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AutreFrance Inter — L'invité de 8h20 (sur Site radio)· 21 octobre 2025 23 minContradictoireMixte

Regards croisés sur "L'Etranger" de Camus, avec le réalisateur François Ozon et l'écrivain Kamel Daoud

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Présentateur

Et il est 8h22 sur France Inter. France Inter, Benjamin Duhamel, Florence Paracuelos, La Grande Matinale. Et nous recevons ce matin, dans le grand entretien, un monument de la littérature française, si je puis dire, puisque nos deux invités s'y sont attaqués et confrontés. C'est L'Étranger, premier roman d'Albert Camus, paru en 1942, l'un des plus lus en France et dans le monde. Alors, que nous dit cette histoire de la France et de l'Algérie aujourd'hui encore ? Comment expliquer la part de mystère de ce roman intact après 80 ans pour en parler ? Voici nos invités, Benjamin.

0:39
Invité

Bonjour François Ozon. Bonjour. Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter. Vous êtes cinéaste et vous vous êtes donc attaqués à l'adaptation de l'étranger. Je signale dans les rôles principaux les formidables Benjamin Voisin et Rebecca Marder. Le film se rend sale la semaine prochaine. Camel Daoud, bonjour. Bonjour. Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter, journaliste, écrivain franco-algérien. Pris Goncourt l'année dernière avec Ouris. En 2014, vous aviez proposé une stupéfiante réécriture de l'étranger. C'était Meursault contre enquête.

1:08
Présentateur

Alors, on commence avec vous François Ozon. Adapter l'étranger à l'écran, qu'est-ce qui vous a pris de vouloir vous confronter à un tel monument ? Ce n'est pas un roman inadaptable ?

1:20
Invité

Oui. Si vous m'aviez dit il y a trois ans, tu vas adapter l'étranger, je ne vous aurais dit jamais. Parce que j'ai souvent fait des adaptations, mais souvent d'œuvres mineures, de pièces de théâtre ou de livres qui n'étaient pas très connues. Alors, il y avait le chef-d'œuvre, l'idée que c'était un chef-d'œuvre qui me faisait peur. Mais il y avait surtout le fait que ce soit un best-seller. Parce que quand vous adaptez un livre que beaucoup de gens ont lu, c'est autant de metteurs en scène potentiels.

Et donc, il faut se confronter à l'imaginaire de tous les gens qui ont lu, les lecteurs en fait, qui ont mis en scène dans leur tête cette histoire, qui ont imaginé Meursault avec un certain visage, qui ont imaginé comment se passait la scène sur la plage. Donc, c'était ça qui était assez inquiétant. Mais en fait, je suis arrivé à l'étranger par rapport aux personnages de Meursault. Parce que j'avais un autre projet sur un jeune homme d'aujourd'hui, un film contemporain sur un jeune homme qui se posait des questions sur le monde, qui était en interrogation sur sa vie, qui commettait une tentative de suicide. Et je n'ai pas réussi à monter ce projet, je n'ai pas trouvé le financement.

Et comme cette histoire me tenait à cœur, j'ai relu L'étranger, que j'avais lu quand j'étais, comme souvent, adolescent. On l'a tous fait. Voilà.

2:21
Présentateur

Et qu'on comprend mal, d'ailleurs, quand on le lit pour la première fois.

2:24
Invité

J'avais rien compris. Mais je me souvenais du personnage de Meursault. Je me souvenais de son rapport au monde. Et c'est pour ça que ça m'a intéressé. Et donc, j'ai relu le livre dans cette optique. Et en le relisant, je me suis dit, mais le livre est toujours aussi fort, puissant, génial. Pourquoi ne pas en faire un film ? On va développer tout au long de ce grand entretien, non seulement ce que dit l'œuvre de Camus, ce que cela dit aussi des relations entre la France et l'Algérie. Il y a beaucoup à dire, notamment en ce moment. Mais juste avant Kamel Daoud, sur l'inadaptabilité du chef-d'œuvre de Camus. Vous-même, en 2014, vous vous y attaquez avec cette contre-enquête.

Là, quand vous avez vu le film, qu'est-ce que vous vous êtes dit ? Est-ce que vous avez retrouvé le chef-d'œuvre de Camus qui vous avait tant inspiré ?

3:05
Présentateur

Écoutez, d'habitude, de tradition, adapter un roman, un best-seller au cinéma, c'est toujours décevant. Parce qu'on y va, comme disait M. Ozan, on y va avec l'idée qu'on a déjà le film en tête, on a déjà une représentation. Et puis, la deuxième des choses, c'est que la lecture, c'est un acte intime. Le filmer, c'est le sortir vers quelque chose de plus exposé. Et donc, pour moi, je pense que pour tous les spectateurs, il y a eu les 20 minutes du début, là où on ne réussit pas à oublier le roman qu'on a déjà lu, l'interprétation qu'on s'est déjà faite. Donc, c'est un peu difficile de plonger.

Mais il y a eu un moment de bascule, aidé par l'esthétique du film, par le jeu des acteurs, par autre chose, où on lit quelque part une nouvelle histoire et on regarde une nouvelle histoire qui n'a jamais été filmée. On devient un peu co-auteur, on devient contemporain de la naissance du film. Et ça, c'est un grand moment. Il faut dire que c'est un film en noir et blanc, un noir et blanc vraiment sublime, très sensuel. Pourquoi ce choix ?

3:57
Invité

Alors, c'est vrai que c'est un paradoxe parce que le livre de Camus est très coloré, c'est-à-dire qu'il décrit beaucoup les couleurs. Il y a la robe rouge de Marie, il y a le ciel bleu, il y a le soleil, il y a le sable, tout ça. Mais moi, très vite, le noir et blanc s'est imposé parce que je trouvais que ça apportait une forme de distanciation qui correspondait bien au regard de Meursault sur le monde. Et puis, toutes les archives, toute notre mémoire collective de l'Algérie française, en tout cas pour moi qui ne l'ai pas connue, est en noir et blanc.

Et c'était très important pour moi de me replonger dans l'histoire, de comprendre quand ce livre a été écrit en 1939, il est publié en 1942, et que c'était une époque qui n'existe, enfin, un pays qui n'existe plus puisque l'Algérie, c'était la France, c'était des départements français. Et donc, tout ça, c'était dans ma tête, c'était en noir et blanc, voilà.

Et on rappelle, pour peut-être certains de nos auditeurs qui n'ont pas lu, ou peut-être d'ailleurs avoir envie de relire l'étranger, Meursault, c'est ce personnage principal, qui est très difficile à lire, comme insensible au monde qui l'entoure, à la violence, à sa propre violence aussi, puisqu'il tue un arabe, c'est comme ça que l'appelle Camus dans l'étranger. Juste avant, je voudrais revenir sur, sans doute, l'une des premières phrases les plus connues de toute la littérature. Aujourd'hui, maman est morte, ou peut-être hier, je ne sais pas. C'est ce qu'on appelle Linky Pit, c'est-à-dire le tout début du roman.

C'est là aussi où l'on voit toute la difficulté d'adapter au cinéma, puisqu'il s'agit d'une sorte de monologue intérieur de ce personnage principal qui apparaît comme étant totalement insensible face au décès de sa mère. Absolument, c'était vraiment un des enjeux de l'adaptation. Comme vous dites, c'est un monologue intérieur, ce livre. Donc comment traduire ça au cinéma ? Une des solutions aurait été de mettre de la voix off tout le temps. Et moi, ça n'a pas du tout été mon option. Au contraire, j'ai voulu décrire ce personnage un peu comme si on était nous-mêmes des entomologistes. On le regarde, on l'observe, et on essaye de le comprendre et percer son mystère.

Et cette première phrase, qui effectivement était révolutionnaire, je pense, en 1942, on n'avait jamais vu un livre écrit comme ça. Enfin, une première phrase qui commençait un livre. Et aujourd'hui, je pense qu'on n'a plus le même regard, parce qu'il y a eu le nouveau roman, il y a l'autofiction. Et en fait, moi, en relisant le livre avec des yeux de 2025, la phrase qui m'a frappé, qui m'a semblé importante, c'est une phrase qui arrive dans la seconde partie du livre, quand Meursault rentre dans la cellule où il se retrouve en face de prisonniers arabes pour la plupart, et qu'on lui demande pourquoi tu es là, et il dit j'ai tué un arabe.

Et je me suis dit, commencer par cette première phrase, aller donner une vision, un autre regard sur ce livre, qui correspond à tout ce qu'on sait qui s'est passé depuis 1942.

6:40
Présentateur

Alors précisément, Kamel Daoud, j'ai tué un arabe, la première phrase de ce film, cette indifférence du personnage Meursault à la violence, il est jugé pour ce crime, pour lequel il n'a absolument aucun affect. C'est quoi ? C'est du nihilisme ? C'est une réflexion sur l'absurde ? Ou est-ce que c'est précisément la métaphore de la colonisation française en Algérie ? Je n'aime pas lire la littérature comme étant des produits de l'histoire, des produits dérivés. Je lis un roman pour me reposer, d'être moi-même, d'appartenir, d'avoir une identité. Je lis, je ne sais pas quel écrivain japonais ou sénégalais, pour ne pas être moi-même.

Si je lis pour retrouver l'arabe que je ne suis pas, si je lis pour retrouver un rôle en casting, ce n'est pas de la littérature que je suis en train de consommer. Donc pour moi, par exemple, L'étranger de Camus, je l'ai toujours lu comme un roman, autant que la chute. Il a fallu que je publie Meursault, et venir en France pour qu'on me pose des questions. Qu'est-ce que vous avez ressenti en lisant pour la première fois comme si l'arabe de Meursault était moi ? Je ne suis pas l'arabe de Meursault. Maintenant, qu'est-ce que ce roman pour moi ? C'est un roman qu'on interprète tout au long d'une vie, comme vous le savez. Donc c'est le roman de la perte du désir du monde.

C'est pour la première fois dans un roman, le monde n'a pas de sens, et on n'a plus envie du monde. La mythe, s'il y a un mot qui correspond à l'étranger maintenant, c'est le mot déconnexion. J'ai l'impression que Meursault, c'est une victime des réseaux sociaux qui n'a plus envie de regarder le monde, qui n'a plus de lien avec le monde, et ça anticipe énormément cette déconnexion. Donc, qu'est-ce que Meursault ? C'est un homme qui n'a pas d'explication du monde, et qui n'arrive pas à en faire, à en fabriquer une, et qui n'a pas envie d'avoir une explication du monde. Donc, il le décrit tel qu'il est.

L'étranger n'est pas un roman, on a voulu le lire comme un roman de la myopie coloniale, etc. Pour moi, non. Alors, pour vous, qu'est-ce que cette histoire, dans la grande histoire entre la France et l'Algérie ? Encore une fois, je n'aime pas ça. Je ne suis pas l'archive vivante et ambulante de l'histoire coloniale et décoloniale. Je suis ce que je suis maintenant. Je ne me sens pas insulté par ce roman. Au contraire, je trouve que c'est un hommage magnifique à l'homme qui est confronté à l'inexplicable. Nous sommes dans une boîte immense qui n'a pas d'explication, que chacun apporte sa petite notice en disant c'est ma religion, c'est mon explication, c'est mon histoire.

Donc, je ne lis pas Camus pour retrouver un peu l'histoire de la colonisation. Je lis Camus pour m'en reposer.

8:56
Invité

Pour vous reposer, pour s'interroger sur cette déconnexion, ce nihilisme. Il n'empêche, François Ozon, vous le disiez il y a un instant, en faisant commencer le film par cette phrase « J'ai tué un arabe », par cette Algérie que vous tournez. On voit notamment au moment où les deux personnages principaux vont dans une salle de cinéma, cette pancarte avec écrit « Interdit aux indigènes ». Ça s'inscrit quand même dans ce contexte colonial-là. Est-ce que vous êtes d'accord avec Kamel Daoud qui, au fond, décorèle les deux ? Ou est-ce que vous aviez cette volonté-là d'inscrire le récit dans ce contexte ?

Moi, j'ai eu besoin de comprendre à quel moment Camus a écrit ce livre et quelle était la situation politique. J'ai eu besoin de me plonger dans ce passé, d'autant plus que ma famille a vécu en Algérie. Donc, c'était aussi une plongée dans l'histoire de ma famille. Mon grand-père a été juge en Algérie. Il a échappé à un attentat. Il est rentré en France. Donc, j'ai eu besoin de comprendre qu'est-ce qui s'est passé entre les Français et les Arabes. Qu'est-ce que c'était le statut des Arabes ? Voilà, c'était considéré comme des indigènes. C'était des citoyens de sous-catégorie. Donc, tout ça, pour moi, c'était important de l'inscrire dans le livre, dans le film.

Camus n'a pas besoin de le décrire parce que c'est la réalité. Voilà, l'Algérie, c'est la France à l'époque. Donc, pour nous, aujourd'hui, en 2025, pour moi, c'était obligatoire de montrer ça. Et puis, ça m'a intéressé, historiquement, de me plonger dans notre passé parce que c'est un passé qui est toujours douloureux. C'est une blessure ouverte. On se rend compte que beaucoup de familles françaises ont toujours un lien avec l'Algérie. Et néanmoins, c'est quelque chose dont on ne parle pas suffisamment. Je pense que le cinéma n'a pas fait le deuil de l'Algérie comme, par exemple, l'Amérique l'a fait avec le Vietnam, avec la colonisation.

La colonisation est très peu montrée, finalement, dans le cinéma français. À part Pépé le Moco, il y a très peu de films qui ont montré ça. Il y a plus de films sur la guerre d'Algérie, mais sur la période précédente, pas tellement. Vous êtes d'accord, Kamel Daoud, avec ça ?

10:52
Présentateur

Plus ou moins. Je comprends. Osan, il est français, il a besoin de se souvenir d'une histoire qu'il a oubliée. Moi, j'ai besoin d'oublier une histoire qui m'a dévoré ma vie. Donc, on n'a pas la même perspective. Moi, je cherche de la littérature, je cherche de la métaphysique, de l'évasion. Un film, un français... Ça n'empêche pas. Exactement. Donc, on n'échappe pas à son histoire. Et moi, j'aimerais tellement échapper à cette histoire-là. Donc, on n'a pas la même tendance. Maintenant, est-ce que Camus a écrit dans un contexte ? Bien sûr, on écrit traversé pour son histoire, pour son histoire personnelle, pour l'histoire collective, etc.

Mais ce que j'ai apprécié dans le film, franchement, ce n'est pas sa référence à l'histoire, c'est le fait qu'il a réussi à être tangent à l'histoire. C'est un roman sur une période qui, même de l'autre côté, n'est pas visible. Le passé tel qu'il est filmé en Algérie, c'est la bataille d'Alger, déclinée en plusieurs films. On est toujours dans le moment de guerre. On n'est pas dans ce moment de complexité de la présence française, de l'Algérie française. On n'est pas dans la complexité humaine, dans la vie quotidienne. Ce que j'appelle, moi, la vie du pied noir ou de l'Algérien de l'époque, etc. Ce qui est ce que vous avez tenté de faire dans Meursault contre enquête ? Oui.

Ce que j'avais envie d'exprimer à l'époque, ce n'était pas une idée, c'était une émotion. Je voulais un peu parler de l'autre côté, de cette victime qui était... j'aime bien ce contrepoids, changer de regard, basculer, etc. Mais je ne m'attendais pas personnellement au succès du roman. Ça en dit plus sur l'époque que sur mon présumé talent ou sur le roman lui-même. Le roman a eu un succès fou jusqu'à maintenant, d'ailleurs. Il se vend, il se vend très très bien. Il est dans les écoles, il est porté par l'éducation, etc. Moi-même, je suis le premier surpris par cette histoire-là. François, vous n'avez pas pu tourner en Algérie ?

12:23
Invité

Hélas, non. Non, non, j'ai été obligé de tourner au Maroc. Ce n'était pas possible de tourner ce film en Algérie. Enfin, Camel me disait quasiment aucun film français ne peut se tourner en ce moment en Algérie. Donc, on a tourné au Maroc, à Tangier, qui est une ville aussi méditerranéenne où il y a beaucoup de points communs. Et pour moi, c'était important de montrer les différentes architectures. L'architecture mauresque et en même temps, l'architecture occidentale. Alors, je pense qu'à Alger, parce que je n'ai pas pu y aller non plus, à Alger, il y a plus des immeubles haussmanniens. À Tangier, il y a eu une présence espagnole.

Mais néanmoins, ce sont des bâtiments occidentaux avec les effets spéciaux, les Noirs et Blancs. On a réussi quand même à recréer l'Algérie des années 30. Mais c'est-à-dire que, François Ouzon, vous avez essayé de tourner en Algérie et qu'on vous a opposé. Non, non, non. Vous avez même essayé. Non, on n'a pas essayé parce qu'on a compris que ce n'était pas possible, que c'était peine perdue et que ça serait très compliqué. Et en plus, ce livre-là en Algérie, actuellement, vu le gouvernement, c'était quasiment impossible.

Mais justement, Kamel Daoud, c'est intéressant aussi parce qu'en se replongeant dans l'histoire de l'étranger, on voit aussi le rapport compliqué qu'entretient l'Algérie, le régime algérien avec Camus qui est l'objet de polémiques pour ses prises d'opposition pendant la guerre d'Algérie, pour une forme de nuance aussi qui était celle de Camus. Vous disiez en 2014 dans les colonnes de l'Humanité « Camus, c'est l'espace de nos contradictions. Les Algériens sont camusiens. Ils s'y refusent vivement mais ils n'y échappent pas. » Qu'est-ce que vous vouliez dire par là ?

13:47
Présentateur

Camus fait partie de l'histoire algérienne. Il est aussi un enfant de l'histoire algérienne. C'est un enfant de l'Algérie. C'est-à-dire qu'il est français, il est algérien et justement il incarne cette contradiction que l'on se refuse à voir et à vivre en Algérie. En fait, vous parlez de polémiques, ce ne sont pas des polémiques. C'est un écrivain qui est totalement effacé. Je suis oranais. Quand je voyais par exemple des touristes français ou étrangers venir regarder depuis le trottoir la maison où a vécu Camus à un moment à Oran, on ne peut pas la visiter réellement, c'est quand même assez étrange. Il n'y a pas de plaque, il n'y a pas de présence de Camus dans les manuels scolaires.

On a retenu ce que disait Borges, les chefs-d'oeuvre finissent par être une phrase ou une conversation mondaine. On a retenu juste entre la justice et ma mère, je choisis ma mère. Quelqu'un me disait mais qui en Méditerranée ne choisirait pas sa mère face à la justice ? Il est algérien parce qu'il choisit sa mère face à la justice, disait l'autre. Donc, c'est un peu... D'abord, c'est deux choses. C'est un rapport complexe à l'histoire franco-algérienne et c'est aussi un rapport très complexe aux écrivains en Algérie. Algériens sont soumis au sort de Camus fatalement, nécessairement et automatiquement. Exclus, effacés, exilés, tués ou emprisonnés.

14:57
Invité

Et on va parler dans un instant évidemment de Boilem Sansal mais je m'arrête un mot sur... Ce mot, il incarne les contradictions Albert Camus. Les contradictions, pourquoi ? Parce qu'il était à la fois cet anticolonialiste qui, en même temps, tenait un discours plus nuancé sur l'Algérie française que d'autres. Expliquez-nous ce que vous voulez dire par contradiction.

15:15
Présentateur

Écoutez, j'ai vécu la guerre civile algérienne. Quand d'autres en parlent de l'extérieur en disant oui, les islamistes ils ont le droit parce qu'ils ont gagné les élections donc on leur donne le pouvoir. C'est très facile quand on vit à Paris quand on ne risque rien. Mais quand on est là-bas on a ses enfants, on a sa mère, on a les gens autour de soi qui meurent, la vision change. Camus avait peut-être vécu cette contradiction.

On parlait de la guerre d'Algérie avec aisance ici à Paris parce qu'on ne risquait pas sa peau ni la peau des gens qu'on aime mais lui, il avait sa mère là-bas, il avait de la famille, il vivait dans la contradiction, il savait que c'était intenable la situation de la violence et finalement est-ce qu'il n'avait pas raison ? Est-ce que l'idée que la violence puisse apporter la liberté est une idée bonne et vertueuse ? Est-ce qu'elle ne reconduit pas la violence par la suite ? Est-ce qu'on n'a pas construit une sorte de happy end qui dit qu'on exerce de la violence pour avoir l'indépendance et après on pratique de la violence parce qu'on est indépendant ?

Est-ce qu'il n'avait pas raison finalement Camus de dire que attention, cette violence-là ne va pas résoudre ni le problème de la liberté ni le problème de la justice ? Et je crois que si Camus incarne les contradictions c'est parce qu'il incarne à la fois les passions et les violences de ce pays-là. Il est né là-bas, il a écrit là-bas, il a écrit autre chose, il a incarné cet échec tragique de l'histoire complexe entre la France et l'Algérie, il en a payé le prix, il a été exilé, il a gardé le silence par la suite, on est un peu dans ça.

16:31
Invité

François Ozon, juste sur la... Vous vous parliez tout à l'heure de l'histoire de votre grand-père que vous avez redécouvert à l'occasion du travail sur ce livre. Votre grand-père qui échappe à un attentat en Algérie, ce qui précipite le départ de votre famille et vous avez cette phrase « J'ai réalisé à quel point les familles françaises ont tout un lien avec l'Algérie et qu'il y a encore souvent un silence de plomb. » Le silence de plomb, plus de 60 ans après les accords des Viands, il est dû à quoi ? Il est dû à une histoire qui n'est toujours pas purgée ? Comment est-ce que vous l'expliquez le regard de l'artiste et du cinéaste sur cette page de l'histoire qui n'est pas tournée ?

Je ne comprends pas parce que mon grand-père est décédé donc je n'ai jamais pu lui en parler mais je sais que moi il y a quelque chose je me souviens enfant, mes grands-parents avaient vécu des années magnifiques en Algérie, pour eux c'était les meilleurs moments de leur vie et je me souviens qu'il y avait un album de famille et moi je regardais les photos et je voyais mes grands-parents en Algérie, je voyais la beauté des paysages mais je ne voyais jamais d'arabe et ça, ça m'avait frappé voilà, ils vivaient dans une communauté et je sentais que voilà, c'était deux mondes côte à côte qui vivaient de manière parallèle et c'est ce que j'ai voulu montrer aussi dans le film c'est qu'il y a très peu d'interactions ce sont deux communautés qui vivent côte à côte avec des tensions et moi je n'ai pas pu m'empêcher en lisant le livre aujourd'hui de me dire que Camus est conscient de ça il est conscient de ça il avait écrit juste avant d'écrire l'étranger misère de la Kabylie il avait écrit des articles magnifiques où il parlait de la pauvreté du statut des indigènes donc il était conscient vraiment de toutes les tensions qu'il y avait entre les communautés

18:08
Présentateur

Kamel Daoud vous parlez des écrivains algériens on a évidemment envie de parler de Bolem Sansal il vient d'avoir 81 ans il est malade il est condamné et détenu en Algérie vous êtes évidemment inquiet très inquiet depuis le début c'est à dire pour lui pour l'état de la culture en Algérie pour le rapport de l'Algérie avec le reste du monde pour l'ami qu'il est pour l'écrivain qu'il incarne etc donc je suis très inquiet cette détention elle devrait susciter plus de réactions selon vous ?

elle en dit beaucoup sur les gens qui ne réagissent pas elle en dit beaucoup sur les consciences que l'on fait maintenant à l'état du monde elle en dit beaucoup sur nos silences nos passivités nos compromis et nos compromissions aussi si nous acceptons qu'un écrivain reste en prison parce qu'il a écrit un jour nous allons accepter que le lecteur soit emprisonné l'éditeur le libraire le bibliothéqueur et puis vous moi et tout le monde vous savez très bien en Occident que ça commence avec les écrivains et que ça finit avec une guerre

19:04
Invité

comment est-ce que vous les expliquez ces compromissions le fait que peut-être effectivement dans le débat public français on ne parle pas tous les jours de Boilem Sansal comme on devrait peut-être en parler comment au fond même parfois les arguments du régime algérien sur l'incarcération de Boilem Sansal ont tendance à être repris par certains cette idée qu'au fond Boilem Sansal ne serait peut-être pas tout à fait innocent des reproches qui lui sont faits

19:29
Présentateur

Oui mais d'abord on est dans une époque je ne parle pas en tant que spécialiste mais une époque où on a évacué la complexité dans le binaire Boilem n'est pas le bon arabe c'est-à-dire l'arabe qui va venir en France et qui va dire vous êtes fautif de tout l'état de l'Algérie c'est votre faute vous êtes des gens coupables l'Occident et les Français adorent la culpabilité en règle générale je généralise et donc on veut avoir le monopole de la culpabilité Boilem Sansal fait partie de ces écrivains qui ont opté pour la complexité pour l'universalité pour le rapport il est particulier il est singulier c'est ce qu'on demande à un écrivain maintenant on est dans un monde binaire où on vous oblige à être ceci ou cela donc en Algérie on le traite comme un français et en France on le traite comme l'arabe qui le...

au fait quelque part beaucoup d'écrivains algériens comme Boilem comme moi et comme d'autres on est coupable de quoi ? On est coupable d'avoir tenté de nous échapper des plantations idéologiques c'est-à-dire on est dans la singularité on veut dire autre chose le présent l'histoire mais c'est très difficile c'est très difficile de parler de cette manière-là et je pense que ça explique aussi le fait que cet homme refuse l'assignation au rôle de l'écrivain qui vient du sud et qui dit vous êtes coupable de tout c'est très camusien tout ça cette complexité cette absence de subtilité est-ce qu'elle donne un espoir de rétablissement des relations entre la France et l'Algérie ou pas du tout ?

L'Algérie ne guérira pas tant qu'elle ne guérit pas le rapport à la France il y a 4 pays dans cette affaire il y a la France il y a l'Algérie il y a la représentation de la France en Algérie il y a la représentation de l'Algérie en France ce sont 4 pays qui se disputent un peu le crachoir et donc chacun veut avoir un discours exclusif de l'autre la France est un problème intime en Algérie quand on exclut la France de l'Algérie des mentalités de l'école de la langue on exclut le rapport au reste du monde vous savez pour les Algériens le reste du monde c'est la France qui parle par français tout simplement donc tant que ce n'est pas guéri l'Algérie n'avancera pas en termes d'indépendance intime

21:21
Invité

vous voyez bien les débats Kamel Daoud qu'il y a en ce moment notamment en débat politique autour de la question de savoir quelle doit être la position des autorités entre ceux qui sont les tenants d'une ligne de allez fermeté en disant il faut tendre les relations il faut pour certains abroger un certain nombre d'accords diplomatiques qui lient la France et l'Algérie et puis vous avez à l'inverse ceux qui expliquent que il faut continuer à faire de la diplomatie il ne faut pas couper les ponts parce qu'il y a tellement de relations intimes entre nos deux pays est-ce que là encore le regard de l'écrivain qui connaît intimement ces deux pays sur la bonne marche à suivre pour tenter d'apaiser les relations entre ces deux pays

22:02
Présentateur

je ne suis pas politicien pour pouvoir en juger mais j'en parle comme monsieur tout le monde et c'est un paradoxe la réconciliation est un acte singulier et solitaire on ne se réconcilie pas avec l'autre en prenant en compte ce qu'il veut ça ne fera aboutir qu'à une sorte de surenchère à chaque fois la réconciliation elle est intime elle est silencieuse elle est muette la France a besoin de se réconcilier avec elle-même reconstruire sa pluralité dans le passé sa complexité à partir de ce moment-là ça peut bouger mais dès qu'on est dans la logique du bilatéral absolu on est dans la logique du surenchère je fais ceci je fais cela au fait je vais expliquer d'une manière très simple c'est une logique entre deux ex merci beaucoup merci tous les deux François Ozon L'étranger votre film sort la semaine prochaine au cinéma ça donne envie de relire Camus et de relire Kamel Daoud Meursault contre enquête je signale votre entretien croisé également cette semaine dans le journal Le Point merci

23:01
Invité

non le nouvel obs

23:02
Présentateur

pardon le nouvel obs autant pour moi merci