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interviewforumdesimages· 17 juin 2026 82 min

La Scripte. Rencontre exceptionnelle avec Sylvette Baudrot

Source d'origine 2 locuteurs

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:08
Présentateur

Bonsoir à toutes et tous. Merci beaucoup d'être là pour parler d'un objet un peu étrange quand même, d'une expérience, d'une époque aussi qui est à la fois complètement la nôtre d'un certain point de vue et radicalement étrangère à ce qu'on vit. C'est vraiment si loin, si proche. Il y a pile un quart de siècle, il n'y a pas de suspens, celui-là pour vous parler de Love Story, plutôt la première version qui était l'adaptation de l'émission néerlandaise Big Brother qui fait partie de ce qu'on appelle aujourd'hui la télé-réalité d'enfermement. Soit, là, dans ce cas-là, 11 personnes célibataires, 5 filles et 6 garçons, me semble-t-il, qui vivaient ensemble dans une maison décorée par Ikea.

C'est vraiment la vérité, ils avaient un contrat. Et jouaient à la vraie vie devant des caméras qui les filmaient sans discontinuer. Il y a eu une seconde saison, mais la première, c'est déjà beaucoup. L'émission a surgi, c'est vraiment le mot à mes yeux, sur M6, mais aussi sur le câble. On y reviendra. C'était le 26 avril 2001. Elle s'est terminée, la même date que se terminera le cycle vérité et mensonge, c'est-à-dire le 5 juillet de 2001. Elle a été la première émission vraiment populaire de télé-réalité dans notre pays.

Un trimestre à peine, mais un trimestre qui donnait le sentiment d'une longue crise collective, à la fois excitée et outrée, d'un examen des polarités françaises, en général entre le haut et le bas, d'une projection généralisée d'intimité, qu'on a appelée aussi l'extimité, d'un tour de passe-passe entre vérité et mensonge, d'un changement assez net, mais aussi un peu confus dans notre rapport aux images, avec un mélange de cynisme et d'une certaine innocence qu'il fallait bien chercher.

Pour ma part, j'ai aimé Love Story, d'une certaine manière et dans certaines conditions que je vais essayer d'exposer, et qui m'ont valu pas mal de haussement d'épaule, voire un peu plus, principalement de la part des personnes qui ne regardaient pas, mais pas seulement, il faut le reconnaître. En 2001, comme l'a dit Élise, j'étais dans la rédaction des cahiers du cinéma, où on a été plusieurs à défendre le Loft, même si ce n'était pas l'ensemble de la revue, mais j'y reviendrai.

Et je l'espère moins pour jouer aux anciens combattants que pour essayer d'éclairer ce que l'émission a déclenché dans la cinéphilie, puisqu'on est quand même dans un lieu, a priori, de cinéma, et c'est un peu de ça dont on va parler. Mais d'abord, on peut dézoomer un peu pour celles et ceux qui étaient trop jeunes, ou qui ont réussi à se calfeutrer sans allumer la télé au printemps 2001. Je rappelle que le Loft a réuni à ce moment-là à peu près deux tiers des 15-25 ans devant leurs écrans, mais aussi la moitié de celles qu'on appelait alors les ménagères, à partir desquelles était fixé le prix de la publicité.

L'émission a fait trois fois la une du Monde, deux fois celle de Libération, et de bien d'autres journaux comme L'Express, Le Parisien, enfin, il y en a plein. Télérama a titré « Tout ce que vous auriez voulu ne pas savoir sur Loft Story ». Comme s'il ne fallait pas vraiment y toucher, mais en parler quand même. C'était plus qu'un emballement minute, ça a vraiment duré plusieurs mois pour remonter jusqu'à la classe politique, qui s'est exprimée en général pour ne pas rater le train du contemporain et de la jeunesse. Sauf que je dois dire que cette idée du phénomène, comme on parle d'un phénomène de foire, ce n'est pas forcément celle qui m'intéresse.

J'y reviendrai, mais plutôt comme un ensemble de symptômes, parce que Loft Story se jouait ailleurs à mes yeux. L'émission a eu pour moi cette capacité à créer une étrangeté. C'est un des premiers mots que j'ai employés ce soir et c'est vraiment ce qui m'a frappé. J'y voyais un rapport à la durée, une façon de mêler des archétypes et de les détruire en même temps. Une expérience de pop culture et de spectateurs qui dépassait les frontières habituelles de la télévision, même de la fiction en général.

C'est une période de toute façon assez créative pour le petit écran, parce que, notamment du côté des séries, en 2001, c'est en même temps que le Loft, on a à l'antenne à la fois les Sopranos, Oz, à la Maison Blanche, 24 heures chrono, c'est le début d'Alias, et le tout début de Six Feet Under. L'arrivée de l'émission s'est donc faite dans un contexte où on ne regardait déjà plus le petit écran exactement du même oeil. Alors on ne se trouvait pas devant un objet d'art, au sens le plus évident du terme, puisque rien dans les intentions de production de Loft Story ou dans les conditions de sa réception n'était artistique, en tout cas a priori.

En même temps, l'histoire des formes du XXe siècle de Marcel Duchamp à Warhol, qui peignait des boîtes de conserve et filmait des hommes et femmes qui proclamaient superstars, tout ça nous avait en quelque sorte préparé à regarder dans le banal, parfois dans le trivial, pour y déceler un moment artistique. C'est une question qui se pose à la marge et qui percute des principes, des valeurs et parfois une morale. Je me souviens d'un texte de Thierry Jousse, qui était paru juste avant la seconde saison du Loft, en mars 2002, qui s'appelait « De la vie des marionnettes ». Donc une référence à un téléfilm, je précise, de Bergman, qui était tourné en Allemagne en 1980.

Et il écrit cette phrase qui exprime de façon un peu plus concise ce que je viens de dire. « Loft Story n'est pas de l'art, mais il touche à des formes qui concernent directement l'art ». C'est une manière aussi de pointer ce que je considère comme une idée importante, c'est-à-dire le caractère hybride de Loft Story, sa polysémie fondamentale, sa nouveauté également, qui pouvait ressembler à une espèce de fourre-tout. Jousse l'a résumé, je le cite à nouveau. « Qu'est-ce que le Loft, donc ? » « L'entreprise, la société, un porno, une installation, un parc d'attractions, une sitcom, un site internet, une surprise partie » Il y en a encore cinq.

« Un laboratoire de clonage, un camp d'entraînement, un club med, une agence de casting, un précipité en temps réel, un panel sociologique, une utopie perverse, une œuvre d'art conceptuelle, un film de campus. » C'est-à-dire « moi, vous, nous », puisqu'ici, c'est le regardeur qui fait le tableau. Donc là, Jousse, il en revient évidemment à Duchamp et à sa fameuse phrase qui a été prononcée en 1965. Il a aussi expliqué dans un entretien en 1960, « L'œuvre d'art exige deux pôles. J'attache même plus d'importance au regardeur qu'à l'artiste. » On se conviendra que c'est assez pratique ici, même si dans Love Story, d'une certaine façon, il manque un côté, puisqu'il n'y a pas d'auteur.

C'est une notion que j'aimerais évoquer un peu plus tard. Mais ce qui m'a traversé d'abord, c'est le sentiment assez fort que personne ne regardait Love Story du même endroit. Il y a un surgissement, la France secouée par un phénomène que tout le monde regarde, mais que personne ne regarde de la même façon. Comme si, face au mur d'images du Loft, se dressait un mur de regard complètement disparate.

Je relate mon expérience, ce sentiment d'être saisi par le programme et de ne pas me sentir du tout proche de ce que j'appellerais une critique post-Guy Debord, des images, qui étaient représentées à l'époque, par exemple, par David Dufresne, qui a fait une chronique quotidienne sur le Loft, dans Libération, basée sur, je dirais, l'ironie et la distance morale. Plutôt moralisante que morale. Personnellement, si j'ai été pris par surprise, c'est que je n'avais jamais regardé plus de 5 minutes de perdu de vue, ou de ce qu'on appelait la trash TV, la télé poubelle. J'aimais le sport, comme un flux assez émouvant.

J'avais vu que Serge Danais, le critique, écrivait sur le tennis à la télévision, mais pas plus. Et pourtant, j'ai regardé le Loft, presque envers et contre tout, dès le premier soir. Alors, je vais essayer de dire comment et pourquoi, mais aussi de dresser une sorte de bilan de cet objet qui serait probablement rentré dans les mythologies de Barthes. Le thème du cycle qui nous occupe, là, ce soir, c'est l'art du mensonge, nous aiguille dans une direction qui occupe tout l'espace du Loft. La question des personnes et des personnages, celle de la dimension écrite, entre parenthèses, de ce qui se jouait à l'image contre les faits de vérité des situations quotidiennes.

On voyait les candidats du jeu vaquer à leurs occupations sans qu'il ne se passe rien de particulier. Mais aussi, il y a l'argument publicitaire de M6 qui parlait de fiction vraie. Aujourd'hui, revoir ou revoir Love Story, c'est aussi la replacer dans l'histoire des images, notamment venues du cinéma, et utiliser les outils qui s'offrent à nous, comme par exemple ceux du féminisme et notamment la critique du gaze. En général, on parle de... C'est une façon américaine ou anglaise de dire le regard.

En général, on parle du male gaze, mais cette notion de gaze, en général, une autre façon de nommer le regard en lui conférant une force qui objectifie, c'est pertinent, je pense, de la déconstruire un peu pour évoquer le Loft. On a souvent dit que le Loft marquait une origine, comme c'était le point de départ de notre ère, de l'exhibition de soi, les réseaux, etc. Et c'est pas faux, mais malgré soi, j'y vois moins un début qu'une fin. Parce qu'en fait, tout s'est transformé à partir de ce moment-là. On peut même parler de mutation, parce que maintenant, en ce qui concerne la télé-réalité, il y a des candidats et des candidates qui sont plutôt des professionnels.

Et les influenceurs des réseaux revendiquent leur capacité d'agir. Ils et elles ne partagent plus vraiment le pouvoir avec d'autres. Laure, Kenza, Stevie et leurs camarades ont plutôt essuyé les plâtres. La télé-réalité, elle reste extrêmement produite et regardée à travers le monde. Et pourtant, le Loft demeure une exception. Après cette émission, il se trouve que j'ai assez peu regardé la télé-réalité, sauf peut-être récemment la première saison de Frenchie Shore, qui a valu quand même une remarque de la ministre de la Culture, je crois, ou Drag Race, qui me semble avoir inventé une forme de spectacle assez saisissante. Mais cela dit, c'est plus si fort, à mes yeux en tout cas.

Il reste finalement peu de traces du Loft, même si le décès de Luana Petrucciani, sur lequel je reviendrai en fin de conférence, a ravivé les feux médiatiques. J'ai cherché à revoir pas mal d'émissions quotidiennes, et ce n'est pas si simple, en fait. J'ai voulu aussi retrouver la version 24-24, c'est-à-dire qu'on pouvait regarder toute la nuit, toute la journée, si on voulait, le Loft, en s'abonnant à TPS, et ça reste extrêmement peu visible. C'était peut-être irregardable, selon certains, mais c'est devenu invisible.

Au fond, c'est presque une archéologie que je vous propose, qui pourrait commencer avec ce premier extrait qui est pris quasiment au hasard de ce que j'ai pu trouver, de la version 24h sur 24. Nous sommes vers le début du Loft, ça doit être les derniers jours d'avril ou début mai 2001. Il est assez tard, disons qu'on en regarde environ 2-3 minutes.

10:07
Invité

Connexion avec le Loft. Je propose peut-être qu'on laisse

12:33
Présentateur

les images en fond pendant que je parle, si ça ne vous dérange pas, parce que finalement, c'est assez fidèle à ce que le Loft pouvait représenter comme expérience dans certaines dispositions, et donc je vous l'offre. On pouvait rentrer le soir chez soi et si on était abonné, allumer la télévision pour voir ça. Alors là, c'est une nuit assez calme qui ressemblait peut-être au nôtre. À d'autres moments, c'était beaucoup plus animé, collectif, festif. À l'époque, je vais partir sur un truc très différent, Seinfeld venait de se terminer, enfin en 98.

Je parle de la sitcom américaine co-créée par Larry David et Jerry Seinfeld, et l'un des arguments pour mettre en avant cette série et son génie comique, y compris publicitaire d'ailleurs, c'était de dire « It's a show about nothing ». C'est une série sur rien. Cette comédie aux confins de l'absurde surfait sur le rien comme une matière de base, et tout le monde était content. Il y avait évidemment une part de mauvaise foi, puisque même le rien comique demande du travail, beaucoup de travail même. Mais c'était ça le socle, le rien, c'est-à-dire une forme de quotidien.

Il y a une scène vraiment géniale dans la quatrième saison où Jerry et George, qui sont deux des personnages principaux, vont essayer de vendre une série à NBC. En fait, la série dans laquelle leurs personnages sont déjà en train de jouer. Jerry fait du stand-up, George a envie d'écrire, ils ont cette idée fixe. Il ne doit absolument rien se passer dans cette série. Enfin, surtout George, qui est à fond sur la question, il dit « C'est comme la vie, vous mangez, vous allez faire du shopping, vous lisez, vous mangez, vous lisez, vous allez faire du shopping ». Et ça n'en finit pas. Il continue comme ça. Le responsable de la chaîne lui demande « Quelle est l'histoire ?

» Et là, vraiment, il répond en hurlant « No stories ! » Pas d'histoire. Mais alors, « Pourquoi je regarderais ? » Il répond le type « Et George, imperturbable, parce que ça passe à la télé. » On peut voir une démonstration de cynisme un peu méta, mais je trouve au contraire que ça aide à se laver un peu du type d'attente qu'on pourrait avoir par rapport à une expérience visuelle où la question du vide et comment il se remplit paraît importante. C'est très aléatoire la manière dont ce vide se remplissait devant Love Story. Sur l'extrait actuel, on peut se demander ce que Jean-Edouard... D'ailleurs, il est parti, là. Je vois.

On peut se demander ce que Jean-Edouard a lu pendant toutes ses minutes. On peut penser à autre chose. On peut faire autre chose. La preuve. On peut occuper l'espace et le temps différemment. Et bientôt, il y aura un plan. Vous allez voir de caméras infrarouges dans le dortoir. Et ce sera encore plus aride que cette année maintenant. J'ai lu les commentaires sous la vidéo YouTube. L'un des internautes a quand même pris le temps d'écrire. C'est dommage. C'est 45 minutes de dodo. Et en effet, on ne peut pas le contredire. On peut voir que la logique déflationniste du loft, dans cette version-là, en tout cas, celle du 24-24, partait sur des bases assez radicales.

Dans mon rapport personnel aux images, j'ai tout de suite pensé à Andy Warhol, l'artiste et cinéaste qu'on associe au pop art. J'aurais pu évoquer son film Sleep de 1964 où il cadre le poète John Giornio dans son sommeil pendant plusieurs heures en répétant des boucles comme ça. Le film n'a pas de durée fixe et il dépendait de la vitesse de projection. Mais c'est presque trop travaillé. Les axes de vue changent pas mal et on peut déceler, d'ailleurs c'est très beau, une puissance picturale qui rappelle la peinture classique. Chez Warhol. Il y a aussi un autre film de Warhol, Empire, que là c'est 8 heures sur l'Empire State Building du coucher du soleil jusqu'à la nuit noire.

Il était assisté par Jonas Mekas ce jour-là et c'est l'un des plus beaux plans fixes de l'histoire du cinéma, l'un des plus longs aussi. Je crois que c'est 8 heures. Mais je préfère utiliser une autre image de Warhol qui n'a pas été directement pensée par lui comme s'il fallait préférer la copie à l'original pour rester Warholien. C'est un texte de Pierre-Éric Gé qui est paru dans la version numérique du Vanity Fair français. Je remercie d'ailleurs Audrey Fournier de l'avoir dégoté pour moi, qui a attiré mon attention sur ce court-métrage. Le texte, lui, date de 2016 et il pose la question de savoir si Love Story a été, je cite, le dernier film de la nouvelle vague. Carrément.

Je comprends que vous riez, effectivement, mais alors pourquoi pas, parce que l'auteur parle de l'art du dialogue vint en référence à Romer, de l'improvisation comme une base commune, mais c'est une référence à l'ennui warholien qui m'a apparu la plus proche de ma façon de voir. Et je vais vous montrer un petit court film de 4 minutes et quelques qui s'appelle Le dîner de la star. Le titre original est plus fidèle à ce qui se passe réellement, c'est Andy Warhol Ça a été réalisé en 1982 par le Norvégien Jürgen Lett qui a demandé à Warhol de s'asseoir face à lui pour manger. On va quitter le loft quelques instants, on y reviendra.

21:37
Invité

Mon nom est Andy Warhol et j'ai juste fini d'avoir un hamburger. Burger. New York.

21:48
Présentateur

C'est vrai qu'on est sans passer les 4 minutes. Rassurez-vous, je ne vais pas passer toute la soirée à vous montrer des plans fixes, quoique, ni à chercher des équivalences absolument dans toute l'histoire de l'art. Néanmoins, ce qui m'intéresse, c'est quand même de créer une circulation entre les époques et les régimes d'images, notamment venus du cinéma. Cette idée sur laquelle je vais revenir de regarder le loft entre autres en tant que spectateur de films, ce qui a été mon cas. Évidemment, ce n'était pas la seule manière. On pouvait être aussi un spectateur ou une spectatrice de télé pour la télé et j'ai pu alterner entre des mois différents au cours de ce trimestre.

Mais cette possibilité-là, elle existait. Et cela a posé. L'honnêteté me pousse à rappeler quand même que le loft n'était pas seulement une sorte de variation expérimentale sur l'expérience de la durée. L'émission comportait plusieurs dimensions dont celles et ceux qui ont suivi l'affaire se souviennent probablement. Il y avait plusieurs rythmes, plusieurs fictions vraies à la fois.

Il y avait d'abord une émission de prime time présentée par Benjamin Castaldi où l'enjeu principal, c'était de raconter sous la forme d'un spectacle télévisuel très classique les événements de la semaine dans la maison et ensuite de mettre en scène la sortie de tel ou tel loveteur ou loveteuse en monétisant tout ça par les SMS. Au début, on votait pour éliminer et puis très vite, il y a eu des plaintes. Donc, on a voté pour garder l'un ou l'autre dans le jeu. C'était la partie la plus putassière de Love Story qui donnait une vision survoltée et binaire de ce qui s'y passait.

À l'autre extrémité, il y avait le 24-24 dont j'ai parlé et qui est toujours derrière nous, fidèle au poste, avec ce canal qui est une sorte d'ancêtre de Twitch peut-être en moins interactif et qui a rassemblé environ 100 000 abonnés payants. C'était, je crois, 70 francs. Je ne sais pas s'il y avait des euros ou des francs. Je crois que c'était des francs. 11 euros. Si, c'est ça. Au milieu, en revanche, il y avait autre chose, la quotidienne, que je définirais comme une sorte de zapping qui diffusait chaque fin de journée des extraits de ce qui s'était passé depuis la veille.

C'est une sorte de sitcom post-Hélène et les garçons avec des archétiques, des enjeux assez clairs et simples, centrés en gros autour de trois choses. Principalement, occuper son temps avec des défis ou des jeux, se déguiser, par exemple, beaucoup, l'amour et, troisièmement, le fait d'être ici, d'être dans le loft. Au départ, l'émission néerlandaise était plutôt axée sur la vie en communauté sous le regard des caméras sans que les personnages n'aient le même âge ou soient célibataires. Mais la version française, elle introduit ce jeu de mots avec Love Story qui nous place directement du côté de la comédie romantique.

Alors, on peut en revenir ici à l'aspect romérien de figures qui expriment et commentent leurs sentiments en direct. Cette quotidienne avait ses atouts. Elle se regardait vraiment comme un feuilleton. On pouvait aussi penser à des formes primitives comme les sériales du cinéma muet avec les intertitres. Ça a sans doute été le cœur battant de Love Story avec un rythme qui, au regard des standards contemporains, paraît vraiment extrêmement lent. Il y a une vraie lassivité de Love Story. On va regarder un extrait de La Quotidienne qui est dans une émission de la dernière partie du jeu quand il et elle n'étaient plus onze mais juste une poignée.

Il manque le son à un moment, j'en suis désolé, mais c'est vraiment l'état dans lequel on trouve ces images aujourd'hui. Je crois même il y a un logo d'un internaute. C'est comme ça. À ce moment, on prend l'antenne quand Laure regrette

25:09
Invité

le départ d'un garçon. C'est bien, voilà. C'est vrai que c'est beau, un feu. C'est magnifique. Mon père dit que le feu, c'est la télévision du pauvre. Et à la campagne, quand la télé elle est cassée, il dit « Regarde, Laure ! » C'est vrai, moi en hiver, je prépare le feu chez moi. C'est des heures devant. Je reste comme ça, deux heures devant. C'est con, c'est la télévision du pauvre. Tu vois plein de choses, c'est con. Tu imagines plein de choses et tout.

26:44
Présentateur

Can't you say if you're this way ? Il disait à 18h30 devant des millions de gens qui regardaient donc des espèces de happening un peu étranges comme ça, avec, je pense qu'on n'aurait pas pu écrire ça, c'est-à-dire une réflexion sur le feu de cheminée à 25 ans plus tard, le programme le plus regardé sur Netflix le soir de Noël, je crois en Angleterre, c'est le feu de cheminée, enfin le faux feu de cheminée que Netflix produit. Donc les Lofters étaient des spectateurs de télévision. Ça, c'est quand même une grande évidence qu'ils savaient parfois ce qu'ils faisaient, y compris en se baignant, en écoutant une chanson d'Henri Salvador, pour celles et ceux qui l'ont reconnu.

Il y a eu à mes yeux, de façon assez évidente, un jeu de pouvoir pas si inégalitaire qui s'est mis en place, avec des candidats qui ont appris assez vite à habiter leur personnage, à ne pas rester dupes de la situation. Pour celles et ceux qui ont remarqué, au bout de quelques minutes de la vidéo tout à l'heure, Jean-Édouard fait un petit pas en arrière en passant devant une caméra pour qu'elle recule, parce qu'il recule et elle recule, comme pour lui signifier « Ok, tu me regardes, mais c'est aussi moi qui te dirige, je joue et je te regarde.

» Les Lofters et les Lofteuses ont participé à leur façon à l'écriture de la série Loft, sans être payés, ce qui est quand même, enfin pas vraiment, défrayé je crois, ce qui est un vrai problème et qui a été rectifié ensuite, d'ailleurs, dans la télé-réalité. Ils ont mis en scène leur corps, leurs paroles, avec une agilité qui pouvait, d'une certaine façon, résister à ce qu'on pouvait dire et faire du jeu et du jeu et inversement. Donc les considérer comme des cobayes, des bêtes de foire, pour moi, c'était non seulement une forme de mépris et souvent de mépris social, aujourd'hui, on dirait mépris de classe, mais ça me semblait aussi une erreur.

Ce qui se jouait était quand même plus dynamique, plus étonnant. On a reproché aux Lofters à la fois leur narcissisme, qui était réel, qui en cela annonçait le monde actuel, mais aussi d'être manipulé, ce qui était pour le moins contradictoire. Il et elle ont induit comme une faille dans la représentation un dérangement. Il y a une belle interview du regretté cinéaste Laurent Achard, qui est mort en 2024, qui est auteur notamment de « Plus qu'hier, moins que demain » et de « Quelques fleurons » du cinéma le plus libre qu'on ait vu en France ces dernières décennies. Il était interrogé par Philippe Azouri dans « Libération » en 2002, et donc il lui demande comment il a regardé le loft ?

Et il répond « J'ai regardé quotidiennement à 18h à la télé comme un feuilleton pour pouvoir décrypter ce qu'Andemol et M6 avaient prélevé, monté, comme on dit des gens qu'on les monte les uns contre les autres. Quand sociologues et philosophes s'indignaient sur ces innocents rats de laboratoire, j'avais envie de leur dire que ce n'était pas si grave que ça. Ces gosses savaient très bien gérer la caméra, ils se jouaient du regard caméra et du hors champ, écrivaient avec l'objectif leurs propres scénarios, les alliances et les renversements.

Et un peu plus loin, il ajoute « J'ai jamais cru à la thèse du loft, c'est écrit, c'est des acteurs, plus que des acteurs, ils étaient pour moi des stars. Certains avaient l'étoffe naturelle des grands second rôles du cinéma, populaire, d'autres étaient des vedettes de séries télé, et puis il y avait Loana, qui elle, est une star de cinéma. On reviendra sur Loana. Ce qui me frappe ici, c'est l'idée d'une émancipation possible, fragile mais possible, qui n'a pas du tout mais vraiment du tout été perçu ou envisagé même. Les premiers à nier aux habitants du loft leur statut de sujet étaient celles et ceux qui parlaient d'exploitation et ne voulaient voir en elles et en eux que des victimes.

Toute possibilité d'émancipation a été effacée, notamment dans la réception critique de Love Story, à laquelle Laurent Achard fait allusion et qui a envahut toutes les strates de la société avec une violence qu'on imagine assez bien aujourd'hui puisque bon, heureusement, il n'y avait pas assez de news à l'époque mais en gros, la culture du clash est devenue la norme et ça a été quand même assez fou. Évidemment, c'était le droit le plus strict des commentateurs que de commenter et de ne pas aimer Love Story. Il y a un article scientifique assez pince sans rire du sociologue Gabriel Segret paru en 2009 qui a recensé les réactions à la diffusion.

Il a aussi ensuite écrit un livre qui s'appelle Love Story ou la télévision de la honte, la télé-réalité exposée au rejet. Il explique que la brutalité des dénonciations de Love Story était au fond une manière d'exprimer l'idée d'un monde en perdition, une vraie angoisse de début du siècle. Il relève que les accusations d'exhibitionnisme envers les candidats se doublaient d'une accusation de censure contre la chaîne. Soit on en montrait trop, soit on en montrait pas assez. On accusait aussi les Love Story d'être des acteurs et des actrices mais on reprochait à la production de les manipuler parce qu'ils et elles étaient des personnes réelles.

Je cite encore Gabriel Segret, je le cite d'ailleurs pour la première fois, il explique « Le discours va s'orienter dans le registre médical relations pathologiques et perverses entre téléspectateurs et candidats, éthique, morale sexuelle, éthique corporelle transgressée et civique, droit à l'intimité bafouée. Logiquement, il poursuit, le monde de la médecine, de la psychanalyse, de la philosophie et le monde religieux se mobiliseront contre les missions et puiseront largement dans ces registres de condamnation. Segret relève qu'on va assez vite parler d'interdits, de fantasmes, de jeux du cirque, de sadisme, de masochisme et que sur le sujet, l'humanité et le Figaro parleront à l'unisson.

Jean Baudrillard, dans une tribune publiée par Libé, utilise les mots « nullité », « insignifiance », « platitude ». Il évoque, en développant quand même un peu plus que ça, je cite « une banalité de synthèse fabriquée en circuit fermé et sous écran de contrôle. En cela, dit-il, le microcosme artificiel du loft est semblable à Disneyland qui donne l'illusion d'un monde réel, d'un monde extérieur, alors que les deux sont exactement à l'image l'un de l'autre. Tous les Etats-Unis sont Disneyland et nous sommes tous dans le loft. » D'une certaine manière, pour celles et ceux qui la rejettent, Love Story incarne la victoire du ça, des pulsions sans filtre.

On parle de fascisme rampant et les références au nazisme et au camp de concentration ne sont pas rares. Dans « Le monde » du 19 mai 2001, le philosophe Jean-Jacques Delfour condamne, je cite, « l'immonde totalitarisme que véhicule ce Drancy télévisé, satellisé et internétisé, imaginé par un Goebbels cathodique ». Dans un article de Marianne, il est question d'une colossale tournante par laquelle M6 excite notre jeunesse. Et enfin, David Dufresne compare dans « Libération » du 10 mai 2001, les éliminations dans le loft avec les licenciements qui ont lieu au même moment dans les multinationales Danone et Marks & Spencer. Voilà un extrait de sa chronique.

Mardi soir, les filles ont fait leur proposition aux téléspectateurs à présent de voter pour savoir qui d'Aziz ou de Jean-Edouard doit être expulsé. Ce soir, l'un des deux partira avec sa valise en direct sur M6. En attendant, ils tournent en rond, Pest, Van et Caméraman cherchent à comprendre. C'est le jeu dans le jeu, l'autodestruction du groupe. Juste ici, c'était « Qui aime qui ? » Maintenant, c'est « Qui n'aime pas qui ? » Précarité, quand tu nous tiens. Chez Danone ou Marks & Spencer, on dégraisse pour engraisser les actionnaires. Dans « Loft Story », c'est plus subtil, ce sont les employés qui s'autolicencient pour gonfler l'audimat et le portefeuille de M6.

La Réal TV, une nouvelle manière d'organiser les plans sociaux. On parlerait sans doute aujourd'hui de panique morale en observant cette manière d'arriver la plupart des mots d'une société, souvent bien réelle, à un objet spécifique qui devient le réceptacle idéal. Alors évidemment, il y a des questions soulevées dans tous ces arguments et en même temps, une manière de ne pas voir, de ne pas regarder, en fait, pour certains en tout cas, comme une question de principe. Moi, je l'ai vécu de près. Donc, comme le disait Élise Tessarek tout à l'heure, une partie de la rédaction dont je faisais partie a placé « Loft Story » dans sa liste des 10 meilleurs films de 2001.

C'est dans le numéro 564 pour les personnes qui veulent aller voir les archives qu'ils ont mis sur le site, d'ailleurs, depuis l'année dernière. Alors, le résumé n'est pas tout à fait juste de dire qu'il était dans les 10 meilleurs films puisque l'émission a été placée en appendice de la liste, pardon, de cette année-là comme un bonus, en fait, en quelque sorte, dont on ne savait pas trop quoi faire. Les auteurs, et pas beaucoup les autrices, étaient encore là dans la vraie liste. « Milo Land Drive » était le film de l'année.

On trouvait aussi Manuel de Oliveira, Gia Zanke, « Millenium Mambo » de Ossia Ossienne et donc le Loft en post-cryptum qui a été cité individuellement par 5 rédacteurs et rédactrices dont la personne qui était assise à cette place, d'ailleurs, la semaine dernière, Hélène Frappa, 5 sur 16. Donc, ce n'est pas non plus la majorité, mais avec beaucoup de conviction. Et ce n'était pas vraiment une surprise parce que Erwann Higuinen et moi avions écrit un texte intitulé « Pour Love Story » dans le numéro de juin 2001, donc là, vraiment quasiment en direct, pendant la diffusion.

Et ce choix symbolique dans l'un des temples de la cinéphilie qui a défendu et incarné la nouvelle vague, je le rappelle, mais qui a aussi connu sa période Mao dans les années 70, a valu à la rédaction des courriers de protestation une micro-tempête médiatique à laquelle j'avais dû répondre avec Jean-Marc Lallan qui était alors co-rédacteur en chef de la revue. Dans un court texte, on expliquait notamment la chose suivante. Avant de placer Love Story dans notre liste, nous avions déjà analysé en quoi l'émission produisait des télescopages passionnants à la croisée du film narratif et de la pure image temps, de la comédie sentimentale et des vagabondages du cinéma moderne.

Le Loft avait suscité une importante glose sociologique quand ce n'était pas décrit d'orfraie et il nous avait paru important d'en resituer les enjeux vers le cinéma, de le considérer comme une proposition esthétique, même à son corps défendant. Alors bon, 25 ans plus tard, je pense que distribuer les bons et les mauvais points, c'est probablement hors sujet, mais à l'époque, c'était chaud. C'est-à-dire que j'en terminerai avec cette histoire de la réception du Loft avec un micro-secret qui est issu d'un comité de réaction des Cahiers.

Il y a eu beaucoup de discussions houleuses comme dans toutes les rédactions d'ailleurs et notamment sur le désir de certains critiques dont je faisais partie de ne pas parler que des films pour s'intéresser à la télé-réalité, parfois à la pornographie, mais aussi aux séries. C'était peut-être même le plus violent à l'époque. Il fallait être anti-Loft et anti-Friends jusqu'à ce que quelques cinéphiles voient les Sopranos et là retournent leur veste. Mais c'est une autre histoire. Lors d'un comité de réaction, une figure historique a fini par lâcher comme pour clore le débat. Bon, écoutez, Loana, c'est moins pire que Mao.

Ce qui était intéressant à mes yeux et que je revendique toujours, c'est qu'un certain rapport au cinéma peut aider à avancer dans la jungle des images. Ce qui était clair pour moi et qu'il est toujours, c'est qu'on pouvait être un spectateur ou une spectatrice de Romer ou d'Ackerman et son souvenir en voyant le Loft. Non pas pour construire une équivalence, mais pour réfléchir à ce que produisent ces images avec une émotion très frontale. Dans cet entretien à Libé dont je parlais qui est un peu vraiment assez beau, Laurent Achard parle de ça, notamment à propos du flux 24-24.

Il dit « Les après-midi dans le nuit devaient être très beaux avec ces plans fixes et cette durée à l'Ackerman, Kimi et Loana bronzant, inertes, se levant pour aller chercher un verre, laissant le champ vide, la caméra bloquée sur un transat abandonné. » Alors, là, c'est moi qui reprends la parole. Personne ne dira que Loana égale Jeanne Dillman. On comprend que Jeanne Dillman lavant la vaisselle ou épluchant des pommes de terre. Elle le faisait sous les yeux d'une grande artiste. Mais on peut aussi regretter qu'aucun pas de deux n'ait été possible. Ackerman a filmé Jeanne Dillman en souvenir des femmes de sa famille. Et moi, j'aurais voulu croire que Loana était de sa famille.

Je sais que ce n'est pas vrai, mais j'aurais voulu y croire. Dans un entretien qui a été donné à Marie-Claude Treilloux, qui est une magnifique cinéaste, Ackerman a exprimé une idée assez forte. Elle dit « Je voulais prendre des images. » Alors, elle parle de Jeanne Dillman, mais pas que. Je voulais prendre des images qui, dans le cinéma, en général, font partie des ellipses, qui sont les images les plus dévalorisées. Car il y a une hiérarchie dans les images. Par exemple, un accident de voiture ou un baiser en gros plan, c'est plus élevé dans la hiérarchie que faire la vaisselle. Faire la vaisselle, c'est le plus bas, surtout de dos. Je travaille dans les images qui sont entre les images.

Entre le loft et les images de cinéma, c'est plus une circulation qu'une filiation, finalement, qui s'est jouée. Et « Love Story » a pu aider à penser. Justine triait, dans les cahiers, encore une fois, mais moi, je n'y étais plus depuis assez longtemps. En 2013, après la révélation de son premier long-métrage, « La bataille de Solferino », était interrogée par Florence Maillard et Stéphane Delorme. Et elle parle du loft sans que personne ne lui demande rien. Elle dit, « Il y a quelques années, j'étais obsédé par l'idée de justesse. Quand « Love Story » est arrivé, on était tous en train de se dire « Les gens sont justes comme on ne l'a jamais vu.

» Maintenant, on est tellement habitués qu'on ne peut plus se limiter à ça. Je reviens beaucoup vers l'écriture. Il faut des choses plus étonnantes. Cette chose, en plus, je l'ai trouvée dans la rupture de ton. On voit bien dans ce que dit Justine Triet que la question n'était pas forcément de faire allégeance au loft, mais d'y trouver une matière neuve quitte à pouvoir la remettre en question. Et ça faisait partie pour une jeune cinéaste française des années 2010 et future palme d'or d'un corpus référentiel. Ce que Triet dans cet entretien, elle parle aussi de Weizmann, de Piala, de Cassavetes.

Et cette idée de justesse dont elle parle, elle est assez frappante quand il s'agit de parler du loft. Et au fond, « Love Story » ressemble, comme l'a écrit Jean-Sébastien Chauvin, au subtil alliage du naturalisme et du théâtre, de l'unique et du pluriel. Le tout, je rajouterais, sous une forme impure, triviale et sans attache. Et ça, c'était difficile de le voir. Et ce qu'on va voir maintenant pourrait aussi peut-être nous aider là-dedans. Je vous propose de regarder un extrait de Ten, le film d'Abbas Kiarostami.

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Invité

Moi, j'adore ce film

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Présentateur

vraiment profondément. Et si je voyais dans le loft un espace ouvert capable de faire vibrer ma part conceptuelle et sentimentale, quelque chose d'une simplicité totale, un décor, un espace, des micro-fictions, il y a une dimension que je n'ai pas encore abordée et qui est celle de la surveillance. Et c'est là qu'on peut en arriver à Kiarostami. Parce que Ten, dont on vient de voir quelques minutes, là, c'est l'héroïne qui discute avec sa sœur, je crois. Le film est sorti en 2002 après avoir été, non pas diffusé sur M6 l'après-midi, mais en compétition au Festival de Cannes où il a dérouté avec son dispositif.

Et là, c'est la première fois que j'emploie ce mot ce soir et c'est vraiment un mot décisif pour Love Story, le dispositif. Avec Ten, le réalisateur iranien de Où est la maison de mon ami est allé au bout d'une approche réflexive du cinéma d'auteur pour mieux la dégonfler. Il a installé, comme vous l'avez vu dans ses extraits, deux caméras numériques mini-DV dans l'habitacle d'une voiture à Téhéran. Donc l'une sur le siège passager, c'est le début de la séquence. L'autre vers la conductrice. Elles étaient placées de façon à ce que personne ne puisse les manipuler comme des caméras de vidéosurveillance. Dans le Loft, ce n'étaient pas deux caméras, mais 26 selon les organisateurs.

Bon, en fait, une trentaine. 17 caméras fixes dont certaines infrarouges dans le dortoir, comme celles qu'on voit actuellement. 9 caméras téléguidées et 4 autres sur des rails. Ce dispositif a été très vite assimilé par les observateurs à celui de la télésurveillance tel qu'on l'envisage dans le sens commun. Comme si on pouvait translater comme ça un concept tel quel. Cette question, elle était quand même dans l'actualité à l'époque. C'est-à-dire, les municipalités de droite commençaient à installer en masse des caméras dans l'espace public. Quelques années après, le Valois Perret et Patrick Balkany et avant que tout le monde ne leur emboîte le pas.

Donc, dans l'imaginaire commun à ce moment-là, télésurveillance égale police, sécurité pour certains, privation de liberté pour d'autres, voire fin de la démocratie. Ce qui permet tranquillement à pas mal d'observateurs d'affirmer que les lofteurs et les lofteuses ne sont rien d'autre que des rats de laboratoire. Dans certaines versions plus savantes de cette critique, il est question de ce qu'on a appelé un dispositif panoptique. dans la foulée du travail de Michel Foucault qui analysait d'en surveiller et punir le panopticon de Jérémy Bentham qui est un modèle carcéral de la fin du XVIIIe siècle.

Selon Mireille Berton, dans un texte publié en 2003, l'efficacité du système panoptique dépend de deux conditions essentielles. D'une part, le détenu doit avoir continuellement conscience du dispositif où il est, d'où il est épié et d'autre part, il ne doit jamais savoir vraiment à quel moment précis il est regardé. Pour la docteure à l'Université de Lausanne, le loft, c'est exactement la même chose. Des prisonniers et nous, qui sommes les complices collectifs du désastre. Alors moi, je ne nie pas, comme je l'ai dit tout à l'heure, le jeu de pouvoir qui a pu exister, mais je dirais que c'est un peu dommage de ne pas avoir poussé plus loin que cette vision pour le moins idéologique.

Et le cinéma, notamment, qui a Rostami, nous aide là-dedans. C'est-à-dire, ce qui se passe d'antenne, c'est quand même ni plus ni moins qu'une forme de remise en cause du regard d'autorité de l'auteur. Des personnages viennent remplir un cadre dont on a le sentiment qu'il pourrait exister sans eux, qu'il leur est indifférent. Car Rostami a enregistré des conversations dont il n'était a priori pas le témoin, produit des images qu'il ne voyait pas au moment où ils étaient tournés. Alors je dis a priori parce qu'il y a quand même des petits doutes, quelques versions, un peu, on ne sait pas trop ce qui s'est passé exactement.

Il aurait été dans une voiture qui suivait celle du film, ou peut-être même couché sur la banquette arrière en donnant des instructions à travers une oreillette. Là, on passerait à un dispositif, je ne sais pas, télévisuel classique peut-être, quotidien par exemple, c'est pareil quoi. Mais l'essentiel est quand même ailleurs. C'est-à-dire que le dispositif du loft, comme celui de Ten, a quelque chose d'extrêmement primitif et d'essentiel. Tout est réduit à une forme d'épure comme si la capacité de la mise en scène était volontairement et systématiquement réduite. Carostamis est lui-même exprimé non pas sur le loft, malheureusement, mais sur sa recherche d'antennes.

Celui qui était considéré comme l'un des plus grands auteurs au sens historique de la politique des auteurs exprimait un seul désir, tomber de son piédestal et essayer de filmer autrement. Depuis quelques années, il avait commencé à travailler avec des caméras numériques, notamment dans la partie finale du goût de la cerise. Et dans les entretiens autour de Ten, il a été assez clair sur son ambition. Il dit « Ce film a été créé sans être fabriqué à proprement parler, sans pour autant être un documentaire, ni documentaire, ni cinéma de pure fabrication, ou bien un mi-chemin de l'un de l'autre. La scène survient et je remarque qu'elle me convient.

» Et il poursuit d'une manière assez décisive pour moi la disparition de la mise en scène. Voilà de quoi il s'agit. L'abandon de tous les éléments indispensables au cinéma courant et je dis avec beaucoup de prudence que la mise en scène au sens courant peut disparaître durant ce genre de processus. Le metteur en scène dans ce film ressemble plutôt à un entraîneur de football. Il doit faire l'essentiel de son travail avant le commencement de la prise de vue. On ne peut pas se promettre de refaire un film pareil. C'est comme chanceler dans ses convictions et ses idées bien établies. Le dispositif du loft, lui, était vraiment un dispositif sans auteur.

Et on voit bien que la disparition de la mise en scène n'est pas la disparition de l'auteur. Parce que d'une certaine manière, on a pu voir la disparition de l'auteur, c'est que ça a traversé la littérature depuis Malhermé quand même. Ça a été repris par Barthes ensuite et même par Foucault. Mais quand même, d'une certaine manière, on a pu voir d'antenne tout ce qu'on y a vu précisément. Précisément parce que le film est signé à base Kiarostami. C'est l'existence même de l'auteur quasi-omniscient qui rend possible la disparition de la mise en scène. Alors dans Love Story, ce socle-là, il n'existe pas.

On aurait été curieux de voir un Love Story driver par Kiarostami, mais ça n'est pas arrivé. Par contre, l'idée de la mise en scène d'antenne est concentrée dans un dispositif très minimal, comme je le disais, et c'est très marquant de voir que toute possibilité de virtuosité est réduite à néant. Il y a une radicalité qui est cette fois assez proche de ce qu'on a perçu dans le loft, une manière d'enregistrer une sorte de flux à la fois naturaliste et théâtralisé au suspense permanent sur la suite, mais sans effet de suspense classique, aucun twist de récit, avec des personnages autogérés.

C'est ce basculement permanent entre un effet de vérité et un effet de mensonge qui a aussi constitué la matière première du loft, où on se demandait tout le temps ce qui était scénarisé, entre guillemets, ce que la production avait organisé, sans compter l'art du déguisement assez permanent dans la villa. Kiarostami, lui, ne nie jamais l'intention artistique du cinéma, il ne refuse pas d'aller à Cannes, par exemple, qui est bien différente évidemment de l'intention du loft, mais il réfléchit à sa propre place. Sur ce film, Ten, il a voulu passer le relais aux personnages, aux comédiens, mais aussi à nous.

Il explique dans un documentaire Ten on Ten, où il reprend un peu le dispositif, il parle dans une voiture, devant une caméra, comme ça. Ici, le réalisateur est dans la position d'un spectateur qui prend du plaisir à regarder des gens jouer. Il n'est pas là pour juger, évaluer, critiquer, ou pour dire ce mot horrible coupé. À un moment, le spectateur a la tâche de terminer le travail. Il est incité à réfléchir sur lui-même et sur le monde alentour. Il y a une personne qui a réussi à produire une pensée en faisant la jonction entre Ten et Love Story, c'est Patrice Blouin qui est un ancien des cahiers du cinéma et qui aujourd'hui chemine plutôt du côté de l'écriture d'essais et de poésie.

Il a publié en 2017 un livre que je conseille à tous et à toutes qui s'appelle Les Chants de l'audiovisuel dans lequel il parle de télévision, de cinéma et d'image en essayant de reformuler les hiérarchies et même de revoir les définitions. Sous sa plume, le cinéma n'est plus isolé mais il s'étend dans plusieurs champs, la télévision aussi, parfois ça se croise, il y a des critères. Concernant le loft et Ten, il les réunit dans ce qu'il appelle le champ de l'optique. Alors il part de l'idée que dans le cinéma moderne, souvent magnifique, à partir de Rossellini disons, la maîtrise du metteur en scène est quasiment conçue pour accueillir les accidents.

Les accidents créent de la beauté, on parle d'épiphanie rossellinienne quand de l'imprévu surgit dans un cadre qui a été créé par un artiste. Or dans un dispositif de surveillance, que ce soit dans Ten ou dans Love Story, la maîtrise du metteur en scène, elle n'existe pas. Il n'y a plus d'accident de la maîtrise mais une maîtrise qui peut arriver de façon accidentelle. Le cadre est juste et beau de façon aléatoire selon ce qui va se passer. Tout est renversé. Là, je cite Patrice Blouin dans son livre « Au travers de Love Story et de Ten, un même espace de représentation apparaît et cet espace se configure à partir d'une absence de regard dans le miroir indifférent de caméras automatisées.

Blouin en vient à définir le champ de l'optique avec trois éléments « Justesse fortuite du cadre » donc ce qu'il appelle la maîtrise accidentelle « Caractère impersonnel de l'œuvre » et « Réception orpheline ». C'est-à-dire qu'il n'y a personne pour nous guider et personne pour organiser les personnages à travers la caméra et il poursuit « Ce principe d'indifférence n'exclut pas pour autant la responsabilité morale du réalisateur mais il la redistribue à part égale avec le spectateur puisque l'un et l'autre entretiennent alors un rapport similaire à l'image montrée.

» En gros, c'est moi qui ajoute « Il fallait bosser devant Love Story et se dire que la surveillance valait peut-être mieux que certaines mises en scène. Devant Love Story, on pouvait essayer de se construire en sujet spectateur, opérer une forme de réappropriation des images qui étaient complètement étrangères au projet de M6. On pouvait aussi vider la surveillance de sa fonction policière. J'y voyais la possibilité, fragile, mais bien présente, d'un regard qui était débarrassé de beaucoup de parasites liés au cinéma ou à la télévision. Parce que ce qu'il fallait travailler, c'était bien notre regard.

Dépasser le mépris de classe, par exemple, comprendre le montage de M6, le montage de la société aussi sur les images qu'on voyait, pour se fabriquer un autre montage. Inventer ce qu'on appellerait aujourd'hui un regard situé. On dirait aussi aujourd'hui poser la question du gaze, ce dont je parlais au début de la conférence. Donc on parle quand même beaucoup dans le cadre de la critique contemporaine des images et notamment du cinéma du male gaze qu'on peut définir comme le regard masculin dominant qui objectifie les corps et les personnages féminins. Laura Mulvey qui a inventé le concept en 1975 parlait de l'inconscient du patriarcat qui serait comme ça projeté sans filtre dans les images.

S'il y a bien une figure qui a posé la question du gaze, c'est évidemment Loana. Loana Petrucciani a été retrouvée morte le 25 mars dernier. C'était bien après qu'avec l'équipe du forum on décide de faire cette conférence et c'était évident au départ et ça l'est devenu encore plus. s'il valait donner une place ce soir à cette femme sur laquelle tant de personnes ont pris la parole. On est peut-être une société voyeuriste mais on est aussi une société du commentaire et du jugement. Loana a été jugée dès son apparition dans le loft et je dis bien apparition parce que je crois qu'on ne peut pas utiliser d'autres mots.

Quelque chose s'est passé qui à la fois n'avait jamais été vu et pouvait renvoyer à une histoire partagée par le plus grand nombre. Je parle là évidemment de la filiation Marilyn Bardot qui a été déjà beaucoup dite. Il y a une exposition à la cinémathèque en ce moment qui montre comment Marilyn s'est constituée en tant que sujet tout au long de sa carrière et à quel point ça lui a été nié pendant très longtemps. Concernant Loana sa constitution en tant que sujet a été encore plus difficile. Tout à l'heure j'ai cité cet entretien de Laurent Achard paru en 2002. J'y retourne encore pour ces quelques mots.

Le loft je ne veux pas savoir si c'est du Warhol ou du Jean Lefèvre mais juste en quoi c'est extraordinaire. Je repense à Loana et sa façon d'être ici et maintenant. Donc là il parle en 2002 je précise. Mais qui est-elle lui demande le journaliste une star née elle reste la même elle ne bouge pas quelle que soit la situation son regard triste ne varie pas son attitude impavide. Voilà une héroïne comme on en voit chez Raoul Walsh elles ont une logique elles s'y tiennent. L'opacité de Loana est bien sûr ce qui a saisi énormément de cinéphiles plus qu'une photogénie c'est une manière d'être à l'image qui parlait d'elle-même.

Je reviendrai sur la façon dont elle a été vue et exploitée par les regards et les commentaires.

Mais Loana n'était pas seulement mutique elle s'exprimait aussi elle défendait quelque chose de sa subjectivité qui n'était pas vraiment entendu sauf peut-être par le public il faudrait en parler vraiment mais ce n'est pas le sujet ce soir je n'ai pas pu faire d'enquête sur la question mais par les commentateurs certainement pas et je parle de l'époque du Loft après c'est encore pire soi-disant elle n'avait rien à dire je voudrais qu'on regarde un court extrait qui vient de l'une des quotidiennes où Loana raconte son histoire mais à sa manière elle est en train de discuter avec Christophe celui qui sera d'ailleurs le vainqueur du jeu avec elle justement de ce que ça ferait aux uns et aux autres de gagner Loft Story et de remporter de l'argent

58:30
Invité

c'est vrai que c'est plus chiant quand c'est des gens qui ont déjà de l'argent qui gagnent un truc comme ça à la commune on est toujours à la dèche c'est vrai que ça serait plus sympa si c'était une personne qui n'a pas eu je pense qu'il gagne c'est ce que je pensais parce que c'est vrai qu'ils connaissaient un peu ça je veux dire Jean-Door lui à mon avis doit habiter une baraque énorme il paraît que Loire Kimi m'a dit elle a vu le reportage à Mathieu moi franchement quand je suis arrivé ici pour moi c'était je vais faire du footing tu vois c'est un 20 mètres carrés avec ma maman et c'est heureusement que moi je travaille la nuit et elle travaille la journée parce que sinon c'est vrai quand on est là-dedans toutes les deux c'est vraiment super petit moi je suis arrivé ici

59:29
Présentateur

il y a un de ces moments de maîtrise accidentelle dont on parlait tout à l'heure où il se passe quelque chose avec cette feuille qui s'envole et la réaction de Loana sa gestuelle qui tout à coup donne un cachet différent à la scène et force le changement d'axe de la caméra c'est aussi pour ça qu'on pouvait aimer regarder le loft mais il y a évidemment ce que dit Loana sur sa vie et qui est surligné par le bandeau lutte des classes que la chaîne a ajouté où elle explique d'où elle vient elle parle de sa maman du petit appartement et tout ça crée une histoire qui à ce moment précis n'est pas l'exploitation de sa faiblesse au contraire elle se met à parler plus fort plus distinctement je dirais elle s'empare du personnage de son personnage ce ne sera pas toujours le cas mais ce sera là présent constamment et à saisir ce qui est évident à mes yeux quand on revoit des images du loft c'est à quel point nous sommes en présence d'une héroïne d'une star pourquoi pas comme le dit Achard et comme d'autres l'ont dit mais qui n'a pas pu produire autre chose que ce moment là le loft et en plus comme personnage secondaire parce qu'elle crevait peut-être l'écran mais on ne la voyait pas tant que ça en fait il n'y a pas tant que scène elle n'était pas Laure parlait beaucoup plus vraiment Loana a traversé le loft plus qu'elle n'y a été incarnée par une forme de fiction comme ça qui se serait inventée mais ça suffisait et la vie de Loana Petrucciani a été tragique le loft fait partie de cette tragédie et en même temps y revenir nous montre que quelque chose a eu lieu alors que le personnage de Loana a été accusé tout de suite comme si elle était la seule à appartenir à un cliché parmi les candidates et candidats du loft comme si de ce cliché la blonde à forte poitrine il n'avait rien à dire et rien à voir ce qui a pu m'attrister c'est que Loana n'ait pas été considérée comme un sujet dans les images elle a été regardée comme si le film Vanda de Barbara Laudan qui parle d'une femme fragile n'existait pas on n'a pas compris qu'elle aurait pu être un personnage de Sois belle et tais toi le documentaire d'Elphine Serig qui donnait la parole aux actrices et parlait en 1975 de sexisme dans les regards au cinéma et dans la vie Loana a été la première star de cinéma sans film a expliqué Camille Nevers dans un beau texte qui a été paru dans l'Ebay à la mort de Loana Petrucciani et elle ajoute Loana incarne le crépuscule du gaze male évidemment mais que les filles comprenaient autrement heureusement depuis 25 ans sur l'impulsion des penseuses et des artistes féministes on a pu commencer à changer de discours sur la bimbo à charger cette figure d'un certain pouvoir et à réfléchir sur la sexualisation des femmes à l'écran la figure de la camgirl qui est d'ailleurs née dans les années 90 avant Loft avec Jennifer Ringley l'américaine qui se filmait chez elle sur une webcam commence à être considérée aujourd'hui comme capa pas d'émancipation au cinéma on peut se souvenir d'une fille facile de Rebecca Zlozowski avec Zaya Dea en 2019 mais aussi le film d'Agatrier d'Inger dont l'héroïne est une candidate de télé-réalité ça s'appelle Diamant Brut c'est sorti en 2024 et c'est un film plein d'amour pour son héroïne pas plus tard que l'été dernier le jeune réalisateur queer Aurélien Père a mis en scène dans l'épreuve du feu son premier film son premier long métrage pardon une jeune bimbo face à un garçon qui en tombe amoureux en tentant de déconstruire les visions avilissantes et Loana n'était pas loin je cite cet entretien avec le réalisateur un trentenaire qui a été réalisé par le site infolibertaire.net comme quoi tout le monde a parlé du loft et donc Aurélien Père explique petit je n'avais pas le droit de regarder le loft j'ai donc découvert ça vers 2016 sur Youtube je ne connaissais le personnage de Loana que parce qu'on en disait dans les cours de récré qui n'étaient pas des choses particulièrement positives mais j'ai été très surpris par sa personnalité son intelligence sa mélancolie l'image publique qu'on avait faite d'elle et de ce que l'on pouvait observer dans le programme avait peu à voir l'une avec l'autre cette différence m'a tout de suite fasciné c'est par là que je suis arrivé à la lecture de son autobiographie un bouquin qui m'a beaucoup touché il y a une phrase sur laquelle je me suis un peu appuyé pour mon film il y a deux Loana la grande pin-up et la petite huître j'avais envie de faire ressentir au spectateur un dévoilement similaire à celui que j'avais ressenti en découvrant Loana je pense que ce qui m'intéresse dans ce type de personnage c'est le mépris qu'ils reçoivent un mépris de classe déjà doublé de misogynie des personnages qui subissent beaucoup de sexisme parce qu'elles portent sur elles tous les attributs de l'hyperféminité donc là c'est moi qui reprends la main mais quand on parle de misogynie on doit évidemment évoquer la dite scène de la piscine qui est d'abord une scène fantasmatique parce qu'aujourd'hui elle n'existe quasiment pas il y a deux minutes et quelques sur les sites porno il n'y a pas d'image explicite parce qu'il n'y avait pas de caméra sous l'eau mais je vous propose autre chose alors ça dure cinq minutes c'est assez long mais c'est un montage de la quotidienne le lendemain de ce qui s'est passé

1:04:42
Invité

on va dire que l'autre jour quand je suis passé dans le confessionnal j'ai dit que j'aimais j'appréciais tout le monde il n'y a pas quelqu'un sauf qu'il y avait une fille que je trouvais trop extravagante il s'avère que ce soir j'étais dans la piscine avec cette jeune fille un peu trop extravagante à mon goût et que voilà quoi on s'est compris mais que c'est vrai que pour moi elle est quand même toujours trop extravagante mais je pense que ça nous arrive à tous de temps en temps de prendre un peu de plaisir non ?

pour l'instant c'est ce soir on verra demain on verra après demain retour sur le plateau de Loft Story je vous le disais hier la fièvre a gagné le Loft samedi soir mais l'ambiance était dès dimanche plutôt morose en tout cas entre Jean-Edouard et Loana ils ont très logiquement cherché du réconfort auprès des autres habitants du Loft et c'est Delphine et Philippe qui se sont montrés les plus attentifs malgré que la réponse semble évidente par rapport à hier soir de quoi ? tu te rappelles où tu avais trop bu ? de quoi tu me parles ?

de rien t'as raison je vais me chercher une cigarette rien de rien y a ton pantalon qui est tout sale derrière j'ai un petit coup de blouse un petit coup de cafard sans que j'ai un peu un noeud dans la gorge ça va pas trop trop bien mais bon ça va passer je suis sûre pourquoi tu l'as pas fait dans le cellier ? parce qu'il y a toutes les affaires et bah tu les enlèves les affaires ouais mais j'ai la flamme je t'ai demandé si tu voulais que je t'aide je pouvais t'aider veux-tu faire tout seul ? comme un grand ?

je t'ai dit enlever les affaires du cellier j'ai pas dit non plus que là avec tes chaussettes elle ne bise pas non plus en plus c'est la venue à l'eau chaude ouais je pense la poudre déjà elle se discute plus et les tâches elles partent plus vite ouais mais là c'est pas vraiment question de tâches c'est juste pour mettre un petit coup de trompe transpiration tu vas t'éclater les mains c'est pas grave j'ai de la crème pour les mains j'en ai aussi ah t'as aussi t'as prévu ? tout prévu tu vas avoir les mains toutes douces pour ce soir dis donc toutes ? toutes douces ? ouais ouais pourquoi tu restes à l'écart comme ça ? pourquoi tu restes à l'écart de ton nom comme ça ? hein ?

je ne suis pas à l'écart là je fais une cigarette non ça n'allait pas trop trop bien à cause de quoi ? dis-moi dis-moi si c'est de ma faute ou si c'est d'autre chose si c'était en partie de ta faute si c'était en partie de ta faute je m'en excuse mais c'est pas tout à cause de moi non je suis fatiguée c'est mon verre ou pas ? ouais donc c'est fatigué à cause de moi ouais beaucoup de toi un peu de fatigue et puis je sais pas pourquoi j'avais de la fièvre tout à l'heure beaucoup de toi ? j'aime beaucoup bah oui c'est point là dis-moi pourquoi ? hein ? dis-moi pourquoi ? pourquoi ? parce que vous me parlez parce que sinon hein ? vous me parlez parce que sinon c'est ça rien pourquoi ?

parce que non c'est une nuance totale depuis ce matin j'en ai marre de tomber sur des mecs comme toi dans ton genre j'en ai marre de tomber sur des mecs comme toi dans ton genre vous êtes tous les mêmes vous êtes tous les mêmes non je rigole c'est pas vrai il y a des exceptions non c'est certain qu'il y a des exceptions c'est certain qu'il y a des exceptions heureusement je ne suis pas l'exception non c'est sûr tu es loin de me dire ça je sais non à la limite c'est con de se prendre la tête je pense c'est normal oui bien sûr je me suis même pris la tête pour autre chose mais même moi je pense on est là on est 11 si on commence à se prendre la tête je pense pour des peut-être pas des moi pour l'instant je vais dire des choses bénignes mais non ça c'est chacun sa perception de la chose mais je pense qu'il faut ne pas se prendre la tête il faut voir comment ça se passe là ça fait que deux jours qu'on est là on est d'accord je m'excuse bon bah parce qu'on a fait pour ça n'est ce pas j'ai peut-être pris un peu trop la tête non ?

qui moi ? tu t'es souvent pris la tête non ? non enfin oui oui cette petite colonie est une bonne occasion d'apprendre et de changer en fait moi j'apprends pas mal de choses sur ma même je te jure

1:10:07
Présentateur

cette version sitcomisée puis d'ailleurs il n'y avait quasiment rien à voir dans l'autre version c'est vraiment quelques secondes qui se passent dans la piscine là et qu'est-ce qu'on voit quand on est en jusqu'à ces 5 minutes que c'est même pas le male gaze qui s'exprime mais le regard englobant d'une société alors certes patriarcale mais surtout moraliste le discours de Jean-Edouard dont le confessionnal est un discours de vainqueur du côté du plaisir qui serait valide son mansplaining est total face à Loana alors même qui lui reproche d'être trop extravagante mais à mes yeux c'est quand même elle qui gagne c'est-à-dire c'est elle qui émeut c'est elle qui exprime aussi une critique de ce qui est en train de lui tomber dessus et on ne peut qu'être de son côté et pourtant cette scène de la piscine comme on l'appelle encore a été un fardeau pour elle et pour elle seule Loana Petrucciani a été sommée de s'expliquer pendant 20 ans sur ce qui s'est réellement passé par exemple ce qui n'a vraiment strictement aucun intérêt il n'a rien dans aucune des images qui puisse commencer à justifier les insultes dont a été victime Loana et la manière dont elle a été traitée on se souvient de la viralité de ce moment c'est une de nos premières fois où on employait ce terme de viralité parce que ça a été piraté sur internet voilà ça a commencé à circuler alors aujourd'hui j'imagine même pas ce que ça aurait produit mais on n'insiste pas assez sur la brutalité des regards portés sur elle encore une fois plus violente cette brutalité selon moi que celle du dispositif je m'appuierai ici sur les mots de Asilis Kondraki qui est une doctorante à l'ESS qui s'intéresse beaucoup à la télé-réalité et aux représentations sexistes donc elle dit pour la première fois une scène de sexe était filmée dans une émission qui en plus brouillait les frontières entre le vrai et le faux mettant en scène des personnes entre guillemets ordinaires c'était un choc et évidemment la femme a été désignée coupable le décès de Loana Petrucciani le 25 mars 2026 a permis de revenir sur la manière dont elle a été instrumentalisée et regardée tout au long de sa vie il y a eu des mots très forts de Valérie Ray-Robert qui a écrit sur Instagram de son point de vue militant elle a écrit le terme féminicide s'applique à la mort de Loana et elle poursuit chaque émission souvenir autour du loft était le moment de rappeler qu'elle y avait été humiliée devant la France entière Loana s'est consumée sous nos yeux Loana est morte du sexisme de la psychophobie du classisme de la grossophobie alors l'autrice mêle ici le moment du loft à tout ce qui s'est passé après qui relève pour le coup du pire de ce dont la société contemporaine est capable quand elle enlève à celle qu'elle choisit comme cible toute capacité d'agir ce dont je suis certain c'est qu'il aurait fallu travailler davantage collectivement regarder les images avec plus de compréhension peut-être un peu plus d'amour au fond ce n'était pas redonné à une dignité à Loana qu'il aurait fallu c'était voir tout de suite qu'elle en avait une et à la place on a eu une sorte de en guise de bilan de Love Story une série qui s'appelle Cult qui est sortie en 2025 et dont la première saison qui était produite entre autres par Alexia Laroche-Joubert productrice du loft est revenue sur l'émission en choisissant comme personnage principaux non pas les lofteurs les lofteuses mais les personnes qui ont fabriqué l'émission alors on va voir un court extrait la jeune femme qui est interprétée par Anaïd Rosam c'est le personnage inspiré d'Alexia Laroche-Joubert alors ça n'a pas grand chose à voir directement avec Loana mais malgré tout si ici elle explique à son boss qu'il y a eu un incident à caractère sexuel concernant Loana et elle l'utilise pour obtenir un poste c'est la dernière scène de la série désolé pour le spoiler regarde

1:13:57
Invité

il y a un truc qu'il faut que tu saches qu'est-ce qu'il y a ? Karim s'est masturbé sur Loana dans le caméra run tu peux raccrocher ? ok je vais te dire pour le dire

1:14:16
Locuteur

je vais te faire pour le dire

1:14:17
Invité

et Elena l'a couvert ok pourquoi tu me dis ça pour rien pour que tu sois au courant ok ça sortirait pourquoi tu voudrais que ça sorte ? parce qu'il y a plein de trucs qui peuvent sortir qu'est-ce que tu veux ? ce que je mérite tu veux récupérer ton job ? moins que t'es quelqu'un de meilleur et là je t'écoute c'est que je prends un risque énorme si je te garde Isabelle tu prends un risque dans les deux cas maintenant c'est toi qui choisis ta une le scandale sexuel ou le scandale Blanche-Neige pourquoi je choisirais Blanche-Neige ?

parce que comme ça tu m'as dans ton camp tu me veux pas dans le camp adverse t'es sûr tu vois quand tu travailles Xavier pour récupérer Big Brother je peux comprendre mais là Karim et Elena c'est pas tes amis ? t'as pas fait de sacrifice toi ? prends deux semaines on commence les castings à tout retour attends Isabelle pour Karim et Elena c'est vrai c'est histoire des caméras run ? ça change quoi ? ce qu'il compte c'est qu'on y croit non ? c'est un truc que j'ai appris en bossant dans la télé juste à cela tout à l'heure

1:16:18
Présentateur

c'est vrai que du coup ça fait un peu mal aux yeux ce type de enfin voilà j'ai un peu de mal en fait mais quand même c'est extrait intéressant et en plus la série en soi n'est pas mauvaise plutôt bien balancée et le personnage de Luana parce qu'elle est dans la fiction est interprété par Marie Collomb qui de toute évidence a envie de la défendre c'est pas mal intentionné mais culte au fond on le voit dans cet extrait partage le cynisme général sur le loft et le manque de remise en question parce que terminer une fiction sur ce sujet par un plan sur des poules c'est plus qu'une marque de mépris c'est vraiment une erreur esthétique et je vais conclure cette conférence très bientôt parce que l'heure avance quand même pas mal et encore une fois il s'agissait pas de défendre le loft comme une production industrielle extraordinaire ou géniale mais d'essayer d'y voir quelque chose donc on peut pas nier le fait que le principe filmique du loft soit lié à l'idée de surveillance mais la surveillance de quoi exactement la surveillance pour quoi pour qui la surveillance des rues dans le monde entier elle est liée à une idée contemporaine de la sécurité on laissera rien passer on ratera aucun événement on arrêtera les coupables ou au pire on fera des vidéos rigolotes à mettre sur Instagram c'est pas du tout ce qui s'est passé dans l'off story où tout a été déjà réalisé en direct selon le principe assez simple de l'action et de la parole c'est à dire l'action et la parole dictaient la mise en scène pas le contraire et si le loft devait revenir aujourd'hui tout serait complètement différent les candidats et candidates seraient des professionnels rémunérés et la réalisation probablement confiée enfin moi je ferais ça en tout cas à une intelligence artificielle avec des capteurs visuels et sonores alors je pense pas qu'on verrait la différence entre le réalisateur de l'époque et une machine contemporaine mais ça n'arrivera probablement pas dans ces conditions puisqu'on est dans un monde qui a avalé l'off story et on a fait à la fois à son point zéro et un repoussoir si par moment on accorde actuellement aux personnalités d'internet qui sont un peu les héritiers des loveteurs ça demanderait une autre conférence pour laquelle je pense que je ne serais pas compétent mais voilà ils ont un certain contrôle des images une façon de monétiser les images et je pense qu'au fond rien n'a vraiment évolué du côté de celles et ceux qui sont censés réfléchir aux images et en produire et je parle notamment du cinéma avec les séries le cinéma m'a vraiment porté intellectuellement moralement émotionnellement et aujourd'hui il est d'abord considéré comme une forteresse à défendre c'est vrai du point de vue économique et politique ça va sans dire mais du point de vue artistique c'est quand même une vision largement fantasmatique qui est liée à une morale du grand art menacé et mis à part de très rares exceptions il n'y a pas tant de vibrations et de risques pris par le cinéma dans la manière de percevoir et d'enregistrer la réalité contemporaine et donc les flux internet par exemple au festival de Cannes qui prend le pouls de la création il y a de très bons films mais on a souvent l'impression que le seul régime d'image viable est celui du cinéma à intention d'auteur un cinéma qui fait comme si internet n'existait pas comme s'il fallait d'abord montrer les muscles l'art du cadre la belle image le grand sujet c'est vraiment fjord de la palme d'or de Munju cette année le tout sans se mêler vraiment des mutations contemporaines qui sont extrêmement rapides et brutales et qui sont aussi l'affaire du cinéma et des cinéphiles sur le fond on parle parfois de fait de société dans les films mais sur la forme presque jamais rien ne se passe vraiment c'est l'angle mort et c'est ce que Love Story peut nous aider à imaginer même encore aujourd'hui c'est-à-dire oser des images impures des productions hors cadre embrasser quelque chose du contemporain même si on a l'impression qu'il fait peur ou qu'il est dégueulasse maintenant je voudrais vous faire entendre une voix c'est la voix de Loana Petrucciani alors ça date de 2018 c'est un enregistrement que j'ai fait sur mon téléphone de l'émission c'est à vous je voulais que pour une fois ce soir on fasse l'expérience d'une image aveugle alors ça dure une vingtaine de secondes il faut que je la retrouve mais je crois qu'elle est là la présentatrice demande à Loana Petrucciani si elle a revu des morceaux de Love Story donc c'est très court

1:20:18
Invité

je ne sais pas oui je ne vais pas regarder les cassettes du Loft parce que quand je me vois pleurer j'ai encore envie de pleurer parce que quand je me vois rire j'ai envie de rire parce que ça fait bizarre si on vous filmez vous chez vous pas à votre insu vous le savez mais que vous vous revoyez ça fait bizarre de se voir vivre voilà

1:20:37
Présentateur

j'espère qu'il y a envie de pleurer j'espère qu'on l'entend dans tous les sens du terme pour conclure je rappellerai qu'en 2001 il s'est passé autre chose de décisif qui a changé notre rapport au monde et aux images et ce n'était pas le Loft je veux parler du 11 septembre qui survient deux mois des quelques jours après la fin de l'émission une horreur qu'on voit en partie en temps réel puisque ce matin là la deuxième tour s'est effondrée en direct à la télé quelques minutes après la première j'ai toujours perçu dans cet événement qui me semblait avoir été pensé par les terroristes pour être diffusé de cette manière en mon diovision j'ai vraiment vu un véritable snuff movie c'est à dire des assassinats filmés en direct depuis les images de mort se sont banalisées sur les réseaux et ailleurs mais dans la foulée de ce que dit Loana Petrucciani dans ce qu'on vient d'entendre moi j'ai plutôt vu dans Love Story des images de vie voilà je vous remercie