Trump, sexisme en politique, dissolution… Yaël Braun-Pivet, s’exprime
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Oui, on se demande à quoi se joue l'avenir des Etats-Unis et du monde. Soit au gré du zapping d'un président qui tombe sur une interview de JP Morgan et qui du coup, enfin, s'il était tombé sur quelqu'un d'autre, il aurait peut-être pris une autre décision. Tout ça est assez effrayant. Est-ce que ça vous inspire ? Il est très imprévisible et c'est ça qui est effrayant. C'est qu'en fait, nul ne sait comment il va agir demain. Et on voit que c'est très erratique, que ça va d'un sens à l'autre. Alors vous parlez d'ardoise magique, moi j'ai tendance à dire c'est un peu une politique d'essuie-glace, ça va d'une direction à une autre et ça efface tout ce qu'on a fait.
C'est inquiétant, c'est inquiétant parce que ça déstabilise bien sûr au-delà des Etats-Unis et que ça a des impacts majeurs parce que derrière ça, c'est des producteurs, c'est des familles, c'est des revenus, c'est des employés, c'est des vies humaines qui sont percutées de plein fouet par des décisions qui sont prises comme ça. Alors, est-ce que c'est à l'emporte-pièce ? Est-ce que c'est mûrement réfléchi ? Est-ce qu'on entend des accusations avec des soupçons de délit d'initié, etc. qui seraient gravissimes ? Et donc tout cela est très inquiétant et il faut absolument que... Et qu'est-ce qu'on fait, nous ?
On passe d'une attitude à l'odo, gré des balotages, on se laisse baloter ou on anticipe ? Oui, je pense que nous, il faut absolument avoir, et c'est ce que fait l'Europe aujourd'hui, c'est avoir, être extrêmement lucide, ne pas adapter notre réponse justement à ce mouvement un petit peu erratique. Et c'est ce qu'a fait la Commission européenne, notamment à propos des droits de douane. Je pense que c'est la bonne attitude parce que, effectivement, comme c'est instable, si vous, vous êtes instable également, vous rajoutez de l'instabilité et là, on ne sait pas où ça s'arrête.
Donc il faut au contraire que nous, on soit solides sur nos appuis, extrêmement lucides, extrêmement fermes sur ce que l'on porte et sur la politique que l'on souhaite. Et puis après, aller négocier, discuter. Mais on ne peut pas se résoudre, avoir un monde qui est déstabilisé par, finalement, la volonté de quelques-uns et avec une volonté qui change quasiment quotidiennement. Donald Trump, c'est aussi une façon de faire de la politique basée sur la domination, celle de la nature, de l'étranger et de la femme. Tout doit rester à sa place. Ce qui rappelle d'ailleurs le titre de votre ouvrage, citation signée Dominique de Villepin, dans son essai Le pouvoir de dire non en France.
On vous a aussi souvent signifié que votre place n'était pas en politique parce que vous étiez une femme. Oui, c'est vrai. Et c'était paradoxal parce que finalement, quand je rentre en politique, c'est parce qu'Emmanuel Macron fait un appel, un double appel à la société civile et aux femmes. Et nous sommes le premier parti qui a investi aux élections législatives pour devenir député, autant de femmes que d'hommes. Et nous parvenons à l'Assemblée nationale avec un groupe quasiment paritaire, presque 50% de femmes et 50% d'hommes. Et malheureusement, on nous renvoie à notre amateurisme, à nos enfants, à nos familles, à notre incompétence parfois. C'est très paradoxal.
Vous avez accédé aux responsabilités assez vite quand même. Oui, mais on vous a demandé. Président de la commission des lois. Oui, mais ça n'a pas été sans problème. Ça a été difficile, mais j'ai accédé à ces responsabilités parce que ce sont des responsabilités électives. Et donc, mes collègues qui étaient comme moi issus de cette vague de 2017 m'ont élus pour une première fois à la présidence de la commission des lois et ensuite en 2022 à la présidence de l'Assemblée nationale. Ce qui montre aussi qu'on peut déjouer le sort et le destin. C'est ce que j'essaye aussi de raconter dans mon livre.
Il n'empêche que lorsque vous êtes candidate à la présidence de la commission des lois, vous recevez un appel, celui de Stéphane Séjourné, à l'époque conseiller politique d'Emmanuel Macron, qui vous demande de renoncer. Pourquoi, un de ses arguments, vous ne pourrez pas concilier cette fonction avec vos cinq enfants ? Ça vous a été dit de cette façon-là, aussi brutalement ? Oui. J'ai d'ailleurs été extrêmement surprise parce que je me suis dit qu'il doit y avoir une fiche sous les yeux avec mon profil, vous voyez, pour pouvoir utiliser ça comme argument. C'est assez étrange. Après, on peut imaginer qu'effectivement, moi, ils ne me connaissaient pas.
Donc, c'est quand même peut-être inquiétant pour l'exécutif de voir débouler dans la vie politique et aux responsabilités quelqu'un purement novice. En même temps, c'était ce qui était recherché par le mouvement auquel j'appartenais, En Marche, qui voulait vraiment renouveler la vie politique. Et je crois que je fais partie de ceux qui ont renouvelé la vie politique. En s'opposant, en étant confronté à un boys club qui est assez caractéristique caractéristique de la Macronie. Qui est caractéristique de notre monde d'aujourd'hui ? La Macronie n'est que, finalement, le reflet de la société.
Lorsque l'on voit que, dans le monde économique, nous n'avons que quatre femmes qui dirigent les entreprises du CAC 40, on ne peut pas dire qu'on soit vraiment à la parité. Lorsque l'on voit que, dans les grandes fédérations sportives, sont présidées quasiment que par des hommes. Et aujourd'hui, dans le gouvernement mené par François Béroud, tous les postes régaliens sont occupés par des hommes. C'est assez classique. Ce n'est pas nouveau. Mais ce qui est dingue, c'est qu'en 2025, on en soit toujours là. Oui, le week-end dernier, une preuve, lors de la table de ronde des chefs de la majorité au meeting de Gabriel Attal, vous étiez la seule femme. Tout à fait.
Et c'est pour ça que, à nouveau dans mon livre, c'est aussi une ode à l'engagement, à l'engagement des femmes pour qu'elles aient leur juste place dans la société. En fait, pour tout vous dire, on en a marre. Je ne sais pas si vous-même, personnellement, vous en avez marre. Mais moi, lorsque je vais partout sur le territoire français, je rencontre des femmes qui en ont marre d'avoir des salaires qui sont inférieurs à ceux des hommes pour des postes égaux, qui en ont marre que les charges familiales, mentales, soient reposent sur elles et pas à égalité, qui en ont marre d'assister à des réunions.
Il n'y a que des hommes qui en ont marre que leur santé, la santé des femmes, soit moins bien considérée que celle des hommes. Bref, je crois qu'on est arrivé à un moment où les femmes, tout simplement, en ont marre d'être dans une société qui n'est pas encore parfaitement égale et où la mixité n'est pas encore assurée. Marre du sexisme en politique et déçue aussi de la verticalité exercée par le président Emmanuel Macron. Et ça, c'est une méthode qui vous a déçue, réellement. Oui, mais il ne faudrait pas imaginer que la méthode ne repose que sur les épaules du président de la République. C'est une façon globale d'exercer le pouvoir.
Et donc, les gouvernements, les premiers ministres, les ministres, les administrations sont extrêmement verticales, sont habituées à cela. Et c'est aussi la facilité lorsque l'on a une majorité absolue. Aujourd'hui, nous n'avons plus de majorité. Et donc, il faut faire différemment. Et on voit bien à quel point c'est difficile de faire différemment. Et moi, dans mon livre, je plaide pour une société de l'engagement et une société de la participation où les citoyens sont davantage associés aux décisions qui les concernent, où les sociétés civiles, les corps intermédiaires peuvent participer à la construction démocratique. Et on en est encore un peu loin.
La verticalité, elle s'est exprimée en juin dernier avec la décision de dissoudre l'Assemblée nationale. Vous avez, vous nous l'avez raconté, tenté pendant plus d'un quart d'heure de dissuader Emmanuel Macron de prendre cette décision-là. Et vous écrivez, « Ce président qui revendiquait de ne rien laisser au hasard vient de jouer notre avenir au dé. » Ceux qui l'ont encouragé, ses conseillers, mal renseignés, mal intentionnés, au pire, écrivez-vous, ils sont toujours en place. – Écoutez, moi, j'ai été extrêmement, effectivement, surprise et déçue de cette dissolution. Je pensais qu'on avait d'autres moyens de faire, d'autres moyens de travailler à l'Assemblée nationale.
J'étais à la tête d'une Assemblée nationale qui fonctionnait. Ce n'était pas facile, mais elle fonctionnait. On avait adopté des textes importants. On pense à une loi, notamment, dont on mesure à quel point elle est vitale, la loi de programmation militaire, qui prévoit notre engagement pour la défense. Et je pensais que l'on pouvait faire mieux et faire davantage avec des alliés. Le président a pensé autrement. Après, c'est sa prérogative. Moi, finalement, j'ai la chance, en tant que responsable politique, de pouvoir lui exposer mon point de vue. Et puis, c'était à lui de trancher. Il a tranché. Après, nous nous sommes battus. Nous nous sommes battus dans une campagne législative.
Et je me suis battue pour être réélue. Et je voudrais lui rendre hommage aussi, parce qu'il m'a aidée pour ma réélection au perchoir, considérant que j'étais celle qui pourrait conduire cette nouvelle assemblée, que finalement, c'était ma place, ce perchoir. Et il m'a beaucoup aidée pour le reconquérir. Et en cela, je lui suis extrêmement reconnaissante. Je suis toujours, j'essaye d'être le plus nuancée possible pour être la plus juste possible. Patrick ? C'est à moi. Pardon. Depuis mercredi, la proposition de Laurent Wauquiez d'envoyer les étrangers sous le coup d'une OQTF, obligation de quitter le territoire français, fait polémique.
Gérard Larcher, le président du Sénat, votre homologue, a pris la parole ce matin. Cette proposition,
elle est inappropriée. En plus, elle est irréalisable. Parce que, je suis le président de l'Assemblée des territoires, tous les territoires, tous les territoires, qu'ils soient de métropole ou des outre-mer, et quel qu'en soit le statut, ils appartiennent à la République, ils doivent être respectés comme partie intégrante
de la République. J'imagine que votre avis n'est pas très différent, mais dans votre livre, vous faites une proposition originale, vous proposez de séparer la question de l'immigration du domaine habituel qui est celui du ministère de l'Intérieur, et de créer un ministère de la politique migratoire auprès du Premier ministre. Pourquoi ? Qu'est-ce que ça apporterait, sachant qu'il y a beaucoup de prérogatives de police et d'autorités qui dépendent du ministère de l'Intérieur et qui doivent permettre de traiter la question des flux migratoires, la maîtrise des flux migratoires ? Alors, oui, mais l'immigration, ce sont des personnes qui viennent d'un autre pays.
Il y a des étudiants et donc ils doivent être traités en termes de politique publique par le ministère de l'Enseignement supérieur. On a des chercheurs, évidemment. Ça concerne évidemment le ministère du Travail, de la Santé, de l'Éducation. Bref, il n'y a rien de plus interministériel qu'une politique que l'on veut mener d'immigration et d'intégration. Et donc, c'est la raison pour laquelle un ministère dédié qui pourrait s'occuper de politiques justement de façon transversale et embrasser l'ensemble des sujets et les détacher de ces questions uniquement sécuritaires me semble être une bonne façon d'appréhender toute cette politique de façon globale et de...
Et de faire baisser la température aussi, de... Peut-être aussi de considérer que l'immigration n'est pas juste un problème d'ordre public parce que ça n'est pas ma conception des choses. Et je pense que si l'on veut parler d'immigration et d'intégration, il est mieux de l'appréhender de façon plus posée, plus neutre et plus globale.
Il y a un média qui parle beaucoup d'immigration, c'est le média d'extrême droite Frontière. Hier, il y a eu des incidents à l'Assemblée nationale. Des journalistes de ce média ont dû être exfiltrés lors d'un rassemblement de soutien à des collaborateurs de la France insoumise qui intendaient justement protester contre un article de ce média dans son dernier numéro Frontière, si bien en fait les assistants parlementaires de LFI en les classant par catégorie réseau islamiste ou catégorie black bloc par exemple. Il y a quelques semaines, Frontière avait déjà ciblé cette fois des avocats spécialisés en droit des étrangers.
Alors on a demandé pourquoi, quelle était l'origine de ce média au journaliste Olivier Tesquet qui a consacré une longue enquête cette semaine dans Télérama.
Très officiellement, c'est un média, c'est un média enregistré comme tel qui dispose d'un agrément délivré par une commission du ministère de la Culture qui lui donne droit à la fiscalité de la presse, facilite l'octroi de cartes de presse, etc. Mais à côté de ça, ça ressemble à une officine, à certains égards, ça ressemble à une extension de partis politiques, à une agence de communication. Il y a un lien organique assez profond avec l'extrême droite, la droite identitaire. Déjà parce que Frontière est née dans un média, une chaîne YouTube qui s'appelait Livre Noir, Livre Noir qui a épousé quelque part la candidature d'Éric Zemmour en 2022. Il veut aussi la victoire du camp national
On comprend toute l'ambiguïté de Frontière, mais on s'est enregistré comme un média, c'est pour ça qu'ils ont accès à l'Assemblée nationale, mais il y a des syndicats de collaborateurs parlementaires qui aimeraient que ce ne soit plus le cas d'être évoqués. Les responsables à droite et à l'extrême droite, eux, soutiennent Frontière. Où est-ce que vous situez-vous ?
Moi, je me situe dans l'État de droit et dans mes prérogatives de présidente de l'Assemblée nationale. L'Assemblée, c'est le lieu démocratique par excellence et donc tout organe de presse, tout journaliste qui dispose d'une carte de presse a le droit d'y pénétrer et d'y travailler. Et quel président de l'Assemblée nationale je serais si je faisais le tri entre les organes de presse à partir du moment où ils sont enregistrés et habilités ? Même s'ils provoquent le désordre ? Après, je dois m'assurer justement du maintien de l'ordre à l'Assemblée nationale du fait que les députés puissent accéder à l'hémicycle.
On a eu des difficultés hier et donc j'ai fait évacuer les dits journalistes lorsque l'on a vu que leur présence causait un trouble à l'ordre public mais donc ça... Mais sans les interdire à priori. Mais bien évidemment, mais bien évidemment, nous sommes dans une démocratie et il me revient le fait de garder cet État de droit et d'être gardienne du fait que l'Assemblée nationale est un espace démocratique. Vous imaginez ? Vous imaginez quelle présidente de l'Assemblée nationale je serais et quelle critique vous pourriez m'adresser si je me mettais à interdire des organes de presse et à des journalistes de rentrer à l'Assemblée nationale ?
Vous seriez les premiers et très légitimement à hurler au scandale et vous auriez raison. Pour rester avec nous, d'autres sujets d'actualité à vous soumettre dans la story de Mohamed Bouhevsi.
Yaël Braun-Pivet