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interviewBFM Business — La grande interview· 8 avril 2026 11 min

Grande Interview - Raphaël Schellenberger, député divers droite du Haut-Rhin, auteur d'un rapport sur l'électrification de l'industrie – 08/04

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Raphaël Schellenberger

Le 18-19 sur BFM Business

0:03
Présentateur

La guerre au Moyen-Orient et la flambée du pétrole a une fois de plus montré la nécessité d'accélérer l'électrification du pays. Mais si la France produit suffisamment d'électricité bas carbone, l'industrie ne s'électrifie pas assez vite. Bonsoir Raphaël, Chellenberger, vous êtes député d'hiver droite du Haut-Rhin et le ministre de l'économie vous a confié une mission en tout début janvier, bien avant la guerre donc. Vous avez rendu un rapport intermédiaire hier après avoir rencontré une trentaine d'auditions, après avoir mené une trentaine d'auditions et de visites dans les ports industriels par exemple ou dans la région Grand Est.

D'abord, est-ce que la guerre et la crise autour du pétrole va selon vous permettre d'accélérer le mouvement d'électrification dans l'industrie ?

0:55
Raphaël Schellenberger

Alors, malheureusement, oui, et j'aurais préféré qu'on ne soit pas dans une situation où l'urgence dicte des décisions nécessaires structurelles parce que les décisions d'électrifier le pays, que ce soit l'industrie, que ce soit les transports, l'habitation, ce sont des décisions qui nécessairement prennent du temps. Chaque particulier sait qu'on ne change pas un système de chauffage en quelques jours. Il faut du temps pour réussir ça. Pour l'industrie, c'est décupler le temps qu'il faut pour électrifier un procédé. Donc, le choc de pétroliers, la guerre en Iran réaffirme la nécessité de se désensibiliser de l'importation d'hydrocarbures de zones du monde qu'on ne maîtrise pas.

C'est la question de la souveraineté énergétique. Donc, oui, évidemment, ça remet sur le devant de la scène cette question de la maîtrise de notre souveraineté énergétique.

1:52
Présentateur

Alors, comment expliquer que, alors qu'on bénéficie d'une électricité bas carbone, comment expliquer quels sont les freins, finalement, aujourd'hui à l'électrification dans l'industrie ?

2:01
Raphaël Schellenberger

Il y en a différents. D'abord, on a mené des politiques publiques depuis dix ans qui n'étaient pas des politiques publiques qui visaient à l'électrification. On s'est beaucoup préoccupés de la question de la production d'électricité. C'est en train de changer. Le paradigme est en train de changer. Et fin d'année dernière, une prise de conscience s'est révélée à tout le monde. Elle est partagée. Il ne faut pas seulement mener des politiques d'offres en matière d'électricité. Il faut aussi travailler sur la demande. Et c'est bien la raison pour laquelle on m'a confié cette mission.

C'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, le gouvernement travaille à un plan d'électrification qu'il entend présenter dans les tout prochains temps. Donc, voilà, il y a un changement de paradigme qui est en cours. La difficulté, c'est que c'est des actions en profondeur et que ça prend toujours du temps.

2:43
Présentateur

Et c'est du long terme ? Ça prend beaucoup de temps ?

2:44
Raphaël Schellenberger

Je ne sais pas. C'est du long terme. Ça peut être du moyen terme. Ça peut aller plus vite qu'il n'y paraît. Mais, clairement, ça ne peut pas être de l'immédiat. Ce n'est pas parce qu'on annonce, début du mois de mars ou début du mois d'avril, un plan d'électrification, que c'est réglé au mois de mai. Voilà, ça, c'est clair. Par contre, en prenant des décisions aujourd'hui, disons avant l'été, dans deux ans, lorsqu'une nouvelle crise géopolitique se produira, parce que, dans le fond, la situation du monde, l'instabilité du monde, on doit s'y préparer, notre pays sera plus résilient encore. Et je tiens à dire qu'on a des atouts. Vous l'avez évoqué.

On a de l'électricité décarbonée en quantité qui est disponible. On a aussi un pays qui est globalement plus électrifié que la moyenne, grâce aux choix que nous avons déjà faits dans les années 70.

3:31
Présentateur

Dans votre rapport, vous dites qu'il y a deux méthodes à mettre en place. Vous séparez l'électrification des gros sites industriels avec celle de l'industrie en général, les plus petits sites, en quelque sorte. Concernant les 50 plus gros sites industriels, vous dites que l'électrification relève de la haute couture. Ça veut dire quoi, concrètement ?

3:51
Raphaël Schellenberger

Ça veut dire qu'on a des procédés assez exceptionnels.

3:54
Présentateur

C'est du cas par cas ?

3:54
Raphaël Schellenberger

C'est du cas par cas. Et on le voit, les ingénieurs, les industriels ont optimisé leurs procédés. Ça fait des années que la question énergétique, pour ces gros sites, est centrale. Et donc, dans l'industrie pétrochimique, par exemple, dans l'industrie chimique, si on touche à un bout du procédé, ça a des conséquences en cascade jusqu'au bout. Et il ne suffit pas de dire qu'on va remplacer un four dans un coin pour commencer à électrifier, parce que ça va avoir des conséquences en cascade. Sur l'acier, par exemple, sur la production d'acier primaire, c'est pareil. Aujourd'hui, quand on produit de l'acier primaire, on a un procédé à base de charbon, à base de coque.

Et sortir du charbon dans l'acier primaire, c'est complètement changé. Ce qui a été fait, par exemple, ce qui a été annoncé par ArcelorMittal à Dunkerque, ce n'est pas l'électrification d'un haut fourneau, c'est la substitution de la production d'acier carbone primaire par du recyclage de ferraille. Alors, c'est très intéressant. C'est de la décarbonation, c'est plus de souveraineté, parce qu'on va utiliser de la ressource qu'on a déjà là, mais ce n'est pas tout à fait la même production. Donc, on a besoin, site par site, procédé industriel par procédé industriel, d'imaginer les solutions de décarbonation par l'électrification.

5:07
Présentateur

Et vous dites aussi que c'est à l'état de piloter la première usine, en quelque sorte, parce que ça serait trop lourd à supporter pour un acteur privé ?

5:16
Raphaël Schellenberger

Il y a un risque énorme à prendre. Aujourd'hui, je pense à l'acier. Il y a des projets. Il y a un projet en France qui existe, dans le sud, sur le port de Fosse-Marseille. Mais on voit bien la difficulté à prendre la décision de construire une usine de réduction du minerai de fer par l'hydrogène. C'est tellement capitalistique, c'est tellement incertain sur les marchés aval, qu'il faut amorcer la pompe. Il faut que quelqu'un prenne la première décision. Alors, on va travailler. J'ai encore trois mois pour faire des propositions concrètes. Et on va essayer de travailler à faire des propositions sur des filières stratégiques comme celle-là. Je pense à l'acier.

Je pense à l'ammoniaque aussi et aux engrais. Et on l'a vu, les Français pensent au pétrole, au gaz, parce que c'est leur consommation de tous les jours. Mais notre agriculture dépend de notre capacité à produire de l'engrais et à ne pas l'importer de pays qui sont aujourd'hui les mêmes pays qui nous exportent du pétrole. Donc, comment est-ce qu'on produit de l'engrais décarboné en France ? Là aussi, c'est des ruptures industrielles.

6:20
Présentateur

Alors, vous l'avez dit, c'est dans trois mois que vous allez rendre ce rapport définitif. Vous allez faire des propositions. Ça va coûter cher si l'État doit mettre en place, par exemple, la première usine pilote. Étant donné le contexte budgétaire aujourd'hui, 2026, 2027, n'en parlons pas, en plus avec l'élection présidentielle à venir. Selon vous, l'État a-t-il les moyens aujourd'hui de mettre sur la table des milliards d'euros pour accélérer l'électrification dans l'industrie ?

6:50
Raphaël Schellenberger

Dans le rapport intermédiaire, d'abord, je dis, effectivement, il y a cette haute couture pour les plus gros sites, l'industrie la plus visible, celle qui fait aussi la fierté de la France. Il y a aussi des choses plus simples et plus rapides à mettre en œuvre pour l'industrie diffuse.

7:04
Présentateur

Qu'on peut standardiser.

7:05
Raphaël Schellenberger

Qu'on peut standardiser. beaucoup de la consommation énergétique dans notre pays sert, dans des entreprises de taille intermédiaire, des PME, à produire de la vapeur sur des procédés agroalimentaires, sur du traitement de surface métallurgique. Et là, on peut imaginer des systèmes de garantie, par exemple, qui permettent de standardiser des solutions, d'accélérer très vite, sans que ça coûte très cher à l'État, parce que des solutions sont disponibles et sont parfois même compétitives, voire plus rentables que le gaz, dans les conditions économiques actuelles. Donc, toute l'électrification ne va pas coûter de l'argent à l'État.

Ce que je dis, c'est que l'État stratège, il doit se positionner correctement sur les filières de rupture et que oui, il y a une part de risque qu'il doit porter. C'est un investissement d'avenir. Voilà, il y a des risques qu'on a pris par le passé. Sur le nucléaire, ça a été des grandes aventures qui ont suivi. Sur l'hydrogène, on a fait des choix qui n'étaient pas très malins. Je pense, ces dernières années. Et je propose qu'on aille faire des choses plus opérationnelles, plus concrètes. On aura toujours besoin d'acier. Il n'y a pas trop de risques à se dire qu'il faut aller construire un moyen de production d'acier décarboné dans notre pays.

8:18
Présentateur

Et il y a aussi les contraintes technologiques et l'enjeu des filières. On a un problème de souveraineté à ce niveau-là de la filière. Est-ce qu'il faut, selon vous, construire une filière française d'équipement ?

8:32
Raphaël Schellenberger

Alors, c'est quelque chose que je vais encore expertiser dans les prochaines semaines. Mais on le voit bien, le monde entier est en train de basculer vers l'électrification. Si on avait un raisonnement franco-français, on pourrait se dire qu'aux portes de la France, on arrivera toujours à avoir des équipements. Mais quand tout le monde, sur la plaque européenne, quand sur la plaque européenne un peu large, va vouloir s'équiper en transformateur, la capacité de production des pays amis, elle va très vite se tendre. Elle va être en concurrence avec l'électrification qui est en cours en Chine aussi.

Et il va falloir qu'on soit capable de continuer à livrer nos industries dans ces équipements qui sont stratégiques. Donc, il n'est pas encore trop tard. Moi, ce que je dis, c'est exactement le moment pour se dire qu'on va renouer, avec notre capacité à produire en France, ces équipements stratégiques liés à l'électrification.

9:23
Présentateur

Vous voulez aussi donner plus de pouvoir à RTE, le gestionnaire du réseau. Plus de pouvoir pour faire quoi ?

9:30
Raphaël Schellenberger

Alors aujourd'hui, c'est vrai que la question de l'électricité, dans notre pays, de façon générale en Europe, on la gère en bon père de famille. C'est-à-dire qu'on a un beau réseau qui est là. On s'assure de ne surtout pas trop dépenser d'argent pour ne pas prendre de risques, parce qu'on ne sait jamais si on construit un câble et qu'il n'est pas utilisé, c'est de l'argent qu'on aurait gaspillé. Ça marche bien quand il n'y a pas de croissance. On entre dans une logique de croissance. Il va falloir prendre des risques pour que l'infrastructure anticipe les besoins parce que si l'infrastructure n'est pas là, quand l'entreprise demande à tirer de l'électricité, on perd une opportunité.

Donc, aujourd'hui, il faut un peu changer le cadre régulatoire. On a des discussions avec la CREU, notamment la commission de régulation de l'énergie, pour dire qu'il faut prendre des risques. Il faut construire un peu plus de postes sources, un peu plus de câbles, pour que ce soit prêt quand les industriels, quand les collectivités territoriales qui veulent développer des transports en commun électriques, par exemple, ou quand les particuliers veulent s'électrifier, il faut que ce soit là et qu'on n'ait pas à attendre. Il faut faire des investissements en avance de phase. Je veux être rassurant.

RTE, Comenedis sont les entreprises de gestion de réseau les plus performantes qu'on ait en Europe, peut-être même au monde. Mais aujourd'hui, il faut que notre cadre réglementaire anticipe que le monde est en train de changer et qu'on passe d'une logique de gestion administrative à l'audace du développement. C'est le titre que j'ai donné à mon rapport.

10:56
Présentateur

Merci beaucoup, Raphaël Schellenberger. Je rappelle que vous êtes député d'Hiverdroite du Haut-Rhin, auteur de ce rapport sur l'électrification de l'industrie. Rendez-vous dans trois mois pour la remise du rapport. Merci beaucoup.