitière pour faire accepter des jobs merdiques et mal payés : tu as la chance d’avoir un emploi, et puis travailler, c’est super.
Alors ne te plains pas. Pour être honnête, il faut comprendre que ce que cherche à faire ici Ruffin - mais c’est périlleux - c’est de subvertir un signifiant de droite pour le réinvestir par des combats de gauche. Mais quoi qu'il en soit, l’intervention de Rousseau nous permet de faire un pas de côté, et d’entrer pleinement dans le débat sur le temps libre, la valeur intrinsèque du travail, et la centralité du travail dans nos sociétés.
À partir de grandes enquêtes sociologiques en Europe à la fin des années 2000, la sociologue et philosophe Dominique Méda avait mis en évidence un “paradoxe français”. D'un côté, le travail est vu comme particulièrement important pour les Français ; d’un autre côté, les Français souhaitent massivement qu’il prenne moins de place dans leur vie. Nous l’exprimons en disant que le travail doit être épanouissant, qu’il nous corresponde, qu’on doit y trouver du sens ; bref, on l’investit de valeurs.
On désire évidemment un emploi parce qu’on a peur du chômage, mais on valorise aussi le travail concret, le contenu de l’activité, le métier. Or plus on donne une valeur intrinsèque au travail concret, plus on souffre de mal travailler, par manque de temps, à cause d’une organisation absurde, ou parce qu’on juge que ce qu’on fait est nuisible, socialement ou écologiquement. Moi j'adore pas le mot de pénibilité parce que ça donne le sentiment que le travail serait pénible.
Mais il y a des conditions de travail qui ne sont pas les mêmes. Il y a là un levier politique : insister sur ce décalage entre les aspirations à bien travailler, à être fier du produit de son travail, à pouvoir défendre sa qualité et la réalité du travail en régime capitaliste. Il suffit de penser aux soignants exposant leurs souffrances de ne pas pouvoir exercer correctement leur métier.
On retrouve cet argumentaire dans la bouche de François Ruffin Quand on regarde par exemple "Debout les femmes", on voit à la fois comment ces femmes souffrent dans leur travail, parce qu'elles n'ont qu'un 1/4 d'heure, une 1/2 heure pour s'occuper des personnes âgées donc déjà mal faire son travail est une très grande souffrance. Et en même temps ce qu'on sent, c'est l'amour de leur métier. Eh bien il faut qu'on soit capable de dire les deux, de dire ce qu'il y a à transformer dans les métiers, mais aussi la fierté de ces métiers-là.
Car on peut aussi être tenté de lâcher l'affaire, de renoncer à vivre bien au travail, en se disant que sa vie est ailleurs. Puisque je ne le mets plus au centre de ma vie, je suis prêt à accepter qu’il soit pénible ou absurde – pourvu qu’il soit suffisamment rémunérateur. C'est le syndrome du job alimentaire.
En ce sens Roussel et Ruffin ont raison de maintenir qu’il ne faut pas abandonner le travail. Et Rousseau a raison de dire que nos vies ne s’y réduisent pas. Une bonne politique devrait tenir ensemble à la fois les demandes de loisirs et les aspirations à bien travailler.
On se retrouve alors sur la ligne de crête qu'énonçait Marx à la fin du livre III du Capital : Ca c’est pour la demande de loisir, mais voilà pour les aspirations à bien travailler : Il y aura toujours du travail non facultatif qui aura toujours une dimension un peu chiante. Vous avez entendu, là, Le Média ? Donc je m’arrête là hein !
À la semaine prochaine, non mais !
Fabien Roussel