Les affaires africaines : épisode 2/4 du podcast Vincent Bolloré : un milliardaire en croisades | France Culture
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Notre stratégie, c'est de dire qu'il nous faut trouver des marchés qui sont à la fois trop petits pour les grands groupes et à la fois trop techniques pour les petits groupes. C'est-à-dire que nous essayons toujours de trouver une charnière dans laquelle on est pratiquement les seuls à pouvoir aller. Et je crois que c'est ça un peu qui nous protège de l'avenir et qui nous permet de gagner beaucoup d'argent. Une fortune également construite, c'est important de le dire, en Afrique, dès la fin des années 90. D'abord dans le tabac, le caoutchouc et l'huile de palme, puis dans le transport, la logistique et les ports.
Ce nouveau nuage au-dessus de Bolloré, un collectif panafricain a déposé plainte contre le groupe français, recèle les blanchiments d'actifs dans le cadre de ces activités passées en Afrique.
Le 6 juin 2024, le parquet national a requis un procès contre le milliardaire pour corruption d'agents publics étrangers au Togo et complicité d'abus de confiance au Togo et en Guinée. Les visages de l'actu, Vincent Bolloré, épisode 2, les affaires africaines. L'Afrique, pour Vincent Bolloré, ce n'est pas un marché comme les autres. C'est le lieu où il change de dimension, le lieu où le financier habile se transforme en bâtisseur d'empire. Le lieu aussi où les méthodes qui lui ont si bien réussi dans les salles de conseil d'administration parisiennes vont se heurter des décennies plus tard à la justice française.
Mais avant tout, Vincent Bolloré se saisit d'un joyau du capitalisme français, Havas. Et Havas, ça n'est pas très loin de l'Afrique, on va le comprendre. À la minque, on va entendre un extrait de complément d'enquête diffusé sur France 2 en 2016. Le passage revient sur la façon dont Bolloré est entré au conseil d'administration de l'agence et a pris la présidence d'Havas en 2005.
Toujours la même méthode. Bolloré a grignoté le capital, séduit le PDG Alain de Pouziac avant de tout faire pour lui shipper sa place. Il a 5%, puis il a 8%, puis il a 10%, puis il arrive à 15%, il dit qu'il ne prendra pas le contrôle. Et puis quand il arrive à 20%, il commence à dire je vais changer, etc. Et puis il vous appelle et puis à la fin il vous dit je veux la majorité du conseil d'administration. On me donne des chiffres. Écoutez, vous voulez que je vous réponde ou vous voulez pas que je vous réponde ?
Le raideur est arrivé avec toute une équipe, pas tout seul, il était une vingtaine ou 25, je ne sais plus, des juristes, des hommes de son équipe, pour bien montrer la puissance, le poids, le pouvoir.
Est-ce qu'on peut dire que Vincent Bolloré est une sorte de professionnel du mensonge ?
Écoutez, l'affaire Avas, c'est moi qui l'allais inventer. C'est moi qui lui ai dit il faut prendre le contrôle d'Avas. Je l'ai vécu avec lui heure par heure. Quel était le point de départ ? Le point de départ c'était tout simple. Quand M. de Pouziac est arrivé à la tête d'Avas, Avas était plus gros de Publicis. Au moment où nous avons décidé ensemble d'attaquer Avas, Publicis, grâce à la gestion exceptionnelle de Maurice Lévy, était quatre fois plus gros qu'Avas. Donc il était clair qu'il y avait un problème. Donc dans notre esprit, depuis le départ, il était bien évident qu'on allait essayer d'aller au contrôle.
Et on a montré, je veux dire, il fallait être complètement nié pour ne pas imaginer que l'entrée de Bolloré dans une boîte aussi décotée en bourse, sous-gérée, n'allait pas s'arrêter et il fallait aller jusqu'au bout. Là, ce qui a été intéressant, c'est qu'on a eu beaucoup de mal. Pourquoi ? Parce que l'establishment français est tellement conservateur qu'en fait il a soutenu Pouziac contre nous. Et on a gagné en Assemblée Générale par 55% des voix après une bataille incroyablement rude.
Alors que normalement, la place de Paris, en ayant d'un côté Bolloré, fort de ses succès, et de l'autre côté, le président d'Avas, qui n'était pas actionnaire, fort de ses remarquables insuccès, le choix aurait été rapide. Qu'on ait eu autant de mal à prendre le pouvoir, montrer à quel point le système français était visqueux.
Est-ce que ça a fonctionné ? Je veux dire, est-ce qu'Avas est devenue une entreprise rentable ? Parce que Publicis conserve une grande...
Non, mais Pouziac, c'est une boîte hors normes, exceptionnelle. Avas est une boîte qui n'est pas dans la même course. Avas, quand on l'a pris, était numéro 5 et il n'est pas au niveau de Publicis leader mondial. Mais la boîte a été redressée. Ce qui est raconté qu'il est arrivé avec 20 personnes, c'est pas vrai. A l'Assemblée Générale, on était 4 et on était venus, en réalité, à 7h du matin pour qu'on ne nous empêche pas d'entrer. On était les parias, en réalité. Bolloré, il ne travaille pas avec 40 personnes, c'est pas vrai. C'est un type de bande, il travaille avec 3-4 personnes. Donc, en l'espèce, moi, j'avais une extrêmement bonne conscience d'avoir contribué à cette opération.
On a remplacé une mauvaise gestion par une bonne gestion. C'est quand même ça, le capitalisme.
L'autre aventure que Vincent Bolloré mène et qui va lui réussir, c'est son aventure africaine. Il va trouver dans ce continent un terrain de jeu idéal. Qu'est-ce qu'il y fait, Alain Minck ? Pourquoi Bolloré en vient-il à s'intéresser à l'Afrique ?
Écoutez, c'est une partie que je n'ai pas vécue d'heure en heure, comme j'ai vécu la partie Avas ou d'autres opérations boursières qu'on a faites. Je crois qu'il a toujours cru que c'était un continent qui avait un vrai potentiel. Il a toujours cherché à prendre des positions clés dans ce continent, y compris les ports. Et au fond, son espèce d'extraverti, c'était un homme extraverti à l'époque, faisait que dans la mentalité africaine des dirigeants africains, les gens l'aimaient beaucoup.
Et oui, parce que ce sont surtout les dirigeants africains qui vont l'aider. Il va ouvrir des ports, il va ouvrir des voies ferrées, et il le fait en achetant un certain nombre de concessions, mais aussi, disons, de faveur de la part des présidents africains.
Écoutez, cet aspect est devant la justice. Suivant les bonnes règles françaises, on ne commente pas les procédures judiciaires.
Les ambitions de Vincent Bolloré en Afrique ont longtemps été importantes. Des années 1980 jusqu'en 2022, il y a multiplié les projets d'infrastructures. On écoute les débuts de son projet de construction de voies ferrées en 2015, qui a périclité depuis.
Vidéo Le Parisien, mai 2015. Ils ont toujours entendu parler du train, du train, du train. Ça fait plusieurs décennies. Et en fin de compte, eux, ils ont eu la chance de l'avoir vu avant les autres Nigériens. C'était pour eux vraiment une occasion inespérée. Un train qui relie cinq pays de l'Afrique de l'Ouest. Une immense voie ferrée de 3000 kilomètres, baptisée la Blue Line. Du gigantesque port d'Abidjan en Côte d'Ivoire, en passant par Ouagadougou au Burkina Faso, Niame au Niger, le port de Kotonou au Bénin, et enfin celui de Lomé au Togo. Un chantier au budget pharaonique. Deux milliards et demi d'euros sur dix ans, entièrement financés par le groupe Bolloré.
Et un espoir de développement économique sans précédent pour des centaines de millions d'Africains.
Ce qui est étonnant, c'est qu'il y a, là aussi, dans les infrastructures et dans ce type d'activité, des marges qui vont être très profitables pour Vincent Bolloré.
Oui, les infrastructures, mais c'est vrai en Afrique, c'est vrai partout, sont des métiers à forte rentabilité. Pourquoi ? Capitalisme, c'est toujours rationnel. Vous devez lever beaucoup d'argent parce que ce sont des investissements à long terme. Pour lever beaucoup d'argent, il faut que ça rapporte beaucoup. C'est tout le principe qui a été inventé au XIXe siècle en France de ce qu'on appelle les concessions. Donc, il les a pratiquées à bonne échelle. Il est devenu un vrai acteur de l'Afrique. Il n'a pas dominé le continent africain. D'abord, sa présence est essentiellement dans l'Afrique francophone. Mais il y a pris de vraies positions dont, depuis, il a décidé de se séparer.
Il a été candidat à de nombreux appels d'offres puisque c'était aussi l'époque de la privatisation, des privatisations soutenues par la Banque mondiale. Est-ce que, là aussi, ses choix étaient des choix avisés ?
Écoutez, c'est à l'addition finale qu'on mesure si les choix ont été avisés. Mais le prix auquel il a vendu ses actifs africains montre que, pour un capitaliste, c'était des choix avisés.
Bon, ce que l'on est en train de voir du point de vue judiciaire, la justice soupçonne le groupe Bolloré d'avoir conseillé à vil prix les campagnes. Alors, les campagnes, par exemple, d'Alpha-Condé en Guinée en échange de la gestion de leurs ports. Et là, il y aurait, c'est en tout cas ce que soupçonne la justice, il y aurait une sorte de synergie entre les investissements africains de Bolloré et Avas, qui se seraient chargés de la campagne.
C'est le dossier judiciaire qui va faire l'objet d'une procédure et d'un jugement, je crois, au tribunal correctionnel. JT de France 3, 24 avril 2018 Vincent Bolloré, dixième fortune de France et depuis ce matin en garde à vue. L'homme d'affaires est à la tête d'un immense groupe international présent dans les transports, la communication et l'énergie, notamment en Afrique. Aujourd'hui, les juges français veulent savoir dans quelles conditions le groupe Bolloré a obtenu les concessions portuaires de Lomé au Togo et de Conakry en Guinée. En 2014, Vincent Bolloré était lui-même présent aux côtés du président togolais lors de l'inauguration du Nouveau Port.
Il va surtout permettre de développer le commerce extérieur du Togo. Les enquêteurs suspectent le groupe Bolloré d'avoir financé les campagnes électorales de plusieurs chefs d'État africains en échange de l'attribution des contrats portuaires.
Vincent Bolloré, en 2018, a été placé en garde à vue pendant deux jours et une nuit. Est-ce que ce sont des choses qui marquent un patron tel que lui ?
Tous les patrons que j'ai connus qui ont vécu cette expérience n'en sont jamais sortis indemnes. Parce que même si c'est pour une période fugitive, 48 heures, il y a une dénivellation telle entre le niveau de vie, la manière d'être qui est la leur et ces 48 heures-là que, bien sûr, ça les touche tous. Mais là, Bolloré est dans la même situation que les innombrables patrons qui ont connu les gardes à vue. Mais est-ce que ça le fait observer d'une manière particulière par l'establishment ? Non. Vous savez, j'ai connu... J'étais administrateur de cette association qui s'appelle Le Siècle.
Et je me souviens des conversations qui étaient de savoir comment on osait pour qu'il n'y ait pas plus d'un seul mis en examen par table.
Vincent Bolloré a décidé de se désengager de l'Afrique. Pourquoi, selon vous, Alain ?
Moi, je pense qu'il s'est désengagé de l'Afrique parce que je crois qu'il ne voulait pas laisser à ses enfants une gestion aussi compliquée qui le devenait de plus en plus, qui supposait une certaine manière d'être avec les dirigeants ou autres et qu'il voulait que ses enfants aient, disons, un portefeuille d'activité plus simple.
En tout cas, ça lui rapporte beaucoup d'argent puisque en 2022, donc, il vend Bolloré Africa, il le vend à l'armateur Italo-Suisse MSC, ça lui rapporte 5 milliards d'euros.
Oui, c'est beaucoup d'argent. Mais entre-temps, le groupe avait pris une taille, c'était devenu un actif à l'intérieur d'un portefeuille d'actifs multiples. Il avait la logistique qu'il a vendue après à CMA, CGM. Il a toujours acheté et vendu et il avait une phrase qui était très drôle qui était « Ici, c'est une brocante où tout peut être vendu sauf l'usine en Bretagne ». Et le pire, c'est que cette phrase était totalement sincère et vraie. Il n'aurait jamais vendu et de son vivant, il ne vendra jamais les usines bretonnes. Pourquoi il vend ? Parce qu'il a décidé de réorienter son portefeuille d'activité. Pourquoi il part dans les médias ? De manière, au départ, tout à fait petite.
Moi, j'ai vécu la naissance dans les médias de son groupe parce qu'il veut avoir des métiers qui peuvent intéresser ses enfants.
L'empire africain de Bolloré s'est dissous. Il ne se rend plus sur le continent depuis sa mise en examen en 2018. Son fils Cyril, qui lui a succédé, n'a ni le réseau ni le tempérament de son père. Et les ports, ces ports qu'il a conquis un à un pendant 20 ans, appartiennent désormais à un armateur italo-suisse. Vincent Bolloré a gagné beaucoup d'argent en Afrique, de quoi investir dans bien des entreprises, dont la presse. On va en parler au prochain épisode des visages de l'actu consacré au parcours du milliardaire en croisade.